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Commentaire de la Lettre à Sophie Volland de Diderot

dimanche 23 février 2003

Commentaire de la Lettre à Sophie Volland du 15 octobre 1759 de Diderot

Introduction

Louise Henriette Volland, dite Sophie, amie et maîtresse du philosophe fut la correspondante privilégiée de Diderot de 1755 à 1769. Les sujets semblent inépuisables sous la plume des deux épistoliers, à en croire les différentes lettres laissées par Diderot - nous n’avons aucune lettre de sa correspondante. Dans cet extrait, la philosophie côtoie l’amour autour d’une réflexion sur la matière et sur la vie et la mort. La lettre que nous étudions obéit à un plan rigoureux, sans être pour autant dénuée de la spontanéité qui caractérise l’échange épistolaire :

  • Le premier paragraphe est une réflexion philosophique sur la matière vivante ; mais le ton utilisé est celui de la conversation personnelle.
  • Le second s’ouvre sur l’anecdote d’une soirée et approfondit quelque peu la réflexion commencée au début de la lettre.
  • Le troisième paragraphe a des accents plus personnels « Ô ma Sophie, il me resterait un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de m’unir, de me confondre avec vous, quand nous ne serons plus » : la réflexion s’achève sur une rêverie à la fois philosophique et amoureuse.
  • Le dernier paragraphe permet à l’épistolier de prendre congé : « Mais il est sept heures, et ce maudit commissionnaire ne paraît pas. » La réalité quotidienne surgit sous la plume de Diderot, la lettre peut finalement s’achever.

    Problématiques d’étude :

    L’utilisation du genre épistolaire fait ici l’objet d’un traitement particulier : il s’agit bien d’une correspondance privée, mais l’épistolier s’en sert aussi pour élaborer un discours philosophique. Quelle est alors la fonction de la lettre et de son destinataire ? Cette correspondance relève-t-elle de la Littérature ou n’est-elle qu’un échange privé entre deux amants ? Nous étudierons la fonction particulière du genre épistolaire dans ce texte, en montrant que Diderot en fait un genre original.

    I/ De la lettre au discours philosophique

    La lettre relève d’abord d’un genre personnel. Elle est un document autobiographique et authentique. Elle a pour vocation de transmettre des informations à un correspond éloigné. Mais pour Diderot, ce type de texte est un prétexte supplémentaire pour parler philosophie. Si la lettre est bien un échange, c’est ici un échange de point de vue sur des questions abordés par les philosophes de la « coterie holbachique » , notamment la question de savoir si « ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin ». C’est un sujet que Diderot a déjà abordé dans certaines de ses œuvres, dont le Paradoxe sur le comédien - il y fait allusion dans cette lettre : « Le reste de la soirée s’est passée à me plaisanter sur mon Paradoxe. On m’offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient. » Il est intéressant de constater ici que la lettre permet une multiplication des registres : certaines phrases relevant du registre didactique, d’autres sont plutôt comiques. Ainsi, Diderot évoque, non sans humour, une soirée avec ses amis philosophes.

    Revenons au premier paragraphe de la lettre. Diderot commence par poser un postulat : « Le sentiment et la vie sont éternels ». Il annonce, sous la forme d’une affirmative à valeur générale, le sujet de sa lettre. Cette idée est ensuite développée et examinée à l’attention d’un destinataire particulier. C’est un élément important dans notre analyse, car il oriente la façon dont Diderot abordera ce thème philosophique. La notion de « sentiment » sera à la fois l’objet d’une réflexion philosophique et l’occasion de redire ses sentiments amoureux à Mademoiselle Volland.

    Le lecteur peut être d’abord surpris par le vocabulaire utilisé par un amant pour s’adresser à sa maîtresse : « à présent vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d’ici vous vivrez en détail. » En fait, Diderot s’amuse, il se livre au plaisir d’écrire : il aborde un sujet sérieux sur un mode plaisant. Si l’amour est une affaire de molécule, alors consolons-nous : nos molécules se mêleront après notre mort, notre union sera éternelle. Et l’auteur d’évoquer tour à tour sa chienne, puis Madame d’Aine, un rat et enfin un homme mort.

    II/ La dimension dialogique : une autre caractéristique du genre épistolaire

    Les questions sur la matière vivante figurent dans L’entretien entre d’Alembert et Diderot sous la forme d’un dialogue. La lettre permet, elle aussi, l’échange de point de vue ; le ton de la conversation est une des caractéristiques du genre épistolaire : la modalité exclamative des phrases le montre bien : « Dans vingt ans, c’est bien loin ! » ; « Quoi ! ». Même remarque pour la modalité interrogative qui est récurrente dans ce texte. Les silences de la conversation sont rendus par des points de suspension : « quelle diable de folie… Non, madame, (…) si vous me faites croire cela… Attendez. » Le discours philosophique s’adapte ainsi aux tonalités de la correspondance privée : il est ponctué d’anecdotes, d’allusions à un univers commun, et du point de vue formel, il n’a rien de rigide. Le ton est léger, les expressions familières ponctuent le discours : « … oui… » ; « pardi » ; « Quelle question, pardi non » .

    Conclusion : La lettre, sous la plume de Diderot, ne peut-être réduite à ses caractéristiques habituelles. Certes, il s’agit là d’une correspondance privée, mais c’est celle d’un philosophe s’adressant à une femme cultivée. Son intérêt, pour le lecteur d’aujourd’hui, est double : elle a assurément une valeur littéraire, et elle est un document historique qui nous renseigne sur Diderot et son temps.