
TESTEZ VOS CONNAISSANCES SUR LA DRAMATURGIE CLASSIQUE
Les questions ci-dessous vous permettront de structurer vos connaissances sur des thématiques très utiles pour la dissertation et le commentaire de texte.
(Corneille, Le Menteur ; Molière, Le Misanthrope)
Questions
1. Montrez en quoi le mensonge constitue un moteur dramaturgique dans Le Menteur.
2. Analysez la fonction du monologue de Géronte dans la dramaturgie du Menteur.
3. En quoi le passage du monologue au dialogue fait-il monter la tension dramatique dans Le Menteur ?
4. Étudiez le rôle de la stichomythie dans la scène de confrontation entre Géronte et Dorante.
5. Montrez comment la relation maître / valet participe de la comédie du mensonge dans Le Menteur.
6. Analysez le rôle de la double énonciation dans la construction du comique dans Le Menteur.
7. Montrez comment la scène d’exposition du Misanthrope met en place le conflit central de la pièce.
8. Comparez les conceptions de la vérité et du mensonge chez Alceste et chez Dorante.
9. Montrez en quoi les procédés comiques (langage, situation, caractère) servent une réflexion morale dans ces extraits.
10. En quoi ces scènes illustrent-elles les principes de la dramaturgie classique (règle des trois unités, concept de vraisemblance, de ridicule, type de personnage, comique) ?
Pistes de correction
1. Le mensonge comme moteur dramaturgique dans Le Menteur
Le mensonge constitue le principe générateur de l’intrigue : sans les inventions successives de Dorante, il n’y aurait ni quiproquos, ni rebondissements, ni tension dramatique (vous devez maîtriser ces trois termes propres à l’analyse du théâtre). Le mensonge est une action verbale : Dorante agit en parlant. Il transforme la parole en substitut de l’action scénique, conformément à l’esthétique du théâtre classique, où l’action qui se joue sur la scène est souvent réduite au profit du discours.
On peut dire que dramaturgiquement (=> l’art du théâtre), le mensonge produit une dynamique de surenchère : chaque mensonge appelle un nouveau mensonge, ce qui crée un enchaînement comique (= ce qui fait de ce texte une comédie) fondé sur l’emballement du langage.
2. Fonction du monologue de Géronte
Le monologue de Géronte constitue un temps de suspension dramatique : l’action est momentanément interrompue (c’est le cas pour tout monologue au théâtre, comme on l’a dit en cours) pour laisser place à une mise en discours de la passion (colère, honte, indignation). Il permet une prise de conscience rétrospective du personnage, qui découvre qu’il a été instrumentalisé par le mensonge de son fils. Sur le plan rhétorique, l’abondance des apostrophes, hyperboles et questions rhétoriques donne au monologue une dimension oratoire qui élève un conflit domestique au rang de crise morale. Cliquez ICI pour lire l’analyse de cet extrait.
Dramaturgiquement, ce monologue prépare la scène de confrontation : il fonctionne comme une accumulation de tension avant l’affrontement. Le spectateur a hâte de voir la confrontation entre le père et le fils ! Il attend que les supercheries de Dorante éclatent au grand jour !
3. Passage du monologue au dialogue : montée de la tension dramatique
Le passage du monologue (discours unilatéral => il parle tout seul !) au dialogue (confrontation) transforme la plainte en accusation directe. Le monologue permet l’auto-construction d’un point de vue moral, tandis que le dialogue met ce point de vue à l’épreuve de la résistance de l’autre. La tension dramatique naît de ce basculement : la parole n’est plus seulement expressive, elle devient conflictuelle. On passe d’une dramaturgie de l’intériorité à une dramaturgie de l’affrontement.
4. Stichomythie et conflit
La stichomythie (échange rapide de répliques brèves) matérialise scéniquement le duel verbal entre Géronte et Dorante. Elle produit une accélération rythmique qui intensifie la tension dramatique. Chaque réplique devient un coup porté à l’autre. Ce dispositif est caractéristique de la dramaturgie classique lorsqu’il s’agit de mettre en scène un conflit moral. Le comique naît du contraste entre la gravité de l’enjeu (l’honneur, la vérité) et la vivacité presque ludique de l’échange.
Dorante
Vous êtes inflexible !
Géronte
Fais ce que je te dis.Dorante
Mais s’il est impossible ?Géronte
Impossible ! et comment ?Dorante
25 Souffrez qu’aux yeux de tous Pour obtenir pardon j’embrasse vos genoux. Je suis…Géronte
Quoi ?
Dorante
Dans Poitiers…Géronte
Parle donc, et te lève.Dorante
Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève.Géronte
Sans mon consentement !
5. Relation maître / valet et comédie du mensonge
Dans Le Menteur, le valet fonctionne comme relai du mensonge du maître. La symétrie des discours (« le maître et le valet m’ont dit la même chose ») produit un effet comique : la hiérarchie sociale est momentanément abolie par l’identité de la tromperie. Dramaturgiquement, le valet permet d’étendre l’action hors scène : il fait circuler la parole mensongère dans l’espace théâtral. La relation maître / valet devient ainsi un dispositif structurel de diffusion du mensonge.
6. Double énonciation et comique
La double énonciation place le spectateur en position de surplomb : il sait que Dorante ment, alors que les personnages le croient. Ce décalage produit une ironie dramatique qui est au fondement du comique. Le spectateur ne rit pas de la situation en elle-même, mais de la lucidité supérieure que lui confère la construction dramaturgique. Le théâtre devient ainsi, grâce à la double énonciation, un art de la complicité entre auteur et public.
7. Scène d’exposition du Misanthrope
La scène d’exposition remplit pleinement ses fonctions classiques : présentation des caractères (Alceste / Philinte), installation du conflit central (sincérité vs civilité), mise en place de l’enjeu moral. L’entrée in medias res plonge immédiatement le spectateur dans une tension déjà constituée, ce qui évite l’exposition didactique. Dramaturgiquement, la scène ne se contente pas d’informer : elle donne à voir un débat en acte, conforme à l’idéal classique d’un théâtre de la parole.
8. Vérité et mensonge : Alceste / Dorante
Alceste incarne une vérité absolutisée (je vous rappelle que « absolu » signifie « sans limite »), hostile à toute forme de compromis social. Dorante, au contraire, pratique un mensonge ludique et stratégique. Tous deux sont des figures d’excès : l’un par refus total du mensonge, l’autre par inflation mensongère. La comédie naît de cette symétrie inversée : la vérité radicale devient aussi problématique que le mensonge généralisé. Molière et Corneille interrogent ainsi, chacun à leur manière, la possibilité d’une parole juste en société.
9. Comique et réflexion morale
Les procédés d’écriture qui installent le comique (hyperboles, décalages de registre, ironie dramatique, comique de mots et de caractère) ne sont pas de simples ornements : ils servent une réflexion morale sur la parole. Le rire permet de mettre à distance des positions morales trop rigides (Alceste) ou trop désinvoltes (Dorante). La comédie devient un espace critique, où les excès sont rendus visibles par le rire.
10. Dramaturgie classique à l’œuvre
(règle des trois unités, vraisemblance, ridicule, types de personnages, comique) ?
Les extraits du Menteur de Corneille et du Misanthrope de Molière offrent une illustration particulièrement nette des principes fondamentaux de la dramaturgie classique, tant du point de vue des règles formelles que de la poétique du comique et de la construction des personnages. Ces scènes ne se contentent pas d’appliquer mécaniquement des normes : elles les investissent de manière dynamique au service d’une réflexion sur la parole, le mensonge et les usages sociaux.
La règle des trois unités : une action concentrée dans l’espace de la parole
Les scènes étudiées respectent l’esprit des trois unités, non comme une contrainte rigide, mais comme un principe de concentration dramatique.
• Unité de lieu : l’action se déroule dans un espace unique et neutre (salon, lieu mondain, espace domestique), propice à la conversation. Le théâtre classique privilégie ces lieux de sociabilité où la parole peut se déployer sans rupture spatiale. Les événements décisifs (la scène de caresses chez Philinte, les aventures supposées de Dorante) ont lieu hors scène et sont rapportés par le discours, ce qui permet de respecter l’unité de lieu tout en donnant consistance à l’intrigue.
• Unité de temps : les scènes s’inscrivent dans une temporalité resserrée. Le monologue de Géronte et la confrontation avec Dorante, comme la scène d’exposition du Misanthrope, s’enchaînent dans un temps quasi continu. L’effet de continuité renforce la tension dramatique : le spectateur assiste à un présent théâtral dense, où les conflits se nouent sans ellipse temporelle significative.
• Unité d’action : chaque scène contribue à un conflit central clairement identifiable : le mensonge comme principe de désordre dans Le Menteur, la tension entre sincérité et civilité dans Le Misanthrope. Les épisodes rapportés (mensonges de Dorante, scène des caresses de Philinte) ne sont pas des intrigues secondaires autonomes, mais des éclairages du même conflit de valeurs. L’unité d’action se traduit ainsi par la cohérence thématique et morale de la pièce.
La vraisemblance : crédibilité psychologique et sociale
La dramaturgie classique vise moins le réalisme spectaculaire que la vraisemblance morale et sociale. Les scènes étudiées en offrent une illustration exemplaire (normal … c’est Molière et Corneille hein !!!)
• Les comportements sont psychologiquement vraisemblables :
– Dorante ment par goût du jeu et pour se tirer d’affaire ;
– Géronte réagit avec indignation et excès, conforme au type du père autoritaire dans les comédie classique (je rappelle que dans ce contexte, « classique » signifie « du XVIIe siècle ») ;
– Alceste refuse tout compromis ;
– Philinte pratique la civilité mondaine.
Ces attitudes correspondent à des types sociaux reconnaissables du XVIIᵉ siècle (le jeune homme brillant mais menteur, le père soucieux d’honneur, le moraliste intransigeant, l’honnête homme mondain).
• La vraisemblance est aussi sociale :
Les scènes s’inscrivent dans un univers de salons, de relations mondaines, de codes de politesse et d’honneur. Le mensonge de Dorante comme la civilité intéressée de Philinte sont crédibles dans une société fondée sur la représentation de soi et l’art de la conversation. Le théâtre classique construit ainsi un miroir social où le spectateur de l’époque reconnaît des pratiques contemporaines.
Le ridicule : une arme comique et critique
Le ridicule est une catégorie centrale de la poétique comique classique. Il permet de corriger les mœurs par le rire. Sur ce sujet, je vous conseille le magnifique livre de Patrick Dandrey).
• Dorante est ridicule par excès de virtuosité verbale : son mensonge devient si élaboré qu’il frôle l’invraisemblance interne. Le ridicule naît de la disproportion entre la gravité apparente de ses discours et la légèreté réelle de son intention.
• On peut aussi dire qu’Alceste est ridicule par excès de rigueur morale : son refus absolu du mensonge social le rend inapte à toute vie mondaine. Molière ne ridiculise pas la valeur de la sincérité en soi, mais l’absolutisation dogmatique de cette valeur. Mais moi, perso, je ne le trouve pas ridicule du tout ! On peut en effet trouver que c’est Philinte qui est ridicule : il témoigne une grande affection à quelqu’un dont il ne sait même pas le nom ! À vous de choisir votre camp et d’argumenter en conséquence. Votre professeur de français et votre examinateur au bac vont beaucoup apprécier !
En somme, on peut dire que dans les deux cas, le ridicule ne discrédite pas entièrement les personnages : il fonctionne comme un correctif moral. Le spectateur est invité à rire des excès, non à condamner les valeurs qu’ils prétendent défendre. => je vous rappelle qu’on ne peut pas analyser un texte de théâtre sans évoquer les spectateurs).
Les types de personnages : une dramaturgie de caractères
La dramaturgie classique privilégie les types de personnages et les caractères plutôt que des individualités psychologiquement complexes au sens moderne.
• Dorante relève du type du jeune premier brillant et menteur, héritier de la tradition de la comédie de l’illusion.
• Géronte incarne le père autoritaire, figure de l’ordre social et de la norme morale.
• Alceste est le misanthrope, type moral poussé à l’extrême.
• Philinte représente l’honnête homme, figure de la sociabilité tempérée.
Ces personnages fonctionnent comme des positions dans un débat moral. La dramaturgie classique organise ainsi la scène comme un espace de confrontation de valeurs, où chaque personnage incarne une option éthique identifiable.
Les formes du comique : langage, situation, caractère
Les scènes illustrent plusieurs formes de comique classiques :
• Comique de langage : hyperboles, antithèses, métaphores décalées (chez Alceste et Géronte), virtuosité rhétorique du mensonge chez Dorante.
• Comique de situation : quiproquos produits par le mensonge, décalage entre ce que sait le spectateur et ce que croient les personnages (double énonciation).
• Comique de caractère : rigidité d’Alceste, légèreté de Dorante, naïveté de Géronte, diplomatie de Philinte.
Ce comique n’est pas purement ludique : il est structurant dramaturgiquement. Il fait avancer l’action, révèle les caractères et soutient une réflexion morale sur la parole, l’honneur et la sociabilité.
Petite conclusion :
Ces scènes illustrent pleinement les principes de la dramaturgie classique en ce qu’elles conjuguent :
– concentration de l’action (trois unités),
– vraisemblance psychologique et sociale,
– construction de types comiques,
– exploitation du ridicule comme instrument critique,
– pluralité des formes de comique.
Le théâtre de Corneille et de Molière apparaît ainsi comme un théâtre de la parole et des valeurs, où la comédie, loin d’être un simple divertissement, devient un dispositif de mise à l’épreuve des normes sociales et morales de l’âge classique.