
L’Hadès sophocléen
Dans la tragédie de Sophocle, Hadès entraîne la majorité des personnages dans ses Enfers : Antigone, Hémon, Eurydice. Il symbolise la frontière qui sépare les vivants et les morts. Vocabulaire de la mort ; la vision de Tirésias dans la dernière scène de Sophocle. Une pièce placée sous l’influence des morts : chaque action, chaque parole des personnages est comme dictée par des voix d’outre-tombe.
Cette omniprésence de la mort confère à la tragédie une atmosphère particulière. Dès les premières scènes, le spectateur sait que l’action est orientée vers une catastrophe inévitable. Dans la tragédie grecque, les morts ne sont jamais complètement absents : ils constituent une puissance invisible qui pèse sur le monde des vivants. Chez Sophocle, cette présence du monde souterrain crée une tension dramatique constante. Les vivants agissent comme si les morts observaient leurs actes et exigeaient réparation. Le drame d’Antigone ne concerne donc pas seulement les vivants : il concerne aussi l’ordre cosmique qui régit les rapports entre les vivants et les morts.
Qui est Hadès ?
Fils de Cronos et de Rhéa, frère de Zeus, Hadès règne sur le monde inférieur, sous terre, au royaume des morts. À l’époque de Sophocle, les Grecs le craignent car il se montre intraitable avec les âmes des défunts. On comprend mieux l’entêtement d’Antigone à accomplir les rites funéraires. Elle dit d’ailleurs dans l’épisode II, au vers 519 : « L’Hadès veut, malgré tout, pour tous, des lois égales. » Cela se traduit notamment par la volonté que tous les morts reçoivent les mêmes rites funéraires. En même temps que ces funestes attributs, le dieu des Enfers est aussi dispensateur de richesses et à ce titre il est souvent invoqué par les agriculteurs. Mais cet aspect n’intéresse pas les œuvres que nous étudions.
Dans la religion grecque, Hadès n’est pas seulement le dieu de la mort : il est aussi le garant de l’ordre qui régit le monde souterrain. Les Grecs considéraient que les morts devaient recevoir des rites précis afin d’être intégrés dans le royaume des Enfers. Refuser une sépulture à un mort constituait donc une faute grave, car elle empêchait l’âme du défunt d’accéder au repos. La décision de Créon d’interdire les funérailles de Polynice apparaît ainsi comme une transgression de l’ordre religieux. Antigone ne défend donc pas seulement l’honneur de son frère : elle défend un principe fondamental de la religion grecque, selon lequel les morts doivent recevoir les honneurs funéraires qui leur sont dus.
Cette dimension religieuse explique la détermination d’Antigone. Son acte ne relève pas seulement de l’amour familial : il s’inscrit dans une logique sacrée. En accomplissant les rites funéraires, elle se fait l’interprète des lois divines, que Sophocle présente comme supérieures aux décisions humaines.
Son rôle dans la pièce
Hadès n’est mentionné qu’une seule fois dans la pièce d’Anouilh, p.112 ; il désigne le lieu qui retient Antigone emmurée vivante :
Aux cavernes de l’Hadès, aux portes de la ville..
Anouilh, comme nous l’avons déjà vu, fait abstraction des motivations religieuses de l’héroïne de Sophocle. Il ne reste du dieu grec qu’un lieu-dit qui porte son nom.
Ce déplacement est révélateur de la transformation du tragique entre l’Antiquité et l’époque moderne. Chez Sophocle, les dieux interviennent directement dans l’ordre du monde : leur volonté structure l’action dramatique. Chez Anouilh, au contraire, les références religieuses s’effacent. Le tragique devient alors moins religieux que moral ou existentiel. Hadès n’est plus une puissance divine active ; il devient simplement le nom d’un lieu symbolique où se joue la mort d’Antigone.
Dans la version de Sophocle, Antigone l’évoque dès qu’il s’agit de justifier son acte. Elle le mentionne par de nombreuses périphrases dès le prologue, faisant d’Hadès le ressort de toutes ses actions :
v. 25 : Une place sous terre, et l’honneur chez les morts. ;
v.74-76 : Chère je dormirai près de qui me fut cher, saintement criminelle, car je dois moins longtemps plaire aux vivants qu’aux morts, dont je partagerai pour toujours le repos. Mais si tel est ton choix, aux saintes lois des dieux réponds par le mépris. »
Ces vers montrent que l’horizon d’Antigone n’est pas le monde des vivants mais celui des morts. Elle accepte d’avance sa propre disparition, car elle considère que la justice divine prévaut sur la survie individuelle. Cette orientation vers la mort est l’une des caractéristiques essentielles du héros tragique : le personnage accepte la destruction de sa vie terrestre au nom d’un principe supérieur.
L’amour d’un frère n’est donc pas le seul motif d’Antigone. Elle est celle qui rend justice aux dieux dont les rites sont bafoués. C’est un élément fondamental de la tragédie de Sophocle. Si dans Œdipe roi le héros éponyme voit son destin tracé par les oracles d’Apollon, Antigone se voit dicter le sien par Hadès. Elle agit en prêtresse du dieu des Enfers, dont elle est le porte-parole. Culte vain, si l’on en croit Créon :
v.779-780 : « du moins à cette heure elle reconnaîtra qu’il est vain d’honorer les ombres de l’Hadès.
Créon refuse de reconnaître la validité de ces lois religieuses. En niant l’autorité des dieux souterrains, il affirme la primauté du pouvoir politique. Cette position constitue l’une des fautes tragiques du personnage. Dans la tragédie grecque, l’hybris — c’est-à-dire la démesure — consiste précisément à franchir les limites imposées aux hommes par l’ordre divin. En prétendant contrôler les rites funéraires, Créon dépasse les prérogatives du pouvoir humain.
Certes, elle défie les vivants et l’autorité politique, mais elle retourne l’accusation contre Créon, opposant les lois divines aux lois humaines promulguées par le tyran : c’est bien lui qui défie les dieux :
v.451 : « au foyer des dieux souterrains, la Justice n’a point de telles lois fait présent aux humains. » »
Ce passage exprime clairement la hiérarchie des lois dans la pensée grecque. Les lois humaines peuvent être injustes ; les lois divines, elles, sont éternelles et immuables. Antigone se présente ainsi comme la défenseure d’un ordre supérieur.
Tirésias viendra confirmer la volonté des dieux, comme il le fait dans Œdipe roi :
v. 1064-1076 : « Sache ne plus pouvoir aux courses du soleil égaler pour longtemps les courses de tes jours, avant que tu ne paies, d’un être de ton sang, cadavre pour cadavre, une rançon funèbre, pour avoir mis sous terre un être encore debout, pour l’avoir au tombeau honteusement muré, et pour garder sur terre un bien des dieux d’en bas, sans ultimes honneurs, sans sépulture, - un mort. Tu n’en as pas le droit, ni aucun dieu du Ciel, et par là, tu commets acte de violence. Ouvrières de mort, attendant de te perdre, des dieux et de l’Hadès te guettent les Furies, et dans les mêmes rets te prendra le Malheur. »
L’intervention de Tirésias constitue un moment décisif de la tragédie. Dans le théâtre de Sophocle, le devin représente la parole des dieux. Son discours révèle que la faute de Créon a rompu l’équilibre entre le monde des vivants et celui des morts. En refusant une sépulture à Polynice et en condamnant Antigone à être enterrée vivante, Créon a inversé l’ordre naturel : un mort est laissé sans tombe tandis qu’un vivant est enfermé dans un tombeau.
Cette inversion constitue l’un des aspects les plus profonds du tragique sophocléen. Le désordre moral provoqué par l’erreur du roi entraîne une chaîne de catastrophes : Hémon et Eurydice mourront à leur tour, rétablissant ainsi par la mort l’équilibre que Créon avait rompu. La tragédie se referme alors sur une leçon fondamentale de la pensée grecque : nul pouvoir humain ne peut impunément défier l’ordre des dieux.