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Commentaire de Le Chat la belette et le petit lapin

jeudi 27 février 2003

L’apologue : Commentaire littéraire de Le Chat la belette et le petit lapin de Jean de La Fontaine

Si La fontaine invite l’Ambassadeur « à démêler (…) les débats du Lapin et de la Belette in Le pouvoir des Fables, Livre VIII, fable IV, c’est d’une part parce qu’elle pose l’épineux problème du droit de conquête, et d’autre part pour que ses « grâces légères » lui offrent « un plaisir extrême » en l’amusant encore « comme un enfant ». En effet, malgré l’ingrate belette, le perfide chat et le pauvre petit lapin, la fable XV du Livre VII divertit par sa gaieté et son ton enjoué. Elle se présente d’abord comme un conte peuplé d’animaux familiers mais pittoresques, ponctué de dialogues amusants mais réalistes et teinté de quelque ironie fine mais narquoise. L’amusement du lecteur s’accroît à mesure que la verve de La Fontaine se fait satirique : et l’auteur de railler les courtisans, les dévots, les politiques. Enfin, cette gaieté trouve sa réalisation poétique dans l’évocation du mouvement : les mouvements ludiques des animaux, le rythme des vers, et le retournement de situation à la fin de la fable. Tous ces éléments font de la fable un conte charmant, une poésie attrayante mais aussi un apologue, avec la présence d’une morale. Cette morale, explicite à la fin du texte est amenée progressivement par la narration.

La fable est un conte

La fable est un genre littéraire qui se prête à de nombreuses variations. Certaines sont de véritables petites pièces de théâtre, contenant une exposition, une action, des péripéties et un dénouement. La quinzième fable du livre VII se rapproche du conte. Plus précisément, elle est un apologue. L’apologue relève du registre didactique : il a pour fonction de transmettre un enseignement par le biais d’une histoire. Comment cette histoire est-elle racontée ? Les personnages sont d’abord vus de l’extérieur, à travers le regard de l’auteur. Nous entrons dans l’action par le biais d’une période narrative comme dans un conte (on peut opposer ce procédé à celui qui est utilisé dans Le Lion et le Moucheron, où les personnages entrent immédiatement en scène avec un dialogue).

Le premier personnage est la Belette. Elle apparaît à trois reprises dans les Fables : victime de sa gourmandise (Fable XVII, Livre III), et dans un combat contre les rats (Fable VI, Livre IV). Dans la fable XV du Livre VII, elle est un animal sournois et rusé, nous le voyons dans son discours à Jean Lapin :

La Dame au nez pointu répondit que la terre
Etait au premier occupant.
C’était un beau sujet de guerre
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant.
Et quand ce serait un Royaume
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l’octroi
A Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi.

Cependant, elle ne surpasse point le chat dans l’art de la tromperie. Si elle est audacieuse dans la conquête, elle manque de méfiance et se confie naïvement au premier chat venu.

Le deuxième personnage de cet apologue est un lapin. Il n’apparaît que deux fois dans le recueil (son confrère le lièvre a, lui, meilleure fortune). C’est un animal qui intéresse peu La Fontaine, et qui est peu représenté dans la littérature. Le lapin, qui n’est guère associé à un vice ou à une qualité humaine, ne peut être exploité dans une œuvre morale. Il est de plus devancé par le lièvre estimé pour sa rapidité. Animal de basse-cour, il n’est guère symbolique comme le coq, dont le chant est tout à son honneur, ni comme le chien, fameux pour ses services de gardien. Il ne restait donc au lapin que d’être une victime, et il l’est doublement dans la fable : la belette lui confisque le « logis paternel » et le chat finit par le croquer.
Dans la fable, il est d’abord associé à une caste dont La Fontaine aime à se moquer : les courtisans. Dans Le Chat, la Belette, et le petit Lapin, le fabuliste se moque de leurs efforts pour être remarqués des Grands de la Cour. Pour un regard du roi, il faut « broute[r], trotte[r], et [faire] tous ses tours ». Ce vers pittoresque suggère bien le ridicule propre aux gens de Cour ; La Bruyère blâme aussi ces tristes sires dans Les Caractères, « De la Cour : « Il n’y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince ; (…) leurs traits sont altérés et leur contenance est avilie ».

La fonction de l’apologue est ici clairement établie : il dénonce et met sous les yeux du lecteur les travers des hommes.

Le troisième animal de cette fable est le chat. Il n’apparaît qu’à la fin, mais son importance ne s’en voit pas diminuer. Dans le titre de cette fable, il est cité en premier, et c’est lui qui a le dernier mot dans cette sombre histoire ! Ce « saint homme de chat » est toute malice et toute ruse. Il n’hésite pas à jouer les vieux dévots, malade, et on le plaindrait presque, eu égard à sa condition : « je suis sourd, les ans en sont la cause. » Grippeminaud trompe jusqu’au lecteur, tant son allure est confiante. Il est un des personnages clefs des Fables : il apparaît onze fois, toujours hypocrite et rusé. Parce qu’il est symbolique, de ce point de vue, sa présence contraste avec celle des deux autres. Il est en quelque sorte mis au premier plan par sa notoriété et son habileté à tromper.

Jeux de langage

Dans cette fable, les animaux font l’objet de jeux verbaux et poétiques. Il est question d’un « jeune lapin » ayant pour nom « Janot Lapin », qui fut chassé du « paternel logis » par « La dame au nez pointu », périphrase amusante pour désigner la belette. Le ton est léger, le vocabulaire piquant et amusant. Ainsi, le chat inspire au poète des tournures à la fois solennelles et drôles : les vers 32 à 35 le définissent tour à tour comme « un dévot ermite » mais « faisant la chattemite » ; « Un saint homme de chat » : La Fontaine fait de « saint homme » une locution adjectivale figée qui produit un effet comique en mettant sur le même plan « homme » et « chat ». L’expression « bien fourré » est aussi un jeu de mots car elle évoque la fourrure du chat par le biais d’une expression figurée : « un chat fourré » désigne aussi un juge. Cette gaieté verbale amuse le lecteur dans ces descriptions animalières, mais aussi dans les dialogues qui composent cet apologue en le rendant plus vivant. L’auteur prête une attention constante à ses choix lexicaux et métriques.

L’art du dialogue

L’efficacité d’une fable ne se limite pas à sa seule morale, encore faut-il que celle-ci se fasse bien entendre et sache attirer l’attention . Le style des dialogues traduit une volonté d’ « égayer l’ouvrage » en lui donnant « un certain charme, un air agréable » (Préface) . Ce projet esthétique est sensible dans l’art de la conversation. Le Lapin est d’abord un personnage ridicule, mais le ton change rapidement : « O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ? » . Cette exclamation semble émaner d’un noble personnage, mais parce qu’elle est prononcée par Janot Lapin, elle crée un effet burlesque. Celui-ci reste grandiloquent : il est « maître et seigneur ».

La Belette illustre son habileté dans son discours, elle recherche une argumentation logique, et s’exprime par parallélismes :

« A Jean fils / ou neveu // de Pierre / ou de Guillaume »
« Plutôt qu’à Paul / plutôt qu’à moi ».

Le Lapin repartit par la même construction :

« la coutume / et l’usage »
« Rendu maître / et seigneur // et qui de père / en fils
L’ont de Pierre / à Simon // puis à moi transmis »

Ces reprises de constructions syntaxiques donnent l’impression d’un dialogue surpris sur le vif, et il traduit quelque agacement du Petit Lapin. Quant à la Belette, elle affirme sa supériorité et sa volonté en faisant rimer son « moi » avec « loi » et « octroi ». Le Chat fait l’objet d’un jeu lexical sur trois vers où La Fontaine joue sur la répétition du mot « chat » en en variant l’entourage. Raminagrobis parle sur un ton confiant, marqué par l’apostrophe familière « mes enfants » ( qui le place comme figure une paternelle et protectrice ) et par la répétition de « approchez » ( vers 39 et 40 ). Il n’est pourtant pas un grand parleur, une phrase lui suffit car il préfère agir.

L’apologue et la satire

La gaîté de la fable n’est pas seulement dans la forme et dans l’élaboration des personnages. Elle s’étend à une critique de la société, à une satire du temps. De ce point de vue, la fable XV est fort riche car elle embrasse la satire des courtisans, des politiques, des dévots et des magistrats. La Fontaine ne cesse de poursuivre leurs ridicules afin d’illustrer sa morale :

« Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats »

Le mot « mangeurs » qui s’emploie métaphoriquement lorsque nous parlons de la société est employé dans son sens propre dans les Fables : le Chat devenu magistrat croque le Lapin et la Belette.

Dans les trois recueils, les courtisans apparaissent surtout sous les traits du renard qui réussit par ses ruses et ses flatteries. Ici, avec le lapin, La Fontaine peint encore la société des courtisans, montrant leurs habitudes : aller « faire à l’aurore sa cour » mais cela a de fâcheuses conséquences car pour s’être trouvé dans la chambre du roi, Jean Lapin en a perdu la sienne (c’est bien connu, qui va à la chasse perd sa place !)

Nous pouvons voir dans la belette une satire du Roi qui avait lui-même un esprit de conquérant. La belette a d’ailleurs un langage légèrement politisé puisqu’elle réclame une « loi » et décide de traduire l’affaire en justice. Ses propos peuvent être comparés à ceux de Montesquieu dans De L’esprit des lois, qui écrit que « le bien public est toujours que chacun conserve invariablement la propriété que lui donnent les lois civiles ». La belette réclame des « lois civiles », mais le lapin allègue un autre argument : « la coutume et l’usage » : c’est ce qui fait la faiblesse de son argumentation. En effet, il aurait pu dire comme Montesquieu, un peu plus tard, que « le bien public n’est jamais que l’on prive un particulier de son bien ». Le petit Lapin n’allait pas devancer les philosophes des Lumières, et la morale de cette fable rejoint la 13ème du Livre I :

« L’Âne c’est quelque fois une pauvre province.
Les voleurs sont tel ou tel prince,
Comme le Transylvain, le Turc, et le Hongrois. »

Dans la fable qui nous intéresse, la satire est autant cruelle que comique. En effet, le fabuliste cherche peut-être autant à dénoncer qu’à plaire- là encore, nous rejoignons les fonctions de l’apologue.

Une œuvre satirique

La Fontaine se moque des faux dévots et des magistrats en mettant le Chat en scène. Dans les Fables, le Chat est hypocrite, c’est dans sa nature, c’est pourquoi il incarne les faux dévots (il en est de même dans d’autres fables : « Comme tout dévot Chat use les matins », in Le Chat et le Rat. Nous avons vu plus haut que cette satire est moins cruelle que comique. En effet, le but du fabuliste n’est pas seulement de dénoncer les mœurs du siècle. Cependant, ses propos ont plus de sel, sont bien plus comiques quand ils font allusion à la réalité. Il n’aurait pas été drôle pour ses contemporains qu’il dénonçât les vices du XV ou du XVI siècle. Les allusions politiques ont donc une fin comique mais non polémique. Si La Fontaine avait voulu dénoncer les travers de son époque, et seulement cela, il ne l’aurait pas fait sur un mode aussi plaisant et gai.

Une esthétique du mouvement

La gaîté, ce « certain charme » des Fables est un trait poétique puisqu’il donne lieu à une recherche esthétique et métrique. Dans la fable XV, cette gaîté poétique prend forme, nous l’avons vu, dans l’élaboration des personnages et des dialogues, ces deux notions sont mises en valeur par un procédé plus général : le mouvement. Celui-ci figure d’abord une action. Il caractérise la fable dès son début, avec le rejet externe du vers trois : « s’empara ». _ Sémantiquement, ce verbe indique une action rapide, et elle est mise au premier plan par un effet d’attente sur trois vers, qui invite à une diction rapide (cela est renforcé par l’absence de ponctuation aux vers un et deux.) L’agitation est le propre du Petit Lapin qui « était allé faire à l’Aurore sa Cour (…) après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours ». L’absence de conjonction de coordination dans ce vers, suggère la rapidité et la répétition des gestes du lapin. Après son départ au vers six, et son retour au vers sept, il se voit « chassé du paternel logis » et presse Madame la Belette de « déloge[r] sans trompette », et au vers dix-neuf « il n’entrait qu’en rampant ». Tous ces verbes de mouvement indiquent un va-et-vient perpétuel, rapide et cadencé, d’autant mieux mis en valeur qu’ils se succèdent sur quelque vers.
Cette idée prend forme également dans l’utilisation de la métrique : les enjambements, les rejets et les contres-rejets sont nombreux, et la ponctuation, rare. Dans la Fable XV le mouvement est aussi détours et retournements. A partir du vers trente deux le rythme ralentit, il est saccadé par la ponctuation : « Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras, » (…) « Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez, approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause ». Le Chat feint une grande faiblesse, par ruse : les voyelles nasales allongent le rythme : « faisant » (v.33) « jean » (v.36, au lieu de janot v.9), « Devant » (v.38), « enfants » (v.39) etc. Cette absence de mouvement correspond à la vieillesse du Chat qui aurait perdu sa vivacité, mais surtout cela crée un rythme presque funèbre qui annonce la fin de la Belette et du Lapin. Il y a donc un retournement de situation : au statisme des bêtes correspond un changement de perspective dans la fable.

conclusion

Cette fable pleine de gaîté s’inscrit dans la tradition des conteurs antiques dont La Fontaine s’inspirait. Le Chat, la Belette et le Petit Lapin répond à ce que nous attendons d’une fable : elle nous divertit, nous amuse et nous instruit. Par la brièveté, les dialogues pittoresques, et son habileté picturale, l’auteur grave dans nos esprits une morale, celle du faible, et une poésie charmante et joyeuse. Mais cette gaîté ne serait pas aussi efficace si La Fontaine ne jouait pas des ressources musicales et lexicales de la langue. Jeux de mots, jeux satiriques, jeux métriques et lexicaux : tout concourt à faire de cette fable un conte poétique.