
- Les notions à connaître
- La méthode du commentaire
- Un exemple pratique sur un texte
Référence théorique : Introduction à l’analyse du descriptif de Philippe Hamon, Hachette (1981).
I/ Pour faire un commentaire littéraire d’un texte descriptif tu peux étudier :
1. Le portrait et la description
* Le portrait décrit principalement une personne (physique, moral, psychologique).
* La description peut porter sur un lieu, un objet, un paysage, un intérieur, une ambiance ou un personnage.
* Il faut identifier précisément ce qui est décrit et dans quel but.
2. La focalisation (le point de vue)
* Qui regarde ?
* La description est-elle vue par un personnage, un narrateur ou un observateur extérieur ?
* La focalisation interne permet souvent de révéler la psychologie du personnage observateur.
3. Le topos
* Le topos est un modèle descriptif hérité de la tradition littéraire.
* Exemples : le locus amoenus (lieu agréable), le boudoir libertin, la demeure aristocratique, le cabinet de curiosités, etc.
* Il faut repérer si l’auteur reprend ou détourne un modèle connu.
4. L’horizon d’attente
Selon Philippe Hamon, toute description se construit à partir d’un modèle préexistant.
* Le lecteur reconnaît des codes déjà connus.
* La description confirme ou déçoit ces attentes.
* Il faut identifier les normes culturelles convoquées par le texte.
5. L’effet de synonyme
* Philippe Hamon montre que la description procède souvent par accumulation de mots proches.
* Plusieurs termes convergent vers une même idée.
* Cet effet renforce l’impression produite.
6. Les épithètes
* Les adjectifs qualifient les objets décrits.
* Ils construisent une atmosphère.
* Ils peuvent être mélioratifs ou péjoratifs.
7. La modélisation et les modalisateurs
* Les modalisateurs révèlent un jugement.
* Ils montrent comment le narrateur ou le personnage évalue ce qu’il décrit.
* Hamon parle de « commentateurs » qui entourent la description d’un discours appréciatif.
8. Les champs lexicaux
* Regrouper les mots appartenant à un même univers.
* Ils permettent de dégager les thèmes dominants.
9. L’organisation spatiale de la description
* La description suit souvent un parcours.
* Par exemple, du général au particulier.
* Ou encore du haut vers le bas.
* De l’extérieur vers l’intérieur.
* D’un objet vers un autre.
10. La fonction de la description
La description peut :
* donner à voir ;
* créer une atmosphère ;
* symboliser un état intérieur ;
* ralentir le récit ;
* caractériser un personnage ;
* annoncer la suite du récit.
* Etc.
11. Les procédés d’amplification
* Accumulations
* Énumérations
* Gradations
* Hyperboles
12. La dimension symbolique
* Les objets, les couleurs, les lieux peuvent avoir une valeur symbolique.
* La description devient alors le reflet d’une vision du monde ou d’un état psychologique.
Principales figures de style utiles dans une description
La métaphore
Dans la métaphore, "un terme remplace un autre terme auquel il est lié par un rapport d’analogie, sans explicitation de cette relation" (sans outil de comparaison). Définition de de Boissieu Garagnon in Commentaires stylistiques p. 267.
La comparaison
Rapproche deux éléments grâce à un comparant.
La périphrase
Figure qui substitue au mot propre une expression composée de plusieurs éléments, et qui remplace la nomination par une désignation. Définition de de Boissieu Garagnon in Commentaires stylistiques p. 270.
La personnification
Figure qui confère des traits spécifiques de l’humain (action, sentiments, attitude, qualités, etc.), à un inanimé ou à une entité abstraite. Définition de de Boissieu Garagnon in Commentaires stylistiques p. 270.
L’hypallage
Attribue à un objet une qualité qui appartient normalement à un autre élément.
L’accumulation
Juxtaposition de nombreux termes.
L’énumération
Succession de mots ou groupes de mots.
La gradation
Progression croissante ou décroissante.
L’hyperbole
Exagération.
La synesthésie
Mélange des sensations (vue, odorat, toucher, etc.).
Les adjectifs juxtaposés
Multiplication des qualificatifs pour enrichir la perception.
Les expansions du nom
Compléments du nom, propositions relatives, groupes prépositionnels.
II/ Mise en pratique
Méthode rapide pour faire un commentaire littéraire
1. Lire le texte plusieurs fois
* Comprendre d’abord le sens général.
* Identifier le thème principal.
* Repérer les thèmes, notamment ceux en lien avec le parcours, les sentiments, les enjeux et les effets produits sur le lecteur.
2. Rechercher des idées d’analyse
Pour chaque élément important du texte, se poser deux questions :
Que dit le texte ?
→ idée, thème, sentiment, portrait, critique, vision du monde…
Comment le texte le dit-il ?
→ procédés d’écriture : figures de style, focalisation, narration, lexique, rythme, temps verbaux, registres, ponctuation…
Un commentaire ne consiste pas à repérer des procédés : il faut toujours expliquer leur effet et leur sens.
3. Regrouper les observations
* Faire une liste de toutes les remarques trouvées.
* Regrouper celles qui parlent de la même idée.
* Chercher 2 ou 3 grandes idées qui organisent le texte.
Ces grandes idées deviendront les parties du commentaire.
4. Construire le plan
Chaque partie doit répondre à une idée importante du texte.
À l’intérieur de chaque partie :
* une idée principale ;
* plusieurs arguments ;
* des citations ;
* l’analyse des procédés.
5. Vérifier la cohérence du plan
Le plan doit :
* suivre la logique du texte ;
* répondre à la problématique ;
* éviter les répétitions ;
* aller du plus simple au plus approfondi.
À retenir
La méthode du commentaire peut se résumer ainsi :
Observer → Comprendre → Regrouper → Organiser → Analyser
Ou encore :
Idée → Citation → Procédé → Effet → Interprétation
C’est cette dernière étape (l’interprétation) qui distingue un véritable commentaire littéraire d’un simple relevé de procédés.
Entraîne-toi avec le texte ci-dessous, et ensuite regarde la correction que j’ai faite plus bas (plan détaillé).
Huysmans, À rebours (1884)
PLUS de deux mois s’écoulèrent avant que des Esseintes pût s’immerger dans le silencieux repos de sa maison de Fontenay ; des achats de toute sorte l’obligeaient à déambuler encore dans Paris, à battre la ville d’un bout à l’autre.
Et pourtant à quelles perquisitions n’avait-il pas eu recours, à quelles méditations ne s’était-il point livré, avant que de confier son logement aux tapissiers !
Il était depuis longtemps expert aux sincérités et aux faux-fuyants des tons. Jadis, alors qu’il recevait chez lui des femmes, il avait composé un boudoir où, au milieu des petits meubles sculptés dans le pâle camphrier du Japon, sous une espèce de tente en satin rose des Indes, les chairs se coloraient doucement aux lumières apprêtées que blutait l’étoffe.
Cette pièce où des glaces se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue, dans les murs, des enfilades de boudoirs roses, avait été célèbre parmi les filles qui se complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d’incarnat tiède qu’aromatisait l’odeur de menthe dégagée par le bois des meubles.
Mais, en mettant même de côté les bienfaits de cet air fardé qui paraissait transfuser un nouveau sang sous les peaux défraîchies et usées par l’habitude des céruses et l’abus des nuits, il goûtait pour son propre compte, dans ce languissant milieu, des allégresses particulières, des plaisirs que rendaient extrêmes et qu’activaient, en quelque sorte, les souvenirs des maux passés, des ennuis défunts.
Ainsi, par haine, par mépris de son enfance, il avait pendu au plafond de cette pièce une petite cage en fil d’argent où un grillon enfermé chantait comme dans les cendres des cheminées du château de Lourps ; quand il écoutait ce cri tant de fois entendu, toutes les soirées contraintes et muettes chez sa mère, tout l’abandon d’une jeunesse souffrante et refoulée, se bousculaient devant lui, et alors, aux secousses de la femme qu’il caressait machinalement et dont les paroles ou le rire rompaient sa vision et le ramenaient brusquement dans la réalité, dans le boudoir, à terre, un tumulte se levait en son âme, un besoin de vengeance des tristesses endurées, une rage de salir par des turpitudes des souvenirs de famille, un désir furieux de panteler sur des coussins de chair, d’épuiser jusqu’à leurs dernières gouttes, les plus véhémentes et les plus âcres des folies charnelles.
D’autres fois encore, quand le spleen le pressait, quand par les temps pluvieux d’automne, l’aversion de la rue, du chez soi, du ciel en boue jaune, des nuages en macadam, l’assaillait, il se réfugiait dans ce réduit, agitait légèrement la cage et la regardait se répercuter à l’infini dans le jeu des glaces, jusqu’à ce que ses yeux grisés s’aperçussent que la cage ne bougeait point, mais que tout le boudoir vacillait et tournait, emplissant la maison d’une valse rose.
Plan détaillé du commentaire littéraire
Problématique possible
Comment la description du boudoir révèle-t-elle la personnalité décadente de des Esseintes et transforme-t-elle un simple lieu en paysage mental ?
I. Un intérieur luxueux construit comme une œuvre d’art
A. Une description extrêmement précise
* « petits meubles sculptés dans le pâle camphrier du Japon »
* « satin rose des Indes »
* « cage en fil d’argent »
L’abondance des détails donne l’impression d’un décor soigneusement composé.
Notions mobilisées :
* Le portrait et la description
* Les épithètes
* Les champs lexicaux
* L’organisation spatiale de la description
B. Un univers fondé sur l’effet de synonyme
Autour du rose se construit tout un réseau lexical :
* « satin rose »
* « boudoirs roses »
* « incarnat tiède »
* « valse rose »
Tous ces termes convergent vers une même atmosphère sensuelle et artificielle.
Notions mobilisées :
* L’effet de synonyme
* Les champs lexicaux
* Les procédés d’amplification
C. Le topos du boudoir libertin revisité
Le lecteur reconnaît immédiatement :
* le luxe ;
* les miroirs ;
* les étoffes précieuses ;
* les jeux de lumière.
Mais Huysmans pousse ce modèle jusqu’à l’excès.
Notions mobilisées :
* Le topos
* L’horizon d’attente
* La fonction de la description
II. Une description profondément subjective
A. Le lieu est vu à travers la conscience de des Esseintes
La description ne se limite pas à montrer.
Elle révèle la sensibilité du personnage :
* « il goûtait »
* « il avait composé »
* « il se réfugiait »
Le décor reflète son regard.
Notions mobilisées :
* La focalisation
* La modélisation et les modalisateurs
* La fonction de la description
B. Une description constamment évaluée
Le narrateur ne présente jamais les objets de manière neutre.
Exemples :
* « silencieux repos »
* « allégresses particulières »
* « plaisirs extrêmes »
La description est saturée de jugements.
Notions mobilisées :
* La modélisation et les modalisateurs
* Les épithètes
* Les champs lexicaux
C. Une esthétique de l’artifice
Le naturel disparaît au profit du fabriqué :
* lumières « apprêtées »
* air « fardé »
* peaux « transfusées »
L’artifice devient une valeur esthétique.
Notions mobilisées :
* L’horizon d’attente
* La dimension symbolique
* Les procédés d’amplification
III. Le boudoir devient le miroir de l’âme du héros
A. La description fait surgir les souvenirs
Le grillon déclenche la mémoire :
* « toutes les soirées contraintes »
* « jeunesse souffrante et refoulée »
Le lieu réveille le passé.
Notions mobilisées :
* La fonction de la description
* La focalisation
* La dimension symbolique
B. Les objets prennent une valeur symbolique
La cage n’est plus seulement un objet.
Elle symbolise :
* l’enfermement ;
* l’enfance ;
* les contraintes familiales.
Notions mobilisées :
* La dimension symbolique
* Le portrait et la description
* La fonction de la description
C. La description bascule dans l’hallucination
La réalité semble se dissoudre :
* « la cage ne bougeait point »
* « tout le boudoir vacillait »
* « une valse rose »
Le décor devient un paysage mental.
Les métaphores et les effets visuels traduisent la crise intérieure du personnage.
Notions mobilisées :
* La focalisation
* La dimension symbolique
* L’effet de synonyme
* Les figures de style (métaphore, personnification, hyperbole)
Conclusion
Dans cet extrait d’À rebours, Huysmans dépasse largement la simple fonction descriptive. Selon les analyses de Philippe Hamon, la description ne se contente pas de montrer un décor : elle construit un système de significations. Le boudoir apparaît comme un espace hautement codé, nourri de topoï culturels, d’effets de synonymie, de modalisations constantes et d’un horizon d’attente que l’auteur détourne. La description devient ainsi le reflet de l’univers mental de des Esseintes, figure emblématique du décadentisme fin-de-siècle.