Ce travail date de mes années d’étudiante à l’université de Paris IV Sorbonne. Je l’avais rédigé au Portugal, lors d’un merveilleux voyage d’étude Erasmus.

Pêro Vaz de Caminha ou l’éloge de la différence

« Ils avaient belle allure » (Caminha)

Divers chemins mènent à la connaissance de l’Autre. À l’époque des Grandes Découvertes, on disserte abondamment sur l’exotisme des contrées étrangères et sur les peuples inconnus que rencontrent les navigateurs européens. L’expansion maritime des puissances ibériques ouvre en effet un espace inédit de confrontation entre civilisations, obligeant les Européens à interroger leurs propres représentations du monde et de l’humanité. Mais selon Montaigne, les Européens ont du mal à accepter véritablement cette altérité. On n’est bien que chez soi car

« là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait usage et accompli de toute chose » (in Des Cannibales).

Cette remarque de Montaigne met en évidence ce que l’anthropologie contemporaine appellera plus tard l’ethnocentrisme : chaque société tend à considérer ses propres coutumes comme la norme universelle. Dans Des Cannibales, Montaigne invite déjà à renverser ce regard en montrant que ce que les Européens nomment « barbarie » n’est souvent que l’expression d’une différence culturelle. Caminha, un demi-siècle plus tôt, se situe déjà dans une posture qui préfigure ce déplacement du regard.

Il y a deux attitudes possibles : le rejet ou la curiosité. L’écrivain portugais Pêro Vaz de Caminha penche pour la seconde. Ainsi, lorsque la flotte portugaise débarque sur les côtes du Brésil, elle aperçoit d’emblée des

« hommes à peau cuivrée, tous entièrement nus, sans rien qui couvrît leurs parties honteuses. Ils ont sur ce point la même innocence que pour ce qui est de montrer leurs visages » (Lettre du vendredi 24 avril 1500).

Ce passage manifeste un regard d’observation qui, tout en restant marqué par les catégories morales européennes (« parties honteuses »), tente néanmoins de décrire les faits avec précision. Comme l’a montré Tzvetan Todorov dans La Conquête de l’Amérique (1991), les premiers récits de découverte oscillent constamment entre deux attitudes : la projection des valeurs européennes sur les peuples rencontrés et la tentative de comprendre un système culturel différent. Caminha se situe précisément dans cet entre-deux.

À maintes reprises, l’auteur souligne la singularité des indigènes, qui ne s’embarrassent pas de pudeur :

« ils ne se soucient nullement de montrer ou de cacher leurs parties honteuses ».

La rencontre avec l’Autre passe donc d’abord par le corps, dont le spectacle reflète déjà des habitudes et des coutumes différentes. Dans les récits de découverte, le corps des peuples nouvellement rencontrés constitue souvent le premier objet d’observation ethnographique : il révèle des pratiques, des représentations du monde et une conception de la nature humaine qui diffèrent de celles de l’Europe chrétienne.

Dans une perspective anthropologique, le corps apparaît ici comme un support culturel. Claude Lévi-Strauss rappellera plus tard que les sociétés humaines inscrivent leurs normes dans les pratiques corporelles : parures, peintures, tatouages ou vêtements constituent autant de systèmes symboliques. Les peintures corporelles observées par Caminha ne relèvent donc pas seulement d’un ornement esthétique mais d’un langage culturel que l’explorateur perçoit sans encore pouvoir le déchiffrer.

Ainsi, dans ses Lettres, Pêro Vaz de Caminha décrit minutieusement les Indiens. Les couleurs dont ils se servent pour teindre leurs corps l’étonnent :

« Vous auriez vu là, Sire, des élégants peints en noir et rouge, le corps et les jambes couverts de carrés bicolores, qui avaient vraiment belle allure. » (Lettre du dimanche 26 avril 1500).

Cette précision descriptive rapproche la lettre de Caminha d’une véritable observation proto-ethnographique. Avant même la constitution de l’anthropologie comme discipline scientifique, ces récits de voyage constituent les premiers documents européens cherchant à décrire de manière systématique des sociétés inconnues.

Si Caminha insiste autant sur ces corps nus et colorés, c’est sans doute parce qu’ils lui donnent le sentiment d’une étrangeté radicale. En effet, il est intéressant de remarquer que l’auteur s’attarde peu sur la description des paysages : son attention est tout entière vouée aux indigènes. Ce qu’il envoie au Roi, c’est la peinture d’un sauvage aux traits exotiques bien définis et reconnaissables.

Cette focalisation révèle aussi la fonction politique du texte. La lettre adressée au roi Manuel Ier constitue un rapport de découverte, destiné à informer le souverain sur les territoires et les populations nouvellement rencontrés. Les corps des indigènes deviennent ainsi les premiers indices permettant d’évaluer la nature de la société rencontrée.

Ces traits particuliers sont caractérisés par la beauté et la robustesse des corps peints avec art :

« ils étaient tous si bien faits, si bien tournés et si élégants avec leur peinture qu’ils avaient belle allure. »

L’admiration exprimée par Caminha est remarquable. Elle contraste avec les représentations souvent négatives que l’Europe construira par la suite sur les peuples colonisés. Ici apparaît déjà la figure du « bon sauvage », qui sera développée au XVIᵉ siècle par Montaigne et plus tard au XVIIIᵉ siècle par Rousseau.

Caminha va aussi jusqu’à comparer les femmes indigènes avec celles de son pays. Il n’est plus question cette fois de « parties honteuses » mais de beauté :

« elle était en vérité si bien faite et si bien potelée, et cette partie de son corps dont elle n’avait point honte avait tant de grâce, que bien des femmes de notre pays, lui voyant une telle tournure, auraient eu honte de n’avoir pas une féminité comme la sienne. »

Cette comparaison est particulièrement révélatrice : elle renverse momentanément la hiérarchie culturelle implicite entre Européens et indigènes. L’altérité cesse d’être simplement tolérée : elle devient admirée.

La lettre de Caminha, on le voit, se présente comme un document anthropologique qui a des exigences de rigueur. Il donne une abondance de détails très concrets : sa connaissance de l’Autre est avant tout empirique.

On peut voir dans cette démarche une forme d’empirisme descriptif caractéristique des premiers récits de découverte. L’auteur observe, décrit et compare sans disposer encore des outils conceptuels qui permettront plus tard à l’anthropologie de théoriser ces différences culturelles.

Le trajet en mer n’occupe qu’une place minime dans la lettre de Caminha. Ce qui l’intéresse, c’est de décrire une société humaine nouvellement découverte. Cette découverte se fait par le biais de la comparaison des objets et des animaux domestiques. Le langage est purement gestuel, et l’auteur ne manque pas de souligner avec piquant que :

« C’est là ce que nous comprenions car tel était notre désir. Mais s’il voulait dire qu’il aurait emporté le chapelet et aussi le collier, nous ne voulions rien entendre car nous n’allions pas lui en faire présent ; »

Cette remarque souligne les limites de la communication interculturelle. Faute de langue commune, la compréhension repose sur des gestes et des interprétations souvent incertaines. Comme le montre Todorov, la conquête de l’Amérique s’accompagne toujours d’une crise de l’interprétation : chaque civilisation tente de comprendre l’autre à travers ses propres catégories.

Conclusion : la naissance d’un regard anthropologique

Ainsi, la lettre de Pêro Vaz de Caminha constitue l’un des premiers témoignages écrits de la rencontre entre l’Europe et les peuples du Nouveau Monde. Si elle reste marquée par les catégories morales et culturelles de son époque, elle témoigne néanmoins d’une curiosité réelle pour l’altérité. En décrivant avec précision les corps, les parures et les gestes des indigènes, Caminha inaugure une démarche d’observation empirique qui préfigure la méthode anthropologique.

La question demeure alors : dans quelle mesure ces récits de découverte permettent-ils réellement de comprendre l’Autre, et dans quelle mesure ne font-ils que projeter sur lui les représentations européennes ?
Cette tension entre observation et projection constitue l’un des enjeux majeurs de la naissance du regard anthropologique. Comme le montreront plus tard Montaigne, puis les anthropologues modernes, la rencontre avec l’Autre conduit inévitablement à interroger les fondements mêmes de sa propre culture.