Lettre à M. Félix Faure,
Président de la République

Monsieur le Président,

Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?
Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs. Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéose de cette fête patriotique que l’alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition Universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus !
Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.
Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.
Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ?

La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.
Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c’est le lieutenant-colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l’affaire Dreyfus tout entière ; on ne la connaîtra que lorsqu’une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités. Il apparaît comme l’esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d’intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C’est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus ; c’est lui qui rêva de l’étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces ; c’est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d’une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l’accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l’émoi du réveil. Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise.

S’entraîner pour le contrôle :

I. 5 activités à l’oral

1. Lecture expressive et analyse de l’éloquence

Objectif : comprendre comment la force de la parole construit l’engagement.
Un élève lit à voix haute l’incipit de la lettre (« Monsieur le Président… » jusqu’à « abominable affaire Dreyfus »).
Les autres élèves repèrent :
• les effets de rythme,
• les procédés d’insistance,
• les formes d’interpellation.

Mise en commun orale : Comment la solennité de la lecture renforce-t-elle la gravité de l’accusation ?

2. Débat argumenté : parler est-il un devoir citoyen ?

Objectif : réfléchir à l’engagement par la parole.
Question de débat :
Zola parle-t-il par choix personnel ou par devoir moral ?

Organisation :
• Groupe 1 : la parole comme devoir citoyen.
• Groupe 2 : la parole comme prise de risque individuelle.

Appui obligatoire sur des citations du texte.

3. Analyse orale de l’ethos

Objectif : comprendre la construction de l’image de soi dans le discours.

Consigne :
À l’oral, repérer :
• l’ethos de l’écrivain (Zola),
• l’ethos du président (Félix Faure tel qu’il est présenté).

Questions-guides :
• Comment Zola se présente-t-il ?
• Quelle image du président cherche-t-il à construire ?
• Pourquoi flatter pour mieux accuser ?

4. Jeu de rôle : la scène d’énonciation

Objectif : comprendre l’énonciation et la situation de communication.

Mise en situation :
• Un élève joue Zola,
• Un élève joue le Président,
• Un élève joue l’opinion publique.

Chaque élève explique oralement :
• sa position,
• ses enjeux,
• ce qu’il attend du discours.

II. 5 activités à l’écrit (avec réécritures)

1. Analyse écrite de l’énonciation

Objectif : identifier les marques du discours engagé.
Consigne :
Relever et analyser :
• les pronoms personnels,
• les temps verbaux,
• les modalités (affirmation, accusation, certitude).

Question :
En quoi l’énonciation rend-elle la parole irréversible et engagée ?

2. Étude de la posture de l’auteur

Objectif : comprendre la posture intellectuelle de Zola.

Consigne :
Rédiger un paragraphe argumenté répondant à la question :
Zola parle-t-il en écrivain, en citoyen ou en juge ?

Appui obligatoire sur le texte.

3. Réécriture 1 : changement de destinataire

Objectif : mesurer l’effet de l’adresse sur l’ethos.
Consigne :
Réécrire le premier paragraphe en remplaçant
« Monsieur le Président »
par
« Françaises, Français ».

Questions de réflexion :
• Que gagne-t-on ?
• Que perd-on ?
• L’éloquence est-elle la même ?

4. Réécriture 2 : atténuer ou renforcer l’engagement

Objectif : travailler la force politique de l’écriture.
Consigne :
• Version A : réécrire un passage en neutralisant le ton accusateur.
• Version B : réécrire le même passage en renforçant l’indignation.

Comparer les effets produits.

5. Écriture d’invention argumentée

Objectif : écrire comme acte citoyen.
Sujet :
À la manière de Zola, écrivez un court texte engagé (15 lignes) dénonçant une injustice contemporaine ou un acte d’antisémitisme.

Contraintes :
• une adresse explicite,
• une affirmation de l’ethos,
• un lexique de la vérité et de la justice,
• une phrase solennelle finale.

Ouvertures :
• La naissance de l’intellectuel engagé
• Littérature et pouvoir politique
• Dire la vérité contre l’institution
• Logos, ethos et pathos dans le discours public