
Traduction de Jacques Darras, édition Le cri/ In’Hut
Extrait (p. 31-32)
Rainelet :
Awa awa, c’est pas ma fête !
(Dame douce vient de lui casser son flacon d’urine sur la tête)
Le Docteur :
Rainelet, mon fils , ne t’en fais pas !
Dites-moi, par plaisir, qui vous a
Engrossé de l’enfant, Douce Dame ?
Dame Douce :
Puisque vous savez tout, Monsieur,
Je ne vous cacherai plus rien.
C’est lui, ce vieux voleur qui fut
La cause, dont le ciel me délivre !
Riquier :
Quoi ! Que dit-elle ? Cette femme est ivre.
Est-ce qu’elle m’impute son enfant ?
Dame Douce :
Oui !
Riquier :
Pour une nouvelle c’est une nouvelle !
Selon vous, c’est arrivé quand ?
Dame Douce :
Eh bien, il n’y a pas très longtemps,
Ce fut un peu avant carême.
Guillot :
C’est votre femme, Riquier, qui va
En rire ! Dois-je lui dire autre chose ?
Riquier :
N’en faites rien, mon bon ami.
Pour l’amour du Ciel, pas de bruit !
Elle est d’un alliage si sensible
Qu’elle prend tout pour argent comptant.
Guillot :
Quelle chance de pouvoir se faire craindre !
Quelle science nos garancières d’Arras
Vraiment quelle science quelle chance quel sens
De commander un tel respect !
Hane :
C’est comme celle de Mathieu Lantier,
Qui fut en premières noces la femme
D’Arnaud Delaporte : on la craint,
On la supporte. Des ongles des doigts
Elle a agressé le bailli
Du Vermandois , mais son mari
Est un sage : coi !
Riquier :
N’oubliez pas
Qu’elle a pour voisines deux jeunettes
L’une se nomme Margot des Pommettes
L’autre c’est Aelis au Dragon.
La première tance son baron .
L’autre est un moteur à paroles.
Guillot :
Mon Dieu ! Qu’on m’apporte mon étole
Tu viens de nommer deux démons !
Hane :
Au risque, Maître, de vous voir marri :
Votre femme est du nombre aussi.
Adam :
Je m’en fiche bien pourvu qu’elle n’ouïsse !
J’en connais d’autres plus hargneuses qu’elle :
Comme la femme d’Henri d’Arjans
C’est une chatte griffes et crachats,
Ou comme la femme de Maître Thomas
De Darnetal - ils vivent là-bas.
Hane :
Comme de mon père je suis le fils,
Ces femmes ont deux cents diables au corps.
Adam :
Comme eut Madame Eve notre mère.
Hane :
Ou votre épouse, mon cher Adam.
Vient ensuite le moine qui annonce l’arrivée de saint Acaire. Ce dernier guérit de la folie et vient recueillir des offrandes.
QUESTIONS
1) En quoi le nom de Dame Douce est-il ironique ? Justifiez votre réponse en fonction de ce que vous savez de ce personnage et de ce que vous voyez dans cet extrait.
2) Quels sont les personnages de la pièce qui ne sont pas désignés par leur nom ? Aidez-vous de la liste des personnages si besoin est. Commentez la façon dont ils sont désignés (surnom ou fonction et pourquoi ?)
3) Quelle est la fonction de Guillot et de Hane dans cette scène ? Justifiez votre réponse à l’aide de citations du texte.
4) Pourquoi la discussion entre Dame Douce et Riquier n’a-t-elle pas lieu dans l’intimité ? Où se déroule cette scène ?
5) Relever les noms propres cités dans cet extrait. Quelle est leur fonction ?
6) Dans quelle mesure ce texte est-il une satire des femmes de l’époque ?
Correction :
1) En quoi le nom de Dame Douce est-il ironique ?
Le nom de Dame Douce repose sur une antiphrase ironique. Le terme « douce » suggère normalement la douceur, la modération et la bienveillance. Or, le comportement du personnage contredit radicalement cette connotation.
Dans l’extrait, Dame Douce se montre violente et agressive : elle casse un flacon d’urine sur la tête de Rainelet, geste brutal qui introduit immédiatement la scène dans un registre burlesque. De plus, elle accuse Riquier d’être le père de son enfant avec une virulence manifeste :
« C’est lui, ce vieux voleur qui fut
La cause, dont le ciel me délivre ! »
Cette accusation publique, formulée sur un ton injurieux, renforce l’écart entre le nom du personnage et son comportement réel.
Cette ironie onomastique correspond à un procédé fréquent dans la dramaturgie médiévale. Les personnages portent souvent des noms qui fonctionnent comme des signes comiques : soit ils indiquent une caractéristique caricaturale, soit ils la contredisent. Ici, l’antiphrase contribue à la satire sociale et à la dimension carnavalesque de la scène. Le spectateur comprend immédiatement que Dame Douce est tout sauf douce : son nom devient un instrument de comique.
2) Quels sont les personnages qui ne sont pas désignés par leur nom ? Comment sont-ils désignés ?
Dans cet extrait, certains personnages sont désignés non par un nom propre mais par leur fonction sociale ou leur statut. C’est notamment le cas du Docteur.
Cette désignation fonctionnelle correspond à une pratique fréquente dans le théâtre médiéval. Les personnages y sont souvent définis par leur rôle social plutôt que par leur individualité psychologique. Ainsi, le Docteur incarne une figure reconnaissable du public : celle du médecin pédant ou charlatan, souvent tourné en dérision dans la littérature comique.
La désignation par fonction permet plusieurs effets dramaturgiques :
• elle simplifie l’identification des personnages par le public ;
• elle accentue la dimension typologique des figures théâtrales ;
• elle renforce la satire sociale.
Dans le cas du Docteur, cette désignation contribue à une forme de caricature. Son intervention dans la scène, où il demande avec un certain détachement :
« Dites-moi, par plaisir, qui vous a
Engrossé de l’enfant, Douce Dame ? »
donne au personnage une dimension à la fois comique et grotesque. L’autorité médicale est ridiculisée par le ton trivial de la question.
3) Quelle est la fonction de Guillot et de Hane dans cette scène ?
Guillot et Hane jouent une fonction dramaturgique essentielle : ils agissent comme commentateurs de la scène, ce que l’on pourrait appeler des personnages relais du public.
Ils interviennent pour relancer la conversation, amplifier les effets comiques et multiplier les anecdotes satiriques.
Par exemple, Guillot introduit la menace de la divulgation :
« C’est votre femme, Riquier, qui va
En rire ! Dois-je lui dire autre chose ? »
Cette intervention accentue la tension dramatique : la possibilité que la femme de Riquier apprenne l’affaire constitue un ressort comique supplémentaire.
Hane, quant à lui, développe une série d’exemples visant à ridiculiser les femmes d’Arras :
« C’est comme celle de Mathieu Lantier…
Elle a agressé le bailli du Vermandois… »
Le rôle de ces personnages peut être rapproché de celui du chœur comique dans certaines traditions théâtrales (chez les Grecs, de l’Antiquité, pour dire les choses clairement !) : ils élargissent la situation particulière en un commentaire général sur la société.
Dramaturgiquement, ils remplissent plusieurs fonctions :
• relancer le dialogue,
• amplifier la dimension satirique,
• créer une dynamique collective de parole.
Leur présence transforme la dispute initiale en une véritable scène de conversation burlesque, où la parole circule librement entre les personnages.
4) Pourquoi la discussion entre Dame Douce et Riquier n’a-t-elle pas lieu dans l’intimité ?
La dispute entre Dame Douce et Riquier se déroule dans un espace public, probablement une place ou une rue d’Arras.
Ce choix dramaturgique est essentiel. Le théâtre médiéval privilégie souvent les situations collectives où les conflits privés deviennent des spectacles publics.
Cette mise sur l’espace public de la scène produit plusieurs effets :
1. Effet comique
L’humiliation de Riquier est d’autant plus grande que l’accusation est formulée devant plusieurs témoins.
2. Dimension carnavalesque
Les hiérarchies sociales sont momentanément renversées : les personnages peuvent s’insulter librement et ridiculiser les autorités.
3. Théâtralité accrue
La présence de nombreux personnages favorise un jeu collectif de répliques rapides.
La scène devient ainsi une micro-société théâtrale, où les rumeurs, les accusations et les anecdotes circulent librement.
5) Relever les noms propres cités dans l’extrait. Quelle est leur fonction ?
On trouve dans cet extrait plusieurs noms propres :
• Mathieu Lantier
• Arnaud Delaporte
• le bailli du Vermandois
• Margot des Pommettes
• Aelis au Dragon
• Henri d’Arjans
• Maître Thomas de Darnetal
Ces noms remplissent une fonction dramaturgique importante : ils ancrent la pièce dans la réalité sociale d’Arras.
Le théâtre d’Adam de la Halle se distingue en effet par sa dimension locale et réaliste. Les noms évoquent des personnages ou des types sociaux que le public pouvait reconnaître.
Ces références produisent un effet de connivence avec le public. Le spectateur peut avoir l’impression que les personnages mentionnés appartiennent à son propre environnement social.
Dramaturgiquement, ces noms participent à la création d’un univers collectif et foisonnant, caractéristique du Jeu d’Adam.—