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Acte II, scène 4

mercredi 19 novembre 2014

Pistes d’études

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Cette scène est composée de trois parties : quelle est leur cohérence ?

Plan de la scène :

- Première partie :

Scène familiale entre Catherine, Marie et Lorenzo. Il y est question de lecture de l’histoire romaine.

Vision que Lorenzo a de Brutus : il prend l’histoire pour un conte de fées (ironie, dérision), et qualifie Brutus de fou et de monomane (atteint de monomanie -> idée fixe, obsession). Cette comparaison discrédite le futur assassinat du duc. Ce geste, qui doit être un geste politique, perd de sa force.

Lorenzo apparaît comme mélancolique (le terme mélancolique sera employé à propos du spectre de Lorenzo : « il s’est levé d’un air mélancolique, et s’est effacé comme une vapeur du matin. ») et sarcastique : réplique sur les femmes. Ce qu’il dit de Lucrèce pourra s’appliquer à lui-même après-coup : « elle s’est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. » Lorenzo est désabusé : « Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur. » Ce n’est pourtant pas l’impression qu’on a pu avoir de lui dans les scènes précédentes. Cette conversation familiale permet de cerner un peu mieux ce personnage éponyme.

Retour du thème du rêve et apparition de celui du spectre. Permet d’introduire aussi le thème du double -> si Lorenzo est bien un personnage double, cela doit être justifié en prenant en compte l’ensemble de la pièce. Le thème du double correspond en fait à une vision : « ce n’était point rêve, car je ne dormais pas. » La suite du texte est construite sur une hypotypose : ce qui est raconté par Marie peut être imaginé par le spectateur. Musset utilise souvent ce procédé pour susciter l’imagination de son lecteur ou spectateur. Ce procédé justifie l’expression « spectacle dans un fauteuil ». Sachant aussi que le théâtre est également un spectacle vu depuis un fauteuil. Cette longue réplique narrant la vision de Marie ajoute aux mystères entourant le personnage de Lorenzo et donne à la scène une tonalité inquiétante, presque fantastique. On ignore si la vision est réelle ou bien si Marie l’invente pour faire réfléchir Lorenzo. Il apparaît en effet « vêtu de noir (…) un livre sous le bras » « le livre » renvoie à une image du passé qu’elle aimerait retrouver de lui.

Mais le récit de cette vision produit un effet inattendu : Lorenzo est tremblant, il souhaite entendre à nouveau l’histoire de Brutus pour fortifier son projet. Il puise dans l’histoire romaine la force d’accomplir son forfait.

La conversation est interrompue : didascalie « On frappe ». La résolution du mystère du spectre et de l’étrangeté des propos de Lorenzo est différée.

- Deuxième partie :

Bindo dialogue avec Lorenzo, alors que sa mère et sa sœur viennent de quitter la scène. Bindo fait référence à une scène antérieure que le spectateur a déjà vu : « on dit que tu t’es évanoui à la vue d’une épée. »

Ce rappel est important pour le spectateur qui attend de savoir si l’évanouissement était réel, ou si Lorenzo est courageux ou lâche. On apprend de Lorenzo lui-même qu’il ne renie pas son évanouissement, mais on ignore s’il se situe du côté du courage ou de la lâcheté. En effet, Bindo apporte une information sur Lorenzo : « je t’ai vu faire des armes à Rome ; mais cela ne m’étonnerait pas que tu devinsses plus vil qu’un chien, au métier que tu fais ici. » Le spectateur n’est donc toujours pas en mesure de se faire une opinion sur Lorenzo. Bindo formule une interrogation au sujet de Lorenzo qui semble très proche de celle que le spectateur pourrait avoir : « vous avez dit quelquefois que cette confiance extrême que le duc vous témoigne n’était qu’un piège de votre part. Cela est-il vrai ou faux ? Êtes-vous des nôtres, ou n’en n’êtes-vous pas ? Voilà ce qu’il nous faut savoir. » Cette tirade de Bindo permet aussi de faire le point sur la situation et d’en comprendre les enjeux politiques : « toutes les grandes familles voient bien que le despotisme des Médicis n’est ni juste ni tolérable. De quel droit laisserions-nous s’élever paisiblement cette maison orgueilleuse sur les ruines de nos privilèges ? »

Lorenzo se moque de la gravité de la question : il n’y répond pas d’abord, mais se livre à une tirade ironique sur le langage et ses fonctions. Lorsque enfin il affirme qu’il est de leur côté, il avance des arguments superficiels et sans valeur : « ne voyez-vous pas à ma coiffure que je suis républicain dans un l’âme ? Regardez comme ma barbe est coupée. N’en doutez pas un seul instant ; l’amour de la patrie respire dans mes vêtements les plus cachés. » Lorenzo ne se dévoile toujours pas : il ne joue qu’un rôle, il n’est qu’un costume de théâtre, un fantoche (marionnette. Et au sens figuré : Homme sans caractère ni volonté, qui se laisse mener par autrui et ne peut être pris au sérieux. Par extension : personnage de théâtre, de roman dénué de consistance et de vraisemblance.)

- Troisième partie :

Dialogue entre Lorenzo et le duc. Ce dernier apparaît comme un ignoble débauché. On perçoit que Lorenzo n’adhère pas aux propos licencieux du duc, notamment lorsque celui-ci veut séduire sa tante.

Lorsque le spectateur commence à regarder cette scène, il tente de démêler si Lorenzo est franc avec lui, ou si la confiance qu’il paraît lui accorder est feinte. L’on pense à la seconde proposition, dans la mesure où Lorenzo lui présente son oncle Bindo Altoviti dont on a vu précédemment qu’il voulait la peau du duc. : « J’ai l’honneur de présenter à votre altesse mon oncle qui regrette qu’un long séjour à Naples ne lui ait pas permis de se jeter plutôt à vos pieds. » C’est à cette phrase que l’on comprend l’hypocrisie de Lorenzo à l’égard du duc, et que l’on peut supposer, en tant que spectateur, qu’il ne cessera de lui tendre des pièges. Sans doute Bindo est-il décontenancé, à voir la dimension didascalique de la tirade de Lorenzo, soulignant la confusion de son nom oncle. Lorenzo feint de l’attribuer à la présence d’un grand prince : « que la présence inattendue d’un si grand prince dans cette humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus, digne Venturi. »

Ce dialogue illustre bien, en outre, la corruption politique, puisque l’on voit qu’il suffit de demander pour sa famille un titre d’ambassadeur pour l’obtenir, lorsque l’on est des familiers du tyran. -> la fonction de cette dernière partie de la scène est bien de mettre sous les yeux du spectateur toute l’abjection d’Alexandre, sa débauche et sa tyrannie.

Il faut aussi étudier le jeu dramatique : des lieux et des personnages sont désignés ; il faut mettre en avant la manière dont Lorenzo esquive les demandes du duc : « dis-moi donc mignon, quel est donc cette belle femme qui arrange ses fleurs sur cette fenêtre ? Voilà longtemps que je la vois sans cesse en passant. Lorenzo : où donc ? Le duc : là-bas, en face, dans le palais. Lorenzo : Oh ! Ce n’est rien. » là encore, il faut prendre en compte la dimension didascalique des dialogues, qui donne sens à l’espace scénique.