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Le rôle des exemples dans l’article "EGALITE" du Dictionnaire philosophique

dimanche 23 février 2003

La fonction des exemples dans l’article « Egalité » du Dictionnaire philosophique de Voltaire

Voltaire formule sa thèse au début de l’extrait : « Il est impossible, dans notre malheureux globe, que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l’une de riches qui commandent, l’autre de pauvres qui servent ; »

Cette thèse est étayée dans la suite du texte à l’aide d’arguments et d’exemples.

Il y deux types d’exemples

Aristote distingue deux sortes d’exemples « l’une consiste à relater les faits accomplis antérieurement ; dans l’autre, on produit l’exemple lui-même. » (Rhétorique) Les exemples inventés sont considérés comme inférieurs aux exemples tirés de l’histoire. Ces derniers ont plus de force de persuasion.

C’est en partie sur les exemples que repose la force d’une argumentation. Chaque paragraphe de l’extrait étudié contient un argument et un exemple.

Dans le deuxième paragraphe, Voltaire évoque la situation des pauvres qui, s’ils ne sentent pas leur situation, ne se révoltent pas contre leur état. S’ils arrivent à une prise de conscience, ils se révoltent et c’est la guerre, comme le prouvent de nombreux exemples empruntés à l’Histoire :

« Mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le Sénat à Rome ; celle des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. »

Les exemples d’ordre historique sont particulièrement efficaces dans un article qui traite d’un sujet politique et social délicat. L’inégalité parmi les hommes a déjà conduit des nations à la guerre. L’Histoire a donné sa leçon : « Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l’asservissement du peuple. »

Deuxième argument dans le troisième paragraphe :

« Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs et avec beaucoup de goût pour la paresse. »

C’est un argument qui justifierait l’idée que l’égalité parmi les hommes est impossible. Cet argument est fondé sur l’observation de la nature humaine. Voltaire philosophe est aussi un observateur du genre humain. L’exemple qui illustre cet argument est introduit par « par conséquent ».

Quelle image de l’être humain Voltaire donne t-il dans ce paragraphe ? Il rejoint la tradition des moralistes en prétendant que l’argent et les femmes sont les seules motivations dignes d’intérêt : l’Homme ne se laisse guider que par les plaisirs et la facilité. Voltaire prend même son lecteur à partie sur ce sujet :

« Vous voyez bien qu’avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux qu’il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l’un de l’autre. ».

L’exemple utilisé dans cette prise à partie figure dans une comparaison et il est polémique : les prédicateurs ne sont que bassesse et jalousie. C’est quelque chose dont on ne peut douter, comme le suggère le type de phrase utilisé par Voltaire : une affirmative qui ne laisse guère de place au doute.

Au paragraphe 4, l’auteur introduit deux autres notions : celles de travail et de propriété. Là encore, Voltaire prend le lecteur à partie, pour mieux souligner le côté paradoxal de sa thèse reformulée ainsi : « l ’égalité est donc la chose la plus naturelle et aussi la plus chimérique. »

Cette reformulation lui permet d’annoncer l’idée qu’il va développer dans la suite du texte : « les hommes sont excessifs en tout ». L’exemple choisi pour démontrer cette idée dépasse le cadre de la vie individuelle pour atteindre celui des frontières :

« on a prétendu dans plusieurs pays qu’il n’était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hasard l’a fait naître ; le sens de cette loi est visiblement : Ce pays est si mauvais et si mal gouverné que nous défendons à chaque individu d’en sortir, de peur que tout le monde n’en sorte. »

Ici, Voltaire argumente par l’exemple, exemple du passé qui permet de tirer une leçon et d’induire une loi générale, un principe qui lui donne l’autorité pour s’adresser aux politiques. C’est en effet par induction que Voltaire en arrive à cette injonction :

« Faites mieux : donnez à tous vos sujets envie de demeurer chez vous, et aux étrangers d’y venir. »

Voltaire invite les monarques à tirer une conclusion par induction, parce que l’exemple tiré d’un éloignement géographique ou temporel donne une leçon : ce qui fut mauvais dans d’autres temps, dans d’autres lieux sera aussi mauvais ici et aujourd’hui.

Ces exemples tirés du passé font de ce texte un discours délibératif. Ils peuvent entraîner des conclusions diverses. Dans le cadre du Dictionnaire philosophique, ils ont explicitement une visée argumentative.

L’extrait de l’article « Egalité » s’achève sur un raisonnement par analogie prenant la forme d’un discours rapporté :

« le cuisinier peut dire : « Je suis homme comme mon maître, je suis né comme lui en pleurant ; il mourra comme moi dans les mêmes angoisses et les mêmes cérémonies. Nous faisons tous deux les mêmes fonctions animales. Si les Turcs s’emparent de Rome, et si alors je suis cardinal et mon maître cuisinier, je le prendrai à mon service. »

Voltaire a d’ailleurs procédé ainsi à plusieurs reprises : de nombreux exemples reposent sur des comparaisons servant à tirer une leçon. Mais dans une logique argumentative, ce type d’exemples par analogie peut parfois paraître peu convaincant. Voltaire le souligne dans cet exemple qui, assurément, ancre le texte dans le délibératif. Il dénonce et réfute l’argument par analogie du cuisinier : certes, « Chaque homme, dans le fond de son coeur, a droit de se croire entièrement égal aux autres hommes » ; certes le discours du cuisinier est « raisonnable et juste » mais chacun doit faire son devoir, « ou toute société humaine est pervertie. »