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Acte V, scène 1

mercredi 19 novembre 2014

Commentaire de l’acte V, scène 1 de Lorenzaccio réalisé par Laurène Fayolle-Tirait, Sophie Moulin et Marie Eyheramouno (étudiantes en L2 de Lettres modernes, 2014-2015.)

Problématique : En quoi cette scène qui a pourtant été supprimée plusieurs fois dans certaines représentations concentre-elle les enjeux dramatiques de la pièce à travers la mise en scène d’une élection tout en faisant une satire de la politique ?

Plan :

I – Une élection présentée comme une scène de théâtre dans le théâtre :

1) Des personnages acteurs d’une immense mascarade

2) La cardinal, un metteur en scène dans l’ombre

3) Une scène sous haute tension

II – Une scène révélatrice des enjeux dramatiques de la pièce :
1) Un horizon d’attente déçu

2) Lorenzo, un personnage clairvoyant

3) L’opposition entre parole et action

III – Une satire de la politique :

1) L’échec des Républicains

2) L’échec de la portée du tyrannicide

3) Parallèle avec la France de 1830

Introduction :

Dans l’Acte III, scène 3, Lorenzo dit à Philippe à propos des Républicains : « Qu’ils aient pour eux le peuple, et tout est dit. - Je te gage qui ni eux ni le peuple ne feront rien ». A travers cette sentence, nous pouvons déceler le pessimisme de Lorenzo quant à l’avenir de Florence. Un mauvais pressentiment s’immisce donc dans l’intrigue de la pièce. N’y t-il a vraiment aucun espoir de sauver Florence comme l’annonce Lorenzo ? C’est ce que le lecteur s’attend à découvrir dans l’acte V, notamment dans la scène une que nous allons étudier. En effet, dans la dernière scène de l’acte IV, Lorenzo assassine le duc. Nous sommes donc au point culminant de la pièce puisque l’intrigue principale se dénoue. L’acte V apparaît alors comme capital puisque la tension est à son comble à la suite du meurtre. Dans l’acte V, le lecteur-spectateur s’attend alors à voir ce que les florentins vont faire de ce tyrannicide. Cependant, on constate que le dernier acte a été de nombreuses fois supprimés lors des représentations de la pièce. C’est le cas notamment lors de la première représentation de Lorenzaccio par Armand d’Artois en 1836.

Nous pouvons nous demander en quoi cette scène qui a pourtant été supprimée plusieurs fois dans certaines représentations, concentre les enjeux dramatiques de la pièce à travers la mise en scène d’une élection tout en faisant une satire de la politique. Pour cela, nous verrons tout d’abord que l’élection de Côme de Médicis est présentée comme une scène de théâtre dans le théâtre. Ensuite, nous montrerons que cette scène est révélatrice des enjeux de la pièce pour enfin, révéler la satire politique présente dans cet extrait.

I – Une élection présentée comme une scène de théâtre dans le théâtre :

1) Des personnages acteurs d’une immense mascarade :

Dans cette scène on compte un très grand nombre de personnages comme cela nous l’est indiqué dès la première didascalie « Entrent Valori, Sire Maurice et Guicciardini. Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les environs ». En effet, on compte 14 personnages mais dans cette scène, sont aussi présents « Les seigneurs » qui sont aussi nommés « Les courtisans », mais également les valets. Alors que dans la dernière scène de l’acte précédent Lorenzo vient de tuer le Duc, un horizon d’attente extrêmement fort se crée chez le lecteur-spectateur et le début d’une scène avec autant de personnages peut lui donner l’espoir d’un soulèvement ou d’une discussion sérieuse entre plusieurs politiciens... Cependant, très vite le lecteur va se rendre compte que dans cette scène, rien n’est sérieux et que chacun joue un rôle, se cache derrière un masque pour sauver ses propres intérêts. Le terme de la « mascarade » est d’ailleurs prononcé par le Cardinal à la ligne 50. En effet, on peut voir que tous les personnages jouent un jeu d’acteur et en l’occurrence ici, ils feignent tous au départ de s’inquiéter pour le duc. Ensuite, ils organisent un simulacre d’élection qui est uniquement une façade. On peut d’abord remarquer que les premiers à jouer un jeu son Sire Maurice et Giomo. En effet, alors que Giomo vient de sortir puis de re- rentrer dans la salle où se trouvent Sire Maurice, Guicciardini et Valori, celui-ci confie à Sire Maurice que le duc a été assassiné alors que quelques secondes auparavant il avait répondu à Sire Maurice qu’il ne savait « rien du tout » à propos du Duc. D’ailleurs, son mensonge est mis en valeur par le rythme ternaire de « Rien/ du/ tout ». Le jeu d’acteur que joue Giomo auprès de Valori et de Guicciardini est accentué par la didascalie « à Sire Maurice » ainsi que par la réplique performative « Je puis vous le dire à l’oreille ». Il est aussi aisé d’imaginer que le spectateur remarquera très facilement le jeu que joue Giomo lorsqu’il se penche vers Sire Maurice. Entre ces deux personnages se créent alors une sorte de bulle, une sorte de mise en abime car à eux deux, ils représentent finalement le reste de ce qu’il se passe dans la scène. On comprend aussi que cela n’est pas anodin par rapport au lecteur-spectateur et que, grâce à la double-énonciation Musset veut en réalité commencer à dévoiler à son lecteur-spectateur les conditions dans lesquelles le duc a été retrouvé.
Giomo, Sire Maurice et le lecteur-spectateur sont donc les seuls au début de la scène à savoir que le duc a été assassiné et cela crée une certaine complicité avec le lecteur- spectateur. On voit même qu’un peu plus loin Giomo et Sire Maurice restent dans leurs rôles car alors qu’une foule de complimenteurs demandent à voir le Duc, ces derniers ne cherchent pas à aider Valori et Guicciardini qui ont bien du mal à justifier l’absence du duc. Plus la scène avance, plus on voit que chacun joue une mascarade et le point culminant c’est l’élection de Côme. L’élection est tout ce qu’il y de plus faux. En effet, aux lignes 91-92 on apprend par Corsi je cite « Messieurs, le cardinal vient d’écrire à Côme de Médicis » et un peu plus loin il ajoute « Il m’est ordonné de vous prier de mettre aux voix l’élection de Côme de Médicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la république florentine ». On a ici une antithèse puisque Corsi « est ordonné de prier » sauf que soit l’on ordonne, soit l’on prit mais on ne peut pas ordonner de prier, cela est totalement contradictoire. On apprend ensuite un peu plus loin que le « vote » se fait dans un simple bonnet avec des noms écrits sur des billets comme le montre la didascalie « Il déplie les billets jetés dans un bonnet » et pour le spectateur cela serait d’autant plus effarant puisque la scène se déroule sous ses yeux. Ensuite Niccolini dit « Il y a unanimité » mais les didascalies n’indiquent pas de temps de pause, ni de dépouillement de voix donc on peut supposer que personne ne regarde le résultat puisque de toute façon il avait déjà été prévu d’avance par le Cardinal que se serait Côme le successeur d’Alexandre. D’ailleurs, tout de suite après avoir annoncé le vote à l’unanimité Niccolini demande si le courrier est bien parti pour Trebbio, la ville où habite Côme donc on sait qu’un billet avait été envoyé avant le résultat de l’élection cela confirme bien qu’elle est fausse, qu’elle est une mise en scène. Mais, dès le début on savait que l’élection serait une mise en scène puisque déjà à la ligne 92 on avait appris que le cardinal venait
d’écrire à Côme de Médicis. Donc en fait, toute cette élection est fausse et chaque personnage joue un jeu donc on voit bien qu’on est face à du théâtre dans le théâtre.

On peut aussi constater que toute cette mise en scène est mise en place dès l’arrivée du Cardinal comme l’indique les didascalies lignes 27-28 « Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles passent dans le fond » et lignes 53-54 « Des valets suspendent des dominos aux croisées ». Les valets deviennent donc les chefs décorateurs de cette élection, ce sont eux qui plantent le décor de la scène pour qu’elle est l’air plus vraie et pour éviter une révolte du peuple. Tout cela donne un ton très grotesque à cette scène puisqu’un sujet haut : la mort d’un Duc et l’élection de son successeur sont traités de manière trivial. En effet comme on l’a vu l’élection a lieu dans un bonnet mais la mort du duc aussi est traitée de manière triviale. Giomo en parlant du Duc dit « En attendant, nous l’avons emporté dans un tapis » l43-44, les obsèques du Duc sont reportées à plus tard et pour l’instant on l’a simplement enroulé dans un vulgaire tapis. Tout cela relève bien du grotesque d’autant plus que Giomo ne semble pas vraiment s’inquiéter des conditions triviales dans lesquelles le Duc a été enterré ou plutôt on pourrait dire « stocké » comme un vulgaire meuble en attendant qu’il y ait de la place puisque lorsque que Sire Maurice lui demande si on l’a enterré là il répond « Ma foi, oui, dans la sacristie », sans aucunes considérations pour la dignité d’un mort. On retrouve aussi beaucoup d’ironie chez les personnages ce qui confirme leur jeu d’acteur. On retrouve l’ironie notamment dans les multiples antiphrases qui ponctuent notre scène par exemple lorsque Ruccelaï dit : « Bravo ! Un enfant de cinq ans ! N’a-t-il pas cinq ans, Canigiani ? » l83-84 ou encore « Qu’il se fasse duc tout de suite, votre cardinal, cela sera plus tôt fait » l100-101. Les antiphrases de Rucellaï on pour but de montrer le ridicule de la situation mais elles montrent aussi que tout le monde joue un jeu, même lui, qui incarne les Républicains se sert de l’ironie pour faire passer ses idées. Un peu plus loin Guicciardini lui aussi fait preuve d’ironie lorsqu’il dit : « Hé, hé, pas tout à fait cela. Si vous disiez le plus diffus et le plus poli des princes, ce serait plus vrai » l113-114, on voit bien ici qu’il se moque des conditions dans lesquelles Côme a été élu. Le grotesque et l’ironie sont propices à créer une atmosphère d’hypocrisie mais aussi de lâcheté, car au lieu d’assumer leur vrai visage les personnages se cachent derrière un rôle pour sauver leurs intérêts mais ils n’agissent pas du tout de manière démocratique et encore moins dans l’intérêt de Florence. Nous sommes donc bien face à une mise en scène d’élection.

2) Le cardinal, un metteur en scène dans l’ombre :

Tous les personnages de cette scène jouent certes un rôle, cependant on se rend très vite compte que celui qui tire toutes les ficelles et qui peut-être désigné comme le metteur en scène de ce simulacre d’élection est le Cardinal Cibo. Cela nous est rapporté dès le début de la scène à travers les paroles de Guicciardini « Le cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet du duc ; c’est à lui seul que les nouvelles arrivent. » On se doute que cette réplique a bien pour but d’informer Sire Maurice et Valori mais surtout le lecteur-spectateur grâce à la double-énonciation car cela permet de l’informer sur la situation actuelle. Grâce aux didascalies on voit que les messagers se succèdent dans le bureau du Cardinal l9 « Entre un autre messager », l12 « il entre dans le cabinet », l17 « Rentre Giomo ». Et les messagers sortent en disant toujours la même chose « Rien du tout » l5 et « Je ne sais pas » l11. On retrouve donc tout d’abord un rythme ternaire suivit d’un rythme binaire ce qui accentue le côté grave et impénétrable de ce qui est en train de se passer dans le cabinet du Duc. Ces répliques courtes nous montrent bien que le dialogue est fermé, coupé avec le Cardinal. Au début de la scène le Cardinal est absent mais il est bien au centre des discussions, on le retrouve dans beaucoup de répliques « Le cardinal Cibo » l7, « le cardinal le sait-il ? » l21 « Que
décide-t-il ? » l23. Donc dès le début le lecteur-spectateur se rend compte de l’omniprésence malgré son absence physique du Cardinal ainsi que de son importance. Le Cardinal apparaît très peu dans cette scène mais le peu de temps où il est présent est très révélateur de sa manipulation. En effet, le cardinal ne prononce que deux répliques, l’une en français et l’autre en latin. Sa première réplique est un mensonge ce qui montre bien que c’est un manipulateur puisqu’il dit aux courtisans qui veulent rencontrer le Cardinal : « Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux. Le duc a passé la nuit à une mascarade, et il repose en ce moment ! » l49-51. Premier mensonge lorsqu’il dit qu’il sera bientôt possible de voir le duc mais surtout deuxième mensonge des plus ironiques lorsqu’il dit que le duc repose en ce moment. En effet, grâce à la double-énonciation, les autres personnages comprennent que le duc est en train de dormir sauf que le lecteur-spectateur sait que le duc est mort et donc qu’il « repose » au sens figurer. L’ironie naît donc du fait que le spectateur sait que le Duc et mort mais pas encore les autres personnages. Cela renforce le côté manipulateur du Cardinal. On peut aussi noter que c’est lui qui emploie le terme « mascarade » et c’est lui qui donne les ordres puisque « Des valets suspendent des dominos aux croisées », on comprend que c’est lui qui a ordonné cela pour que ce qu’il dit soit plausible aux yeux des personnages mais surtout aux yeux du peuple afin qu’il n’y ait pas de soulèvement populaire. Le cardinal est donc le véritable metteur en scène de cette « mascarade » pour reprendre ses termes, il plante son décor, énonce l’intrigue, et met en place ses acteurs puisqu’à la ligne 102 on peut lire « Il m’est ordonné de vous prier de mettre aux voix l’élection de Côme de Médicis », celui qui ordonne ici, c’est bien sur le Cardinal c’est donc bien lui qui met en scène cette fausse élection et tel un véritable metteur en scène, il guide ses acteurs sur la marche à suivre. La deuxième réplique du Cardinal est en latin « -Primo avulso, non deficit alter aureus, et simili frondescit virga metallo ». Cette réplique montre que le Duc se retranche derrière le latin, la langue qui correspond à sa classe sociale, il met donc lui même à cet instant un écart considérable avec le peuple. Cela renforce son côté manipulateur car tout le monde ne peut pas comprendre ce qu’il dit, cela nous donne encore plus l’impression que le duc a quelque chose a caché et qu’il fait ses affaires seuls, dans l’ombre de tous. Tout cela est bien expliqué par Anna Dizier dans son étude sur Lorenzaccio puisqu’elle explique : « Dans l’acte V le Cardinal Cibo est occupé à préparer la succession, il est le plus souvent absent sur scène : il n’intervient que deux fois (scène une et huit) pour ne prononcer que cinq répliques. Cette situation de parole fait ressortir l’importance de son discours directement lié à une prise de pouvoir. La première prise de parole est un mensonge (le duc repose en ce moment) et elle évite une révolte populaire qui sera noyée dans l’alcool d’une fête perpétuelle. Sa deuxième réplique accentue la négation du peule. Le Cardinal se retranche derrière le langage de sa classe sociale et s’exprime en latin. ». Ensuite, même après son départ de la scène c’est encore le Cardinal qui est au centre de toutes les conversations « Si nous prenions le cardinal ? » l68, « pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal » l70. Mais on le retrouve dans quasiment toutes les répliques ensuite car il devient le sujet de la conversation. Les personnages le soupçonnent tous de tirer les ficelles même si personne ne semble réellement vouloir s’imposer face à lui mise à part Ruccellai mais cela ne dure que peu de temps... Le côté manipulateur et metteur en scène du Cardinal est donc renforcé par les différents points de vue que les personnages donnent de lui. On a donc un portrait qui est donné du Cardinal sur l’ensemble de la scène. Celui qui donne une image la plus péjorative du Cardinal est Ruccellai, le républicain. Il accuse le Cardinal d’agir contre la loi l70-73 « Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le laissez, au mépris de toutes les lois, se déclarer seul juge en cette affaire ? ». On a ici une hyperbate, on croit que Rucellai va avoir fini d’incriminer le duc mais il continue toujours sa phrase ce qui accentue l’image négative qu’il donne du Duc. Guicciardini aussi semble lucide par rapport au Cardinal cependant lui, n’ose pas dire haut et fort ce qu’il pense
comme Rucellai comme le montre la didascalie « bas » l84. Il dit : « Ne voyez-vous pas le personnage ? C’est le Cardinal qui lui met dans la tête cette sotte proposition. Cibo serait régent, et l’enfant mangerait des gâteaux. » l85-87. La question de rhétorique ainsi que le parallélisme de construction « Cibo serait régent, et l’enfant mangerait des gâteaux » ainsi que l’emploi du conditionnel donnent une mauvaise image du Cardinal et confirme à le montrer comme un metteur en scène qui a tout prévu, même l’avenir, après cette élection. Tout cela contribue à montrer que le Cardinal est un metteur en scène dans l’ombre, il brille par son absence. Le lecteur- spectateur tout comme les personnages ne sont tout de même pas dupes de ce qu’il se passe mais chacun semble docilement attendre les directives du Cardinal. Le Cardinal a donc une image presque diabolique dans cette scène. Cela est renforcé lorsque le Cardinal prononce sa réplique en latin l58-59 car cette réplique signifie « Le premier rameau d’or arraché se remplace par un autre et une même branche du même métal pousse aussitôt ». Ces vers sont ceux de « L’Enéide » de Virgile et il est question du rameau d’or qui ouvre la porte des Enfers. De plus, on sait que le cardinal prononça ces vers dans le discours qu’il adressa à Côme nouvellement élu. Le Cardinal apparaît donc comme une figure diabolique, qui ouvre Florence vers une nouvelle ère de tyrannie. Cibo est donc le personnage de prêtre appartenant à un mouvement anticlérical de l’époque de Musset.

3) Une scène sous haute tension :

Dans la dernière scène de l’acte IV soit la scène 11, Lorenzo vient d’assassiner le duc. On se doute donc que la scène qui suit et qui d’autant plus ouvre le nouvel acte va être chargée de tension face à la gravité des événements. C’est ce qu’on remarque durant toute la scène, la tension est particulièrement palpable cependant elle semble montée, descendre, montée, descendre et ainsi de suite pour créer un suspens à la fin de la scène. Cette tension est tout d’abord visible par la construction de la scène. En effet, dans Lorenzaccio on retrouve une construction scénique en tableaux. Dans la scène une de l’acte V que nous étudions, nous pouvons retrouver quatre tableaux. Le premier se situe de la ligne une à la ligne 47 soit du début jusqu’à ce que le cardinal entre sur scène. Le deuxième tableau correspond au temps que le cardinal passe sur scène soit de la ligne 48 à 60. On peut trouver un troisième tableau à partir de la ligne 61 jusqu’à la ligne 89 qui correspond à l’arrivée de Corsi chargé de délivrer les ordres du Cardinal. Pour finir, on distingue un dernier tableau qui correspond à l’élection de Côme. Les multitudes entrées et sorties que l’on peut trouver dans cette scène confèrent à la scène une forte tension car le lecteur-spectateur est face à un événement qui se constitue de nombreux mouvements. On ne sait quelle décision va être prise au début, ni ce que manigance le Cardinal... Les entrées et les sorties des personnages augmentent la tension car chacun en partant ou en sortant apporte de nouvelles informations à la scène : c’est le cas par exemple lorsque Corsi entre en scène puisqu’il annonce aux autres personnages mais aussi grâce à la double-énonciation au lecteur-spectateur que « le cardinal vient d’écrire à Côme de Médicis ». La nouvelle qu’il apporte est donc chargée de tension car juste avant, les personnages discutaient du Cardinal. Un peu plus loin c’est une sortie qui apporte de la tension à la scène en effet l126-127 Rucellai déclare « Laissez-moi ! J’ai soixante-deux ans passés ; ainsi vous ne pouvez pas me faire grand mal désormais » puis la didascalie précise « Il sort ». Cette sortie est chargée de symbole et de tension comme nous le verrons plus précisément plus tard car elle annonce l’échec des républicains. Le lecteur-spectateur est donc tenu en haleine durant toute la scène de par cette construction en tableaux qui joue sur les entrées et les sorties des personnages. Le lecteur-spectateur peut à chaque instant se demander quelle nouvelle va
annoncer tel personnage arrivant sur scène, il peut aussi avoir l’espoir que Lorenzo revienne, bref, de nombreuses hypothèses sont possibles ! Les enjeux de cette scène ainsi que la construction confère une ambiance des plus électrique et haletante pour le lecteur-spectateur. Cela est visible dans un premier temps par la ponctuation de la scène. Effectivement, on retrouve tout un tas de phrases exclamatives et interrogatives qui montrent bien la tension qui règne sur scène par exemple : « Que décide-t-il ? Qu’y-a-t-il à faire ? » ; cette réplique de Sire Maurice traduit bien son inquiétude car elle est construite en décasyllabe avec la césure à la fin de la première interrogation. On retrouve ensuite d’autres questions qui se succèdent par exemple : « Pourquoi ? Il n’est pas le premier par les droits du sang » « Si nous prenions le cardinal ? » « Plainsantez-vous ? » ces répliques courtes lignes 67-69 montrent également la tension des personnages mais on pourrait multiplier les exemples. On retrouve aussi des phrases exclamatives « Laissez-moi ! » l127 prononce Rucellaï ce qui souligne la violence de son départ de la scène ou encore « Ah ! Mon Dieu ! S’il allait refuser, que deviendrons-nous ? » l135-136 qui accentue le suspens et la tension à la fin de la scène mais là encore, on pourrait multiplier les exemples. On remarque donc que, du coup, durant toute la scène la tension ne cesse de monter et de descendre, notamment à cause des différentes informations que rapportent les personnages : par exemple, au début de la scène on sait que le Cardinal est enfermé dans le cabinet du Duc mais on ne sait pas ce qu’il fait. Quelques lignes plus loin Giomo annonce à Valori que le Duc a été tué, la tension monte d’un cran, le lecteur-spectateur se demande quelle va être la réaction des personnages face à cette annonce. De plus, les courtisans se pressent au palais pour saluer le duc, la scène est grave. La tension semble un peu retomber lorsque le Cardinal fait son apparition et calme les esprits en disant que le Duc dort. Même si le lecteur-spectateur sait qu’il ment, cela crée une sorte de pause dans l’action, nous ne sommes plus face à la nervosité des autres personnages. Ensuite, la tension remonte d’un cran quand Ruccellai commence à s’offusquer face aux méthodes du Cardinal, le lecteur- spectateur peut avoir peut-être l’espoir qu’il va s’opposer à lui. Mais la tension retombe lorsqu’il quitte la salle et cela traduit l’abandon et l’échec des républicains. Pour finir la scène se termine sous haute tension puisque l’on ne sait pas encore si Côme va accepter de gouverner Florence même si on s’en doute fortement. Les répliques des personnages installent un doute notamment celle de Niccolini à la ligne l135-136 « Ah ! Mon Dieu ! S’il allait refuser, que deviendrons-nous ? ». Cela crée un suspens. Ce qui est renforcé à la ligne 141 par Vettori qui dit « Tout cela est étourdissant ». A travers cette réplique, le lecteur-spectateur peut prendre d’autant plus conscience de la scène qu’il vient de voir ou lire, pleine de rebondissements, de nouvelles annonces. L’allitération en /t/ et /d/ renforcée par celle en /s/ renforce ce côté étourdissant car ces sons peuvent traduire la violence avec laquelle tous les personnages ont reçu les nouvelles du jour. La fin de la scène se termine donc sur un suspens palpable où la tension est à son comble puisqu’on ne sait pas encore si Côme va venir à Florence même si on se doute que oui, rien ne le confirme. De plus, dans cette scène le lecteur-spectateur ne sait pas ce qu’est devenu Lorenzo si ce n’est qu’ « il est parti trois courriers pour le joindre » cette scène ouvre donc sur de nouvelles questions et de nouvelles attentes que l’on va retrouver dans la suite de l’acte.

II. Scène révélatrice des enjeux dramatiques de la pièce :

1) Un horizon d’attente décu :

Après le meurtre d’Alexandre, le lecteur/spectateur s’attend à ce que Lorenzo triomphe en accédant au trône et fasse ainsi changer la Florence de 1830 à l’image du succès de son plan pour
tuer le duc, qui a finalement aboutit. Le lecteur s’attend à ce que les républicains saisissent l’occasion pour prendre le pouvoir. Il se crée alors un suspense dans un contexte de tension, Lorenzo va-t-il parvenir à ses fins ? Nous allons étudier cet horizon d’attente déçu du lecteur. Pour comprendre l’importance de l’acte V, il est nécessaire de parler des nombreuses transformations qu’il a subi : Musset à une grande liberté du fait qu’il peut multiplier les décors et les personnages puisqu’il n’est pas tenu par les contraintes de la mise en scène. La pièce ne fut donc jouer qu’en 1896, ce que je vais détailler dans un instant ; du fait de la structure interne complexe des personnages et du nombre important de décors. Mais la pièce relevant d’un thème dangereux, elle fut censurée par le pouvoir politique sous la monarchie de Juillet sous le Second Empire. On ne peut se permettre de représenter le meurtre d’un souverain. Anne Ubersfeld disait, « Quand Musset écrit pour ne pas être joué, c’est en fonction des structures du théâtre de son temps et non du nôtre, que rien n’empêche, ni techniquement ni moralement, de jouer Lorenzaccio. » Supprimé plusieurs fois ou remanié, l’acte V est celui qui a subi le plus de changements au cours de l’histoire. Ainsi en 1945, Gaston Baty prend le parti de "refuser l’intégrité littéraire de l’acte V", qui est transformé ; la mort de Lorenzo est d’ailleurs supprimée. Je cite Denise Werlen "Déception : il a occulté la dimension politique de la pièce. En ces temps d’occupation fasciste, elle aurait été de mise. De plus, le drame est réduit à un squelette." Quant à Guy Rétoré, il effectue des coupures importantes de l’acte V en faisant de Lorenzo un héros qui perd toute sa dimension romantique. Ainsi l’un des axes majeurs, la personnalité tourmentée de Lorenzo, n’est pas retranscrite, à l’image de la mise en scène d’Armand d’Artois qui ne montre pas la solitude de Lorenzo après son acte desespéré et la non réaction des républicains. Ainsi, pourquoi Armand d’Artois a-t-il supprimé l’acte V ? Il s’agit de raisons matérielles, au XIXème siècle les décors sont mimétiques et doivent donc représenter la réalité. C’est donc cette simplification du décor, car il ne fallait qu’un décor par acte, qui a entraîné de graves modifications du texte. La suppression de l’acte V ôte la porté politique de la pièce et la vision pessimiste qu’a Musset de l’histoire. Armand d’Artois se concentre lui sur l’action de Lorenzo, ce qui resserre l’action de la pièce. Jamais représentée de son vivant, Alfred de Musset ne verra donc aucune représentation scènique de son oeuvre. C’est en 1896 qu’Armand d’Artois met en scène pour la première fois Lorenzaccio dont nous savons que très bien que le rôle principal de Lorenzo est jouée par Sarah Bernhardt. Mais pour que cette représentation voit le jour, Armand d’Artois décide de supprimer le dernier acte de la pièce. Ainsi, la pièce se termine avec le meurtre du duc et donc sur la réussite de Lorenzo, en joie dans la version d’Artois. Cette fin assure seulement la fonction du dénouement qui est de mettre fin à l’intrigue. Mais cette chute brutale est aux antipodes de celle choisi par Musset qui donne une tout autre dimension à la pièce en ce sens qu’elle perd tout de l’intérêt de Musset de nous présenter une réflexion sur l’homme et la politique. Lorenzo triomphant après avoir tué le duc, on ne sait si oui ou non ce meurtre aura un impact sur le destin de Florence et surtout qui va prendre le pouvoir ? Ces questions restent floues dans la version d’Artois. Le destin individuel de Lorenzaccio est priviligié dans la mise en scène d’Artois, un destin qui se cèle plutôt bien et ne traduit pas ce sentiment de solitude face à la non réaction des républicains, ce qui appuie Lorenzo dans sa vision pessimiste de l’humanité. Ce moment d’exaltation après le meurtre du duc, où Lorenzo croit retrouver son âme de jeune homme pur et non de débauché, est de courte durée dans la version de Musset, c’est
pourquoi il est crucial à la pièce de montrer au lecteur/spectateur que Lorenzo se retrouve désamparé après son acte accompli qui se cèle par son échec de gouverner et sa mort. C’est ainsi que l’acte V donne toute la portée dramatique à la pièce dans un éclairage plus pessimiste face à une Florence inchangée sous le nouveau contrôle d’un autre Médicis, Côme... Alors que le peuple est la préoccupation des aristocrates lors de l’élection de Côme de Médicis dans la scène 1 de l’acte V, cf. l.23-25 "Déjà le peuple se porte en foule vers le palais", qui est accentué par "- nous sommes morts -" mis en valeur entre tirets, Georges Lavaudant en 1989, prend le parti de supprimer les scènes où ce peuple apparaît. Car alors même que le peuple constitue l’un des enjeux majeurs de la politique de part sa volonté d’émancipation, il représente dans la scène 1 de l’acte V la crainte principale des délibérants du nouveau duc. Crainte d’une révolution et d’un soulèvement des républicains. Musset montre les divers visages de l’humanité à travers le peuple. Il faut attendre la mise en scène de Gérard Philippe pour que l’acte V soit respecté et que la dimension politique soit ainsi mise en valeur. Contrairement au drame romantique en général, Lorenzaccio ne se termine pas par le meurtre. Ainsi, chez Musset, dans cette première scène de l’acte V, il s’agit de la résolution de l’intrigue principale puisque l’on apprend qui va succéder à Alexandre de Médicis. Le lecteur/spectateur s’attend à Lorenzo mais la tension retombe finalement lorsqu’il apprend que c’est Côme qui est élu de manière non démocratique, on pourrait même parler de "comédie du pouvoir". On apprend ainsi l’échec de Lorenzo et de ses espérances. Il s’agit d’une chute après le point culminant de la pièce, le meurtre du duc. Le lecteur/spectateur se retrouve déçu face à son attente de réponses, la première scène de l’acte V étant centré sur l’élection du nouveau duc, il n’y a pas de questionnements concernant Florence et son peuple ; il n’y aurait donc rien à changer à Florence, et par ailleurs le nom de Lorenzo n’est aucunement mentionné pour succéder à Alexandre.

2) Lorenzo un personnage clairvoyant :

Il est important de montrer que Lorenzo avait raison de haïr les hommes car la scène 1 de l’acte V démontre bien l’égocentrisme des personnages et révèle clairement que l’individualité prime sur le collectif. Ici, c’est "chacun pour soit", ce qui est prouvé avec le jeu de Musset sur les pronoms : au début de la scène il s’agit de parler de la prétendue disparition du duc avec le pronom il cf. l.9-10 lorsque Guicciardini dit "Eh bien ! le duc est-il retrouvé ? sait-on ce qu’il est devenu ?" puis lorsque les personnages apprennent que le duc est mort, le il devient nous et on cf. l.25-26 lorsque Sire Maurice parle ("Que décide-t-il de faire ? Qu’y a-t-il à faire ? Déjà le peuple se porte en foule vers le palais.) "Toute cette hideuse affaire a transpiré - nous sommes tous morts si elle se confirme - on nous massacrera." "Déjà le peuple se porte en foule vers le palais." montre bien la peur des nobles de la cour que le peuple se révolte : cf. l.64 comme le montre la comparaison de Niccolini "Le peuple est en ce moment comme l’eau qui va bouillir." Ils ne cherchent même pas à savoir comment le duc est mort, tout ce qui importe est ce qu’ils vont devenir. Cette individualité est également présente du fait que le Conseil des Huit ne forme une unité seulement lorsqu’ils disent "Sans nous consulter ?", il s’agit du seul moment où les Huit manifestent un accord mutuel et ne forment qu’une seule voix. Dans le reste de la scène, ils sont désignés par l’unicité, par leur nom respectif.
Lorenzo est totalement oublié, absent de la scène son nom n’est mentionné qu’une seule fois cf. l.98 "Quant à Lorenzo, il est parti trois courriers pour le joindre." Son nom n’est mentionné que pour le prévenir de la mort du duc, on pourrait voir ici un comique de situation puisque le lecteur lui, sait que Lorenzo est l’assassin du duc. Aussi il n’est jamais question de lui pour prendre le pouvoir. Tout ce que Lorenzo avait prédit se réalise, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de changements après le meurtre, en ce sens le destin s’accomplit comme dans les tragédies, ce qui donne évidemment une portée tragique à la scène. Acte 3, scène 3, Lorenzo dit à Philippe "Tout ce que j’ai à voir, moi, c’est que je suis perdu, et que les hommes n’en profiteront pas plus qu’il ne me comprendront." Cette phrase traduit bien l’idée que Lorenzo est un personnage clairvoyant, il sait d’avance que ni le peuple ni les républicains ne profiteront de cet acte voulant être salvateur. La portée tragique du destin s’accompli et Lorenzo n’a plus la vanité de croire qu’avoir un idéal fera changer les choses. Le tragique de la scène s’exprime par des phrases courtes semblant irrévoquables, comme des sentences, cf. l.130 "Il y a une unanimité" + l.140 "Notre vote est fait", ces phrases montrent bien que le destin est en train de s’accomplir et qu’on ne peut l’arrêter. Musset nous propose donc une réflexion sur le tragique, quelle est la valeur de l’héroïsme de Lorenzo et surtout quelle valeur a son sacrifice alors même que rien n’a changé et qu’il se cèle par sa mort, l’action de tuer le duc ne l’ayant également pas délivré de lui-même ? Son acte semble gratuit et sans effet. A l’image de la rupture entre l’action de Lorenzo et le monde stoïque qui l’entoure, je vais traiter l’opposition entre parole et action.

3) Parole et action :

On constate une opposition parole/action notamment avec Ruccellaï lorsqu’il dit l.88 "Cela est honteux ; je sors de cette salle, si on y tient de pareils discours." alors qu’il ne sort que deux pages plus tard, fait indiqué par la didascalie "Il sort." Par ailleurs, le langage s’oppose même au langage lui-même si on peut le formuler ainsi, comme on peut le voir avec Giomo l.4 "Eh bien ! qu’as-tu appris ? / Rien du tout." alors que l.18, on peut lire "Giomo, à sire Maurice : Je puis vous le dire à l’oreille - le duc est assassiné." C’est dans l’acte V que l’auteur montre la vanité de l’action de tuer le duc avec la réplique en latin du Cardinal Cibo cf. "Primo avulso, non deficit alter Aureus, et simili frondescit virga metallo." qui fait référence à la métaphore du rameau d’or arraché qui est remplacé par un autre et une même branche du même métal pousse aussitôt, ainsi cette métaphore témoigne bien de l’inutilité du meurtre de ce tyran puisqu’il y en aura toujours un autre pour le remplacer. De plus ceci sert d’annonce pour le Cardinal puisqu’il s’est déjà chargé d’envoyer un message à Côme de Médicis, ce qui renforce l’idée de la vanité de l’action mais cette fois-ci l’action de se réunir pour élire un nouveau duc cf. l.91 "Messieurs, le cardinal vient d’écrire à Côme de Médicis." Au-delà de la vanité d’action, il s’agit ici d’absence d’action puisque personne n’agit aussitôt après le meurtre du duc en ce qui concerne la possibilité d’une nouvelle Florence : les républicains ne tentent rien pour prendre le pouvoir une fois le tyran tué, Lorenzo a donc raison en ce qui concerne la vanité d’action puisque personne ne fait rien. De plus, Lorenzo est en particulier conscient de la vanité de son plan de tyrannicide (cf. monologue acte IV scène 3) mais il ne modifie pas sa décision, il s’agit maintenant d’action de vanité, d’orgueil de son geste. D’autre part la vanité de la parole est très présente dans cette scène. L’acte V est rempli de paroles inutiles
qui ne font pas avancer l’action, cf. l.37-38 Valori "La salle se remplit à tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils attendent tranquillement qu’on les admette.", ici Valori paraphrase ce qui est en train de se passer car on le sait déjà notamment avec les didascalies. En poussant la réflexion plus loin on pourrait même dire que la parole est vaine en ce sens que la décision de tuer le duc est déjà prise avant même que la pièce ne commence donc avant que la parole ne commence. Musset montre ici l’idée que la forme la plus pernicieuse qu’il dénonce, est le langage. De plus, les républicains, incarnés par Ruccellaï qui tente l’opposition avec quelques phrases ironiques mais renonce tout de même en disant "Adieu donc ; je m’en lave les mains." montre bien que ce qu’il a dit avant n’est fondé sur rien puisqu’il n’a pas plus l’intention qu’un autre d’agir contre les représentants des Médicis. Ainsi, il fallait à l’époque de Musset une unité d’action lors des représentations scèniques. Dans la scène 1 de l’acte V, on peut avoir l’impression qu’il a tourné en dérision cette unité d’action en ne proposant qu’une "comédie du pouvoir" à travers cette vanité totale d’agir au détriment du peuple, comme l’avait prédit Lorenzo, sans oublier la succession d’actions vaines dont fait preuve la pièce. Ce dénouement est conforme aux idées de Musset et sa vision de la politique et des hommes. L’auteur est à l’image de Lorenzo, un jeune homme qui connaît la vanité des hommes et de la politique, c’est ce qu’il nous montre dans une Florence désabusée par un non changement. A travers ce dénouement pessimiste, Musset prouve qu’il ne croit plus en rien mais qu’il est fasciné par l’inutilité de l’acte de Lorenzo et donc le caractère vain de toute action héroïque dans l’histoire, l’inutilité des projets humains en politique. Comme les nombreux metteurs en scène de Lorenzaccio ayant supprimé l’acte V, Musset aurait pu décider de terminer sa pièce à la fin de l’acte IV. Mais ceci aurait fait paraître le meurtre de Lorenzo comme un acte héroïque alors même qu’il veut montrer que l’assassin du tyran ne retire aucune satisfaction ni personnelle, ni collective puisque personne ne considère réellement son geste, ni même le peuple, ni même les républicains qui, par leur inaction, ignorent le geste de Lorenzo.

III. Satire de la politique :

1) L’échec des Républicains :

Tout d’abord, comme nous le savons les institutions « républicaines » misent sur Lorenzo qui aurait pu prétendre au titre de Duc pour se débarrasser des Médicis, mais ces dernières ne profitent pas de l’insurrection populaire qui suit le meurtre d’Alexandre. Elles restent inactives, impuissantes et se déchirent de l’intérieur. Dans la scène que nous étudions, les Républicains sont incarnés par un seul personnage, il s’agit de Ruccellaï. On peut donc dire qu’il est en totale infériorité avec le reste des personnages dans cette scène. Du fait de son infériorité, ses actions ont peu de conséquences. Tout d’abord il s’oppose à ce vote (lignes 132-133) : « Je m’oppose à ce vote formellement, et au nom de tous les citoyens », il essaye d’ailleurs d’expliquer ce choix après le « pourquoi ? » de Vettori et dit (ligne 135-136) : « Il ne faut plus à la république ni princes, ni ducs, ni seigneurs ». La conséquence de tout cela est bien évidemment son vote blanc comme cela est indiqué dans la didascalie ligne 137, ce qui a peu d’impact et ce qui ne changera finalement rien à l’issue finale de ce vote. On peut ajouter que cela ne semble pas l’affecter particulièrement on pourrait même croire que cela n’a pas d’importance pour lui, on voit cela à la ligne 140 : « Adieu
donc ; je m’en lave les mains », ce qui est accentué par la tapinose : « Je m’en lave les mains » qui est une figure de style de l’exagération ce qui nous montre bien que Ruccellaï abandonne complètement la cause républicaine. On peut aussi croire qu’il abandonne la cause républicaine du fait de son âge on remarque cela de la ligne 142 à 144 : « Laissez-moi ! J’ai soixante-deux ans passés ; ainsi vous ne pouvez pas me faire grand mal désormais ». Toutefois, il essaye au début de la scène de se faire entendre, il s’insurge totalement des choix qui pourraient être fait par les aristocrates. C’est aussi le premier qui comprend que tout est déjà joué en ce qui concerne ce vote, il n’est pas dupe on voit cela de la ligne 80 à 82 : « Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le laissez, au mépris de toutes les lois, se déclarer seul juge en cette affaire ? » il réitère ses propos quelques lignes plus loin lignes 114-115 : « Qu’il se fasse duc tout de suite, votre cardinal, cela sera plus tôt fait ». De plus, on voit très bien grâce à cet exemple que ce personnage se détache totalement du reste du groupe en employant le pronom possessif « votre cardinal ». Ensuite nous pouvons citer les lignes 95-96 : « Bravo ! Un enfant de cinq ans ! N’a-t-il pas cinq ans, Canigiani ? », dans cette réplique on remarque bien la colère de Ruccellaï face aux conservateurs qui sont prêts à tout pour accéder au pouvoir, même à élire un enfant de cinq ans Duc. Suite à cela, on commence à constater qu’il prend de la distance avec ses motivations républicaines aux lignes 101-102 : « Cela est honteux ; je sors de cette salle, si on y tient de pareils discours ». Il finira par vraiment partir comme l’indique la didascalie à la ligne 145. Pour finir on peut dire, que Ruccellaï est le seul à ne pas défendre sa propre cause (même si celui-ci ne se bat pas jusqu’au bout et qu’il abandonne même très vite) mais bien celle du peule en entier on remarque cela à la ligne 122 : « Pauvre peuple ! Quel badaud on fait de toi ! » qui est une tournure emphatique péjorative qui souligne parfaitement la déception et l’abandon de Rucellaï. Cette citation nous montre aussi que le peuple est réduit à un simple « badaud », il y a donc une hostilité des aristocrates pour le peuple qui est opprimé victime des exactions des Grands...

2) Échec de la portée du tyrannicide :

Premièrement, on peut dire que ce tyrannicide est un échec total puisque personne ne s’en sert pour instaurer une République, seul Ruccellaï essaye de se battre mais en vain comme nous venons de le voir. Toutefois, la mort d’Alexandre permet le court espoir du retour de l’indépendance nationale et de la fin de la tyrannie, cela nous est parfaitement démontrer par Ruccellaï quand il dit : « Il ne faut plus à la République ni princes, ni ducs, ni seigneurs ». Cependant, ce tyrannicide échoue totalement, on va donc revenir à notre point de départ qui est Florence gouvernée par les aristocrates. On peut donc dire qu’il s’agit d’un cercle vicieux puisque le schéma narratif de l’histoire de l’œuvre que nous avons lue risque de se reproduire. Denis Bablet a dit à propos de la mise en scène de Krejca de 1969 : « On apporte un tapis qu’on déroule. Apparaît alors le corps d’Alexandre qu’il enveloppait. Le corps se redresse, et voilà qu’on le vêt d’un nouveau costume princier : il devient Côme puis, après avoir prêté serment à Dieu et au Cardinal, Côme gagne la tribune d’où il s’adresse à la foule ; Médicis pour Médicis, une nouvelle dictature s’annonce ». Ainsi, on devine très facilement la fin de cet acte qui est l’accès au pouvoir d’un aristocrate qui n’est personne d’autre que Côme de Médicis qui se transformera en tyran comme l’a été le Duc Alexandre. Dans cette mise en scène on voit parfaitement ce cercle vicieux qui
s’installe puisqu’un seul comédien interprète à la fois Alexandre et ensuite Côme. De plus, ce tyrannicide est un véritable échec puisque le pouvoir est encore plus lié à l’Église qu’auparavant, car comme on le sait Alexandre était le fils illégitime du Pape Clément VII. En effet, tous les aristocrates veulent élire le cardinal Cibo sans réelles explications et même le Pape approuve ce choix à la ligne78 : « Qu’il se fasse donner l’ordre du pape » et le personnage suivant répond : « C’est ce qu’il a fait ; le pape a envoyé l’autorisation par un courrier que le cardinal a fait partir dans la nuit ». Ensuite, le Pape impose par l’entremise du cardinal Cibo : Côme en tant que « gouverneur de la République florentine » comme on le voit à la ligne 118. Par ailleurs, Vettori appui cette décision en disant : « Côme est en effet le premier en droit après Alexandre ; c’est son plus proche parent », alors qu’on sait pertinemment qu’Alexandre n’a jamais été élu mais qu’il a été imposé par Charles Quint en tant que duc héréditaire de Florence. Ensuite, on peut dire que Côme va représenter la futur tyrannie qui va être installée, puisqu’il n’est pas élu par le peuple mais seulement par le fait qu’il est le cousin d’Alexandre et c’est Corsi qui ordonne aux huits : « de mettre aux voix l’élection de Côme de Médicis sous le titre provisoire de gouverneur de la république florentine ». Cette future tyrannie comme nous le savons est soutenue par le Pape et le clergé ainsi que par les aristocrates, on peut donc parler d’alliance du trône et de l’autel. Tout va alors dépendre des commandes de l’Église, comme par exemple les artistes.

3) Parallèle avec la France de 1830 :

Pour commencer cette sous partie nous allons nous intéresser à « La Florence renaissante métaphore du Paris de 1830 ». Lorenzaccio de Musset est une œuvre qui a une portée très forte et cela est valable pour toutes les époques à laquelle la pièce est lue ou représentée. En effet, elle nous permet de faire un parallèle avec l’époque dans laquelle nous nous trouvons. Nous avons donc décidé aujourd’hui de faire un parallèle du contexte historique de l’œuvre avec le contexte historique de l’époque à laquelle écrit Musset, c’est-à-dire 1830. Tout d’abord nous pouvons nous intéresser à la situation politique. En 1512 les Médicis sont exilés suite à l’instauration d’une République par Savonarole, mais ils reprennent le pouvoir un peu plus tard grâce à l’appui de Charles Quint et de deux Papes Léon X et Clément VII. Ensuite, ils sont à nouveau chassés en 1527 suite à une nouvelle et dernière tentative pour remettre en place un régime d’indépendance nationale. Mais en 1530 les troupes de l’empereur occupent Florence et c’est ainsi que Charles Quint fait de son gendre Alexandre de Médicis le Duc de Florence, qui exercera un pouvoir tyrannique et corrompu détesté du peuple. En France entre 1814 et 1830 il se passe exactement la même chose. Effectivement, les Bourbons reviennent au pouvoir et sont soutenus par l’Église. Dans un premier temps, Louis XVIII met en place une monarchie constitutionnelle et restreint les libertés publiques on parle donc de la Terreur blanche. Charles X lui aussi à la suite de Louis XVIII abolit de nombreuses libertés. Le peuple français a alors en horreur le pouvoir actuel comme c’est le cas à Florence. Ainsi, le meurtre d’Alexandre en 1536 coïncide à la révolution de juillet en 1830. Dans les deux cas on retrouve une insurrection populaire qui a pour but de rétablir la République. Cependant en France ou à Florence ces insurrections populaires sont des échecs, des deux côtés les trônes sont sauvés. Par la suite Côme accède au trône à Florence et Louis Philippe accède lui au trône à Paris. Il y a un retour progressif au conservatisme et à la répression. Le parallèle entre Louis-Philippe et Côme de Médicis est visible dans notre extrait aux lignes 102-104 lorsque Corsi dit de « mettre aux voix l’élection de Côme de Médicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la République florentine ». On peut faire ici un parallèle car on sait qu’en 1830 Louis-Philippe portera le même titre de « lieutenant général du royaume ». L’allusion est donc ici assez explicite. De plus, Côme, tout comme Louis-Philippe s’accapareront ensuite totalement le pouvoir et deviendront des tyrans. Ensuite, nous pouvons comparer le pouvoir de l’Église à ces deux périodes différentes. Par exemple, le cardinal Cibo peut être associé à des personnages historiques de la France de 1830 témoignant de l’influence de l’Église. On pense par exemple aux prêtres Richelieu et Mazarin qui ont une sorte de pouvoir occulte, ils utilisent la manipulation et les « manœuvres en coulisse » comme le fait le cardinal Cibo dans la pièce. L’hypocrisie et la corruption sont donc présentes au niveau de l’Église dans les deux cas que nous étudions. Dans l’extrait étudié, le Cardinal commet toutes ses manipulations dans l’ombre ce qui montre bien le parallèle avec la France de 1830. Le Cardinal Cibo incarne donc l’anticléricalisme de l’époque de Musset. On constate cela aux lignes 7- 8 : « Le Cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet du Duc ». On voit donc bien que le cardinal est seul et qu’il agit dans l’ombre. On peut aussi, s’intéresser aux républicains de la pièce et à ceux de 1830. En effet, dans la pièce comme nous le savons, les républicains portent la barbe, c’est une référence faite par Musset aux républicains de 1830. De plus, les républicains de la pièce comme nous l’avons vu précédemment ont de nombreuses paroles sur les actions qu’ils pourraient accomplir, cependant ils n’agissent jamais. C’est la cas aussi pour les républicains de 1830 qui hésitent, changent de camp et qui finalement finissent pas s’allier à la monarchie de Juillet par peur du désordre ou par intérêt personnel. Par exemple dans l’extrait, Rucellai au départ semble vouloir défendre la République et le peuple, cependant très vite il abandonne et quitte la scène comme le montre sa réplique à la ligne 140 : « Adieu donc ; je m’en lave les mains ». Le peuple lui est totalement exclu de la vie politique. En effet, le peuple est évoqué juste une ou deux fois par exemple aux lignes 23-24 : « Déjà le peuple se porte en foule vers le palais » ; lignes 29-30 « Va-t- on faire des distributions au peuple » ainsi qu’à la ligne 107 : « Pauvre peuple ! Quel badaud on fait de toi ! ». Cela montre que le peuple ne se révolte pas comme dans la France de 1830. Avant les Médicis, il y a eu une République mais maintenant, le peuple ne se bat plus pour la récupérer comme en France en 1830 puisque après la Révolution de Juillet, le peuple ne se soulève pas pour réintroduire la République. Cela se confirme dans la suite de l’acte car le peuple est le grand absent de l’acte V. Un soulèvement a été montré par Musset dans la scène avec les étudiants mais il s’est autocensuré quand il a publié l’œuvre. Ensuite dans les mises en scène, cette scène a été coupé de nombreuses fois donc on peut dire que le peuple est absent et passif. Comme nous venons de le voir, la Florence renaissante et la France de 1830 ont toute les deux la même instabilité politique, pourtant il s’agit de deux époques bien distinctes. On comprend alors que cette pièce de Musset évoque des situations et des thèmes intemporels. Alors, il ne s’agit peut-être pas que d’une métaphore de la France de 1830...

Conclusion :

Pour conclure, nous avons vu que la scène une de l’acte 5 se présente comme un véritable


simulacre d’élection orchestrée par le cardinal où chaque personnage se cache derrière un masque pour sauvegarder ses privilèges. Cette scène est donc révélatrice des enjeux de la pièce puisque le lecteur-spectateur attend beaucoup d’elle. Lorenzo apparaît comme un personnage clairvoyant car son pressentiment était juste, les personnages parlent plus qu’ils n’agissent. Cette scène offre donc une véritable satire de la politique puisqu’elle met en scène l’échec des républicains et la portée du tyrannicide. Nous avons pu voir là, un certain parallèle avec la France de 1830. Lorenzo n’est pas le seul personnage de théâtre à s’être opposé au pouvoir, on peut penser à Antigone dans la pièce du même nom de Jean Anouilh mais aussi à Marjanne dans la BD et le fim Persepolis.