La rhétorique
Qu’est-ce que la rhétorique ?
Dans la Rhétorique, Aristote définit cette discipline comme « la faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader ». Cette définition souligne que la rhétorique n’est pas une simple technique de manipulation, mais une technique de discernement argumentatif : il s’agit d’identifier, dans chaque situation, les moyens de persuasion pertinents, efficaces et adaptés au contexte. La rhétorique suppose donc une analyse fine de la situation d’énonciation, des enjeux du discours et des attentes de l’auditoire.
Cet art de persuader s’exerçait d’abord dans un contexte politique, celui de la polis (la cité grecque), où la parole publique constituait un instrument central de la vie démocratique. Aristote distingue ainsi trois grands genres de discours :
– le discours judiciaire, orienté vers le passé et la recherche du juste ou de l’injuste ;
– le discours délibératif, tourné vers l’avenir et visant à conseiller ou dissuader en vue de l’intérêt collectif ;
– le discours épidictique, centré sur le présent, qui célèbre ou blâme afin de produire une adhésion axiologique (partage de valeurs).
L’objectif de la rhétorique est d’influencer l’auditoire auquel le discours s’adresse. L’orateur prend alors la parole pour orienter les représentations, modeler les jugements et guider le raisonnement de ceux qui l’écoutent. La persuasion ne repose pas sur la contrainte, mais sur l’adhésion rationnelle : il s’agit de conduire l’auditeur à reconnaître comme fondées les conclusions proposées. La rhétorique n’a donc de sens que dans une situation de communication impliquant un auditoire déterminé, doté de croyances, de valeurs et d’attentes spécifiques.
Elle mobilise à ce titre une stratégie argumentative qui exploite l’ensemble des ressources du langage, ce que désigne le terme grec logos, qui renvoie à la fois à la raison, au discours et à la structuration logique de la pensée. Le discours rhétorique articule ainsi organisation du propos, choix lexicaux, figures de style et enchaînement des arguments pour produire un effet de conviction.
Sur quelles notions se fonde-t-elle ?
La rhétorique se fonde d’abord sur la notion de lieu commun (topos), c’est-à-dire sur des opinions, croyances ou raisonnements partagés par une communauté. Le topos fonctionne comme un point d’appui argumentatif : il permet à l’orateur de s’inscrire dans un cadre de références que l’auditoire reconnaît déjà comme légitime. Ces lieux communs ne sont pas nécessairement des vérités universelles, mais des évidences culturelles qui rendent le discours immédiatement recevable.
Aristote souligne ensuite l’importance de l’ethos, qui correspond à l’image de soi que le locuteur construit dans et par son discours. L’ethos n’est pas la personnalité réelle de l’orateur, mais une figure discursive de crédibilité : le locuteur cherche à apparaître digne de confiance, compétent et bienveillant. Dans les discours politiques contemporains, on observe fréquemment cette stratégie : certains hommes politiques aiment bien mettre en avant leur vie privée, leur parcours personnel ou leurs épreuves afin de produire un effet de proximité symbolique avec l’auditoire et de renforcer la légitimité morale de leur parole.
À ces deux notions s’ajoute enfin le pathos, qui désigne l’appel aux émotions de l’auditoire. La rhétorique aristotélicienne ne sépare pas la raison des affects : persuader suppose de comprendre les passions, les désirs et les craintes du public afin d’orienter sa réception du discours. La force de la rhétorique tient ainsi à l’articulation subtile entre logos (argumentation rationnelle), ethos (crédibilité de l’orateur) et pathos (mobilisation des affects), qui constitue le trépied fondamental de la persuasion chez Aristote.