
1/ Dossier de presse (extraits, 1958)
2/ Présentation pédagogique du dossier de presse
3/ Extrait de Moderato cantabile
4/ Pistes pédagogiques
Dossier de presse sur le roman de Marguerite Duras Moderato cantabile
Dossier publié en appendice dans l’édition des Éditions de Minuit, collection "Minuit double".
J’ai trouvé le dossier de presse très éclairant, car je ne suis pas, "à la base", une grande lectrice de Duras, mais suite à cette lecture, je me suis empressée de retrouver ses livres dans ma bibliothèque et d’en commander de nouveaux. C’est fou comme de relire un auteur, des années après des lectures que je qualifierais de laborieuses, le regard et l’intérêt peuvent changer de façon spectaculaire !
Claude Roy, Libération, 1er mars 1958
C’est un récit d’un extraordinaire dépouillement, construit avec une rigueur formelle admirable, et qui pourtant ne laisse jamais le souci d’architecture, la volonté de sécheresse dans l’expression, le métier rigoureux étouffer ou atténuer l’émotion.
Il est bien entendu impossible de parler d’un roman sans « raconter » ce dont il s’agit. Mais si le roman de Marguerite Duras n’était que cette anecdote, il décevrai sans doute. Puisque le titre (et un des thèmes conducteurs) du roman nous invite à penser à la musique, disons que les modulations, l’harmonisation et les accords de Moderato Cantabile constituent l’essentiel. J’ai entendu dire et lu, ici et là, qu’il y avait dans le livre je-ne-sais-quoi de systématique et de froid. On comparera Marguerite Duras aux écrivains dont elle tend en effet à se rapprocher, au phénoménologues du roman « nouveau », acharnés à porter sur le monde et les êtres un regard objectif et froid comme le verre d’un objectif. Ce qui semble pourtant dominer dans ce livre net et précis, c’est précisément l’émotion, la sensibilité, le murmure savamment réprimé d’une plainte vraiment belle et tout à fait déchirante. Ici un écrivain de tête écrit raisonnablement ce que dicte celui qui a des raisons que la raison ne connaît pas.
Madeleine Alleins, Critique, juillet 1958
Par la place qu’elle fait au silence en refusant de nommer, de raconter, de distraire, de meubler les blancs, Marguerite Duras force le lecteur attentif à se réveiller, à écarter les explications habituelles ou du moins à les vérifier. Ce livre ne nous permet pas de nous laisser glisser de geste en geste, d’évènement en évènement ; avec lui nous sommes forcés de constater l’inconnu, qui est peut-être, qui demeurera peut-être l’inconnaissable.
Dans l’œuvre déjà importante de Marguerite Duras, chaque livre est une nouvelle recherche. (…) Le Square, dont le propos paraît l’inverse de Moderato cantabile, traitait à peu près le même sujet, la rencontre de deux êtres et leur tentatives de communication jusqu’à son point le plus extrême, l’amour, en utilisant au maximum les possibilités de formulation du langage. Plus que l’apport d’un procédé nouveau, une habilité technique, le dernier livre de Marguerite Duras (…) représente une attitude d’esprit qui contient peut-être pour le roman une de ses plus réelles chances de renouvellement.
Gaétan Picon, Mercure de France, juin 1958
Dans Moderato cantabile, non seulement ce qui se passe n’est pas dit, mais il ne se passe peut-être rien. On hésite à parler d’un art de la suggestion, car il n’est pas certain que cet art prenne appui sur une réalité que le romancier connaîtrait, et qu’il dissimulerait aux lecteurs à seule fin de le contraindre à l’initiative. Sans doute faut-il dire que cette réalité n’existe pas, du moins que son existence est problématique. Suggestion, élision sont ici des mots douteux. Il faudrait parler d’un art d’appel, d’un art créant par son vide même une sorte d’appel d’air. Le récit dessine des contours que n’emplit aucune forme réelle ; il ne suggère pas, au moyen d’un silence concerté, un vrai récit tenu secret : plein de son vide, sourd de son silence, il semble vouloir se dépasser vers un événement, une signification, une parole ; mais l’objet vers lequel il est tendu lui fait défaut. S’il y a ici un art de la suggestion, il s’agit d’une suggestion sans objet.
(…)
La lecture d’un tel récit est difficile. Car nous risquons de prendre pour un signe précis et déchiffrable ce qui est pur manifestation de l’ambiguïté ou même de l’irréalité, et, à l’inverse, de prendre pour de simples prétextes, pour des détails sans intérêt ce qui est signe personnel chargé de sens. Par exemple, nous aurions tort de chercher des paroles précises au-dessous des paroles vagues ou des silences, le nom des sentiments derrière l’étrange opacité des gestes ; nous aurions tort de vouloir deviner une histoire qui n’existe pas, du moins qui n’existe pas encore. En revanche, les choses même qui nous sont présentées sous l’aspect de la pure contingence, et que nous sommes portés à prendre rapidement pour des détails et des prétextes, témoignent de l’univers secret du romancier. C’est par les marges du récit qu’il se révèle à nous.
(…)
Si se trouve écarté le point de vue de l’auteur historien, psychologue et prophète, ce n’est pas qu’il soit seulement facilité ou tricherie : c’est que l’existence qui nous est ici présentée se réduit à sa pure manifestation. Ce monde de l’attente et de la rencontre sans lendemain est un monde immobile et sans profondeur, sans dessous dramatique ni psychologique : c’est l’histoire d’un monde sans histoire.
Présentation pédagogique du dossier de presse
1. Présentation du dossier de presse
Ce dossier de presse rassemble trois lectures critiques contemporaines de la parution du roman (1958). Leur intérêt est double :
— elles témoignent de la réception immédiate de Moderato cantabile ;
— elles donnent à voir trois manières complémentaires de lire Duras, sans jamais réduire le roman à une intrigue.
a) Claude Roy : la rigueur formelle au service de l’émotion
Dans Libération, Claude Roy insiste sur un paradoxe essentiel du roman :
une architecture extrêmement rigoureuse, presque austère, qui ne détruit jamais l’émotion.
Le critique refuse une lecture purement « intellectuelle » ou « froide » du texte. Il reconnaît chez Duras une écriture maîtrisée, proche par certains aspects du Nouveau Roman, mais affirme que ce qui domine est au contraire :
— la sensibilité,
— une plainte contenue,
— une émotion d’autant plus forte qu’elle est réprimée.
La métaphore musicale (modulations, harmonisation, accords) permet de comprendre que le sens du roman ne se situe pas dans l’anecdote, mais dans le rythme, la répétition, les variations.
b) Madeleine Alleins : le silence comme expérience de lecture
Dans Critique, Madeleine Alleins met l’accent sur le silence et les blancs du texte.
Duras refuse de :
— expliquer,
— nommer les sentiments,
— combler les vides.
Ce choix force le lecteur à une lecture active : il ne peut pas « glisser » dans le récit. Il doit s’arrêter, douter, vérifier ses interprétations.
La critique montre que Moderato cantabile s’inscrit dans une recherche continue : chaque roman de Duras est une expérience, une tentative de renouvellement du roman, non par un procédé spectaculaire, mais par une attitude d’esprit.
c) Gaétan Picon : un « art de l’appel »
Dans le Mercure de France, Gaétan Picon propose une lecture plus exigeante, presque philosophique.
Selon lui, il ne s’agit même pas d’un roman à « intrigue cachée ». Il n’y a peut-être rien à découvrir derrière le silence.
Il parle d’un art de l’appel :
— le texte crée une attente,
— il dessine des contours,
— mais l’événement ou la signification attendue n’advient jamais.
Le monde présenté est un monde sans profondeur psychologique, sans histoire au sens traditionnel :
une « histoire d’un monde sans histoire ».
Cette lecture éclaire la difficulté du roman, mais aussi sa puissance : le sens se déplace vers les marges, les gestes infimes, les détails apparemment contingents.
2. En quoi ce dossier peut donner aux élèves le désir de lire Marguerite Duras
a) Il dédramatise la difficulté du texte
Les critiques reconnaissent explicitement que la lecture est difficile.
Mais cette difficulté est présentée comme :
— une expérience,
— un défi intellectuel et sensible,
— une autre manière de lire.
Pour les élèves, cela est rassurant !
S’ils sont déroutés, ce n’est pas un échec, c’est précisément l’effet recherché.
C’est une œuvre qui m’a également déroutée, ayant davantage d’affinités avec la littérature des XVIIe et XVIIIe siècles depuis toujours ! Mais c’est ce qui est merveilleux avec ce métier et sa source inépuisable : la littérature.
b) Il valorise le rôle actif du lecteur
Tous les textes insistent sur un point essentiel :
le lecteur n’est pas passif. Et c’est tellement ce que l’on recherche avec nos élèves !
Lire Moderato cantabile, c’est :
— interpréter,
— accepter l’incertitude,
— réfléchir au sens du silence.
Cela peut être très stimulant pour des élèves, notamment en lycée, car le roman leur donne un pouvoir d’interprétation réel, loin du simple résumé ou de la paraphrase.
c) Il montre que le roman parle d’émotions universelles
Même si l’intrigue est minimale, les critiques évoquent :
— l’amour,
— l’attente,
— la solitude,
— l’impossibilité de communiquer.
Ces thèmes sont profondément contemporains, humains et proches des préoccupations des élèves. Le dossier montre que Duras ne raconte pas une histoire spectaculaire, mais une expérience en quelque sorte ordinaire.
d) Il ouvre à une autre conception de la littérature
Enfin, ce dossier permet de comprendre que la littérature ce n’est pas seulement :
— raconter une histoire,
— expliquer des sentiments,
— produire un sens clair et stable.
Avec Duras, la littérature devient :
— exploration,
— questionnement,
— espace du non-dit.
Présentée ainsi, Moderato cantabile apparaît non comme un roman austère, mais comme une œuvre audacieuse, qui fait confiance à l’intelligence et à la sensibilité de son lecteur.