
Les représentations du monde – La découverte de l’Autre
Diderot - Supplément au voyage de Bougainville
Qui était Bougainville :
Louis-Antoine de Bougainville, fils cadet d’un notaire du Châtelet à Paris, a déjà 27 ans lorsqu’il monte pour la première fois sur un navire au long cours. En effet, il effectue sa première traversée de l’Atlantique sur La Licorne, en 1756, pour aller prendre son poste d’aide de camp dans la guerre du Canada. S’il n’a rien d’un marin averti, cet esprit brillant s’intéresse à tout, de l’astronomie aux instruments de navigation en passant par les problèmes de ravitaillement et de santé. Mais sa carrière militaire tourne court en 1761 lorsque le roi Louis XV décide d’abandonner le Canada à l’Angleterre.
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Petit résumé du voyage de Bougainville à Tahiti :
En sortant du détroit de Magellan et en abordant l’océan Pacifique en janvier 1768, l’explorateur espère retrouver les terres mystérieuses observées par le Portugais Quirós au XVIIe siècle. Il cherche d’abord la grande île entrevue par le pirate anglais Davis et qui est probablement l’île de Pâques. Cependant, obliquant au sud, il se dirige en réalité vers l’archipel de Tahiti. L’équipage, accueilli par la population au mois d’avril, croit arriver dans une « nouvelle Cythère » : les fruits à profusion et les femmes peu farouches leur rappellent le jardin d’Éden. Source : cliquez ICI.
Mais les Tahitiens demandent de plus en plus de cadeaux, et Bougainville comprend qu’un autre navire est passé avant eux, donnant de grandes quantités d’objets aux habitants. Au bout de neuf jours, la situation se tend et les navires repartent.
Texte de Diderot
Présentation :
Bougainville est arrivé à Tahiti le 2 avril 1768, le texte qui suit est une harangue d’un vieillard, imaginée par Diderot, igure d’un stage, qui tente d’expliquer à l’européen, que sa manière de vivre ne peut pas convenir à son île.
Voici un extrait de ce qu’il lui dit :
Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu’y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu’où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s’arrêter, lorsqu’ils n’auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières, la moindre qu’il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c’est le mien ; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul ; je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d’une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre, et j’ai quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à cette île ! malheur aux Tahitiens présents, et à tous les Tahitiens à venir, du jour où tu nous as visités ! Nous ne connaissions qu’une maladie, celle à laquelle l’homme, l’animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse, et tu nous en as apporté une autre ; tu as infecté notre sang. Il nous faudra peut-être exterminer de nos propres mains nos filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approché tes femmes ; celles qui ont approché tes hommes.
Analyse du texte de Diderot
« Les représentations du monde – La découverte de l’Autre »
I. Une autre conception du bonheur et des besoins humains
Dans ce texte, Diderot imagine la parole d’un vieillard tahitien qui répond à l’explorateur européen Bougainville. Le personnage explique que les habitants de Tahiti vivent dans une société où les besoins sont simples et limités : ils possèdent ce qui est « nécessaire et bon ». Pour lui, la richesse ne consiste pas à accumuler des objets ou des commodités, mais à satisfaire les besoins essentiels : manger, se vêtir et se reposer.
Ainsi, il critique la société européenne qui, selon lui, invente « des besoins superflus ». Les Européens travaillent sans cesse pour obtenir des biens inutiles, ce qui les empêche de profiter de la vie. À l’inverse, les Tahitiens cherchent à réduire leurs efforts pour préserver le repos et la liberté.
Diderot propose donc ici une réflexion philosophique sur les différentes représentations du bonheur selon les cultures.
II. Une critique du monde européen à travers le regard de l’Autre
Dans ce passage, le regard porté sur l’Europe est inversé : ce n’est plus l’Européen qui juge les peuples lointains, mais le Tahitien qui critique les Européens.
Le vieillard dénonce notamment leurs « besoins factices » et leurs « vertus chimériques », c’est-à-dire des valeurs qui lui semblent artificielles ou illusoires. Pour lui, la société européenne est agitée, anxieuse et toujours insatisfaite. Il oppose cette agitation au mode de vie tahitien, fondé sur l’équilibre avec la nature et la simplicité.
Ce procédé permet à Diderot de remettre en question les certitudes européennes du XVIIIᵉ siècle. Le texte invite le lecteur à prendre du recul et à se demander si la civilisation européenne est réellement supérieure aux autres cultures.
III. La découverte de l’Autre comme menace et comme prise de conscience
Dans la dernière partie du texte, le discours devient plus sombre. Le vieillard affirme que l’arrivée des Européens représente un danger pour les Tahitiens. Il évoque les maladies apportées par les étrangers : « tu as infecté notre sang ».
Cette phrase fait référence à une réalité historique : les peuples rencontrés par les Européens ont souvent été décimés par des maladies inconnues sur leurs territoires. Le vieillard va même jusqu’à imaginer une catastrophe morale et sociale pour son peuple.
Diderot montre ainsi que la rencontre entre les cultures n’est pas toujours positive. La découverte de l’Autre peut aussi entraîner la domination, la destruction et la disparition d’un mode de vie.
Activités orales à préparer pour le prochain cours
Vous allez préparer trois activités orales autour de ce texte.
Attention : l’objectif n’est pas de lire devant la classe ou moi-même votre texte écrit.
Vous devrez présenter votre travail à l’oral, en vous appuyant seulement sur quelques notes.
Les critères d’évaluation seront :
• la clarté de l’explication
• la qualité de la prise de parole
• la capacité à expliquer sans lire
• la capacité à convaincre et intéresser votre auditoire
Vous devrez donc vous entraîner à parler librement, comme un orateur.
Vous préparez une de ces activités au choix.
Activité 1
La rencontre entre deux mondes
Vous préparerez une présentation orale de 2 à 3 minutes.
Objectif : expliquer la différence entre la vision du monde des Européens et celle des Tahitiens.
Vous devrez abordez ces thématiques :
• la nature des reproches, que le vieillard fait aux Européens ?
• la vision du bonheur selon les tahitiens dans ce texte.
• La critique la société européenne
Votre présentation devra être claire et structurée.
Vous devez utiliser au moins 2 ou 3 citations du texte.
Activité 2
Jouer la scène : le discours du vieillard
Vous préparerez une courte mise en voix du texte.
Travail demandé :
1. Choisissez un passage du discours du vieillard.
2. Apprenez à le dire avec conviction et expressivité.
3. Imaginez la situation :
• un vieillard tahitien
• face à des explorateurs européens.
Vous devrez travailler :
• le ton de la voix
• le regard
• la force du discours
L’objectif est de faire ressentir la colère et l’inquiétude du vieillard.
Activité 3
Débat : la civilisation rend-elle vraiment plus heureux ?
Vous préparerez une prise de parole argumentée de 2 minutes.
Question du débat :
Le progrès et la civilisation rendent-ils les hommes plus heureux ?
Pour répondre, vous pourrez vous appuyer :
• sur le texte de Diderot
• sur des exemples dans le monde actuel
• sur votre propre réflexion
Vous devrez défendre un point de vue clair, avec au moins deux arguments.
Conseils pour réussir votre préparation
Ne rédigez pas un texte à lire.
Préparez plutôt :
• un plan très simple
• quelques mots-clés
• éventuellement une ou deux citations
Puis entraînez-vous à parler à voix haute.
Un bon orateur :
• parle clairement
• regarde son auditoire
• explique les idées avec ses propres mots.