
Le 23 novembre 2002 par Valérie MARTIN-PEREZ
Il est possible de comparer Sarah Kane et Antonin Artaud sur de nombreux points, comme cela a déjà été fait d’ailleurs. En effet, le théâtre de la cruauté présente de nombreuses analogies avec le ’In-Yer Face theatre’, et en particulier avec les œuvres de Kane : langage cru, violence, incompréhension du public - du moins au début, volonté de créer des formes nouvelles, etc. Le destin tragique de ces deux dramaturges peut aussi les rapprocher, leurs souffrances psychologiques précipitant leur fin. Le théâtre fut, pour Artaud, le seul moyen d’expression possible de ses atroces souffrances mentales. Il écrit d’ailleurs dans une de ses lettres ces mots qui aurait pu être de Sarah Kane : « Ma vie mentale est toute traversée de doutes mesquins et de certitudes péremptoires qui s’expriment en mots lucides et cohérents. Et mes faiblesses sont d’une contexture plus tremblante, elles sont elles-mêmes larvaires et mal formulées. »
De même, le suicide de la jeune écrivain britannique la fait entrer dans l’univers artaldien de la poésie de la cruauté, car Artaud rend hommage au créateur qui a « su se priver en lui de quelque chose pour le donner à son œuvre, se priver d’un jour d’existence pour laisser vivre son œuvre à sa place, car son œuvre le lui rendra. »
Si les analogies entre ces deux auteurs sont légion, c’est cependant sur un point bien précis que nous allons comparer leurs œuvres : celui de la parole. La parole a au théâtre un statut particulier. C’est par elle que le personnage se constitue et que se crée le monde autour de lui.
Antonin Artaud s’est intéressé toute sa vie à la question de l’énonciation et de son sujet au théâtre. Sur la scène, lieu même de l’acte énonciatif ,est proféré un discours ayant un double destinataire, l’un direct, le personnage, l’autre indirect, le public. Chaque acteur y prend en charge le discours du personnage qu’il incarne et se met ainsi en place l’univers imaginaire de l’auteur.
Sarah Kane a créé une dramaturgie dans laquelle la parole, au même titre que le corps et la mise en scène, définit le langage dramatique de la cruauté. Sans avoir lu Artaud au moment où elle rédige Purifiés, elle élabore malgré tout un théâtre qui met en scène les grands principes de l’auteur du Théâtre et son double.
Dans cette œuvre, Artaud affirme qu’au théâtre la cruauté se confond avec la vie et ses pulsions, avec la mise en scène du décor, des corps, des voix et des mots. Dans le Second manifeste du Théâtre de la cruauté il précise les conditions de mise en scène de cette forme de théâtre, qui est pour lui le seul moyen d’expression possible de la cruauté de la vie :
« Le Théâtre de la Cruauté a été créé pour ramener au théâtre la notion d’une vie passionnée et convulsive ; et c’est dans ce sens de rigueur violente, de condensation extrême des éléments scéniques qu’il faut entendre la cruauté sur laquelle il veut s’appuyer. Cette cruauté qui sera, quand il le faut, sanglante, mais qui ne le sera pas systématiquement(…) . »
Si Artaud envisage les supplices, les tortures, c’est d’abord pour souligner le déterminisme du « bourreau suppliciateur qui se soumet avec lucidité à la nécessité. »
L’idée de « lucidité » nous semble fondamentale et indissociable de la cruauté. C’est celle du bourreau, implacable, comme le dit Artaud, mais c’est aussi celle de sa ou de ses victimes qui subissent, en même temps que les pires tortures physiques, la domination langagière de leur tyran. Car en effet, qu’est-ce que le langage ? C’est la conséquence de la domination de l’homme sur son semblable, c’est ce moyen illusoire qui lui fait croire qu’il maîtrise son discours alors que, selon Artaud, les mots que nous employons sont déjà usés puisqu’ils appartiennent à un code partagé par tous.
Hier j¡ai vu a Buenos Aires (Argentine) l’oeuvre de Sarah Kane Clenansed, une extraordinaire mise en scène d’un jeune réalisateur, Mariano Stolkiner. C’est la crudeauté de la vie actuelle. Elles sont des scènes comme flashes qui nous font peur, admiration,haine. La lecture de cette introduction m’a aidée à la comprendre. Afra Alegria Hermosa Buenos Aires,Le 13 novembre 2007