Bac de français 2026 - Pour les élèves

Balzac, La peau de chagrin (texte 2)

Publié le : 10-03-2026 par : Valérie Pérez

Parcours : les romans de l’énergie : création et destruction

Balzac, La peau de chagrin, p. 83-84 (édition Nathan)

Avant de t’intéresser à cette explication de texte, je te conseille de répondre aux questions sur que tu trouveras en cliquant ICI.

Vous trouverez sur cette page :

  • un extrait de La peau de chagrin.
  • l’explication de ce texte.

Enjoy !!

— Je voudrais bien savoir, dit Émile à cette jolie créature, si parfois tu songes à l’avenir.
— L’avenir ! répondit-elle en riant. Qu’appelez-vous l’avenir ? Pourquoi penserais-je à ce qui n’existe pas encore ? Je ne regarde jamais ni en arrière ni en avant de moi. N’est-ce pas déjà trop que de m’occuper d’une journée à la fois ? D’ailleurs, l’avenir, nous le connaissons, c’est l’hôpital.
— Comment peux-tu voir d’ici l’hôpital et ne pas éviter d’y aller ? s’écria Raphaël.
— Qu’a donc l’hôpital de si effrayant ? demanda la terrible Aquilina. Quand nous ne sommes ni mères ni épouses, quand la vieillesse nous met des bas noirs aux jambes et des rides au front, flétrit tout ce qu’il y a de femme en nous et sèche la joie dans les regards de nos amis, de quoi pourrions-nous avoir besoin ? Vous ne voyez plus alors en nous, de notre parure, que sa fange primitive, qui marche sur deux pattes, froide, sèche, décomposée, et va produisant un bruissement de feuilles mortes. Les plus jolis chiffons nous deviennent des haillons, l’ambre qui réjouissait le boudoir prend une odeur de mort et sent le squelette ; puis, s’il se trouve un cœur dans cette boue, vous y insultez tous, vous ne nous permettez même pas un souvenir. Ainsi, que nous soyons, à cette époque de la vie, dans un riche hôtel à soigner des chiens, ou dans un hôpital à trier des guenilles, notre existence n’est-elle pas exactement la même ? Cacher nos cheveux blancs sous un mouchoir à carreaux rouges et bleus ou sous des dentelles, balayer les rues avec du bouleau ou les marches des Tuileries avec du satin, être assises à des foyers dorés ou nous chauffer à des cendres dans un pot de terre rouge, assister au spectacle de la Grève, ou aller à l’Opéra, y a-t-il donc là tant de différence ?

Explication de texte

Introduction

Dans La Peau de chagrin (1831), Balzac s’intéresse au destin humain, à l’usure de la vie et à la tragédie du désir. Ce passage est un moment d’échange entre Émile, Raphaël et Aquilina. Lorsqu’Émile interroge Aquilina sur son rapport à l’avenir, celle-ci livre un discours désabusé et glaçant sur la vieillesse et l’effacement inévitable de la femme. Le style de Balzac, riche en images violentes et en oppositions fortes, souligne la brutalité de cette vision. À travers ce discours sur la condition humaine, Balzac peint la condition misérable des femmes en fin de vie, une période de la vie où finalement toutes les classes sociales sont mises à égalité.

Je propose deux problématiques (au choix donc) :

1/ Comment Balzac, à travers le regard désabusé d’Aquilina, dépeint-il la vieillesse comme une déchéance inévitable, commune à toutes les conditions sociales, en utilisant un style marqué par la violence des images et la force des contrastes ?

2/ Comment Balzac, à travers la voix cynique d’Aquilina, dépeint-il l’inéluctable dégradation de l’existence humaine, en insistant sur l’égalité finale des êtres face à la vieillesse et à la mort ?

Lecture : Lis avec un ton calme mais un peu amer, comme quelqu’un qui raconte une vérité dure. Mets bien en valeur les contrastes en changeant légèrement ta voix, et prends ton temps sur les images fortes pour qu’on sente toute leur puissance. Ainsi, tu vas vraiment impressionner ton examinateur le jour du bac !

Plan du texte :

I. Une question sur l’avenir accueillie de manière partagée
(du mot « Je » à « l’hôpital »)
• Début : « Je » (Je voudrais bien savoir…)
• Fin : « l’hôpital » (c’est l’hôpital.)
Émile interroge Aquilina sur sa vision de l’avenir. Celle-ci répond avec légèreté et ironie, affirmant que l’avenir est synonyme d’inévitable déchéance : l’hôpital.

II. Une vision crue et pessimiste de la vieillesse féminine
(du mot « Comment » à « souvenir »)
• Début : « Comment » (Comment peux-tu voir…)
• Fin : « souvenir » (vous ne nous permettez même pas un souvenir.)

À travers un monologue puissant, Aquilina décrit la dégradation physique et morale de la femme vieillissante, utilisant des images fortes et dévalorisantes. Elle dénonce l’abandon et l’humiliation sociale liés à l’âge.

III. Une égalité finale dans la misère humaine
(du mot « Ainsi » à « différence »)
• Début : « Ainsi » (Ainsi, que nous soyons…)
• Fin : « différence » (y a-t-il donc là tant de différence ?)

Aquilina généralise son constat : vieillesse et misère effacent toutes les différences sociales. Que l’on soit riche ou pauvre, le résultat est le même — une fin identique, marquée par l’effacement et la souffrance.

Aller ! C’est partie pour l’explication de texte !!

L’interrogation sur l’avenir (lignes 2030-2040)

Le passage s’ouvre sur une question d’Émile, qui amorce la réflexion :

« Je voudrais bien savoir […] si parfois tu songes à l’avenir. »


— Procédé : usage de la question interrogative indirecte qui installe une dimension dialogique et expressive.
=> l’avenir est ici perçu comme objet de curiosité. L’interrogative exprime un désir sincère de savoir si Aquilina se projette dans le futur et elle traduit une attente de profondeur ou de gravité.
Balzac présente ainsi d’emblée un contraste entre l’innocence de la question et la réponse acerbe qui va suivre.

La réponse d’Aquilina est d’abord marquée par un ton ironique et léger :

« L’avenir ! répondit-elle en riant. »

— Procédés d’écriture : exclamation suivie d’une question rhétorique (Qu’appelez-vous l’avenir ?).
=> l’avenir est dévalorisé, assimilé à une illusion. La réponse d’Aquilina, ponctuée d’un rire (”répondit-elle en riant”), instaure un décalage tonale (= de ton) : elle refuse d’emblée la solennité (gravité) que pourrait appeler la question. Cela crée une distance émotionnelle, révélatrice d’un cynisme ou d’une résignation.

En posant deux questions rhétoriques (”Qu’appelez-vous l’avenir ? Pourquoi penserais-je à ce qui n’existe pas encore ?”), Aquilina nie la valeur de l’avenir (elle ne nie pas l’avenir, mais la valeur qu’on pourrait lui attribuer).
Les questions rhétoriques traduisent un refus de se projeter, voire un certain nihilisme (rejeter toute croyance + pessimisme). Cette attitude souligne une conception de la vie tournée exclusivement vers la survie au jour le jour.

Elle affirme en effet :

« Pourquoi penserais-je à ce qui n’existe pas encore ? »

Le texte porte une antithèse entre passé, présent et avenir ; énumération des temps (“ni en arrière ni en avant de moi”).
=> Aquilina revendique une philosophie du présent, une sagesse lucide voire résignée.

Puis elle assène (asséner quelque chose c’est le dire avec une certaine brutalité) :

« l’avenir, nous le connaissons, c’est l’hôpital. »

Dans cette phrase, l’hôpital est perçu comme un symbole de la déchéance, l’avenir est assimilé à une certitude sinistre, à savoir la vieillesse dégradante (c’est un thème littéraire très courant. Vous l’avez peut-être déjà étudié, par exemple avec le célèbre poème de Ronsard « Mignonne allons voir si la rose »).

La phrase “l’avenir, nous le connaissons, c’est l’hôpital” constitue un choc pour l’interlocuteur d’Aquilina (donc Rapahaël).
=> Loin d’être une promesse, l’avenir est une certitude d’effacement. Le cynisme apparent masque une profonde lucidité sur la condition féminine à cette époque : la femme sans soutien social finit dans l’abandon

La peinture dramatique de la vieillesse (2040-2050)

“Comment peux-tu voir d’ici l’hôpital et ne pas éviter d’y aller ? […] vous ne nous permettez même pas un souvenir.”

Raphaël s’indigne avec naïveté, traduisant l’incompréhension d’un jeune homme face à l’acceptation passive d’un destin tragique (”Comment peux-tu voir d’ici l’hôpital et ne pas éviter d’y aller ?”).
Aquilina, loin de se justifier, déroule un discours monologique (= comme si elle se parlait à elle-même), empreint de violence descriptive.
Le discours d’Aquilina devient alors un long monologue lyrique, saturé d’images fortes :

• Lexique dépréciatif : bas noirs, rides, flétrit, sèche, boue, squelette. => Les signes extérieurs (bas noirs, rides) marquent socialement et visuellement l’entrée dans l’invisibilité sociale.

• “flétrit tout ce qu’il y a de femme en nous et sèche la joie dans les regards” => la féminité n’est pas seulement physique : elle est aussi sociale, et disparaît avec la vieillesse.

• figures d’analogie (métaphore et comparaison) à propos du corps : marcher sur deux pattes, bruissant comme des feuilles mortes.

Autres figures à relever (un basic dans une explication) :
• Métaphore filée (= métaphore qui se déploie sur plusieurs phrases) de la femme vieillissante comparée à une créature dégradée, “primitive”, qui devient “fange” (fange = boue). => Déshumanisation progressive : la métaphore violente : la femme vieillissante est ramenée à un être bestial, sans dignité.

• Accumulations et énumérations : “des rides au front, flétrit tout ce qu’il y a de femme en nous…”
• Antithèse entre le passé valorisant et le présent dégradant.

Dans ce passage, Balzac montre l’inexorable (= qu’on ne peut éviter) décomposition du corps et du statut social de la femme sans attaches, autrement dit, une condamnation sociale autant que biologique.

Une vision égalitaire de la misère humaine (2050-fin de l’extrait)

Dans la dernière partie du passage, Aquilina généralise sa vision :

« Ainsi, que nous soyons, à cette époque de la vie, dans un riche hôtel à soigner des chiens, ou dans un hôpital à trier des guenilles, notre existence n’est-elle pas exactement la même ? »

Avec l’adverbe “Ainsi”, Aquilina tire une conclusion logique, presque ironique.

Procédé : parallélisme entre des situations sociales opposées : luxe / misère.

Ce passage est construit :

  • sur des antithèses : hôtel riche / hôpital de guenilles ; satin / guenilles ; foyers dorés / pot de terre rouge ;
  • sur des images (au sens visuel de ce mot) très contrastées : “cheveux blancs sous des dentelles” versus “mouchoir à carreaux rouges et bleus” ;
  • sur des mises en parallèle de situations extrêmes : “soigner des chiens dans un hôtel” vs “trier des guenilles dans un hôpital” / “marcher sur du satin” vs “marcher avec du bouleau” (vs = versus => opposé à) ;

=> Quelle que soit la surface (luxe ou misère), la vieillesse efface toute dignité : il n’y a plus que la survie.

Question rhétorique finale :

“y a-t-il donc là tant de différence ?”

La vieillesse nivelle (niveler signifie "mettre au même niveau") toutes les conditions sociales. Derrière l’apparence des riches ou des pauvres, la décrépitude (= déchéance, décadence) est universelle.

L’image de la mort est omniprésente à la fin de notre extrait :

• “l’ambre […] prend une odeur de mort” :

Métaphore sensorielle qui oppose la richesse matérielle à la corruption physique.

Question rhétorique finale :

“y a-t-il donc là tant de différence ?”

Cette question rhétorique clôt le raisonnement, permettant ainsi à Balzac de mettre en évidence une vérité dérangeante : derrière les masques sociaux, tous les êtres sont égaux face au temps et à la mort.

Conclusion : Cet extrait de La peau de chagrin propose une vision profondément pessimiste de la condition humaine et surtout féminine : l’avenir est réduit à la déchéance du corps, puis à l’effacement social.
À travers une prose saturée de métaphores violentes, d’images de dégradation et de contrastes sociaux saisissants, Balzac dévoile une vérité universelle : l’illusion du prestige social s’effondre face à la décomposition du corps. Aquilina, en porte-voix cynique mais lucide, incarne ce regard froid sur l’existence, où l’avenir n’est rien d’autre qu’une marche lente vers l’effacement.

Illustration : Edition originale de La Comédie humaine.
Honoré de Balzac
Date : 1842-1848, 1853-1855
Description : L’édition dite Furne, du nom de son principal éditeur, est la première édition des oeuvres de Balzac rassemblées sous le titre « La Comédie humaine »
Source : Maison de Balzac.