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Dans la peau d’un Orphelin

vendredi 5 avril 2013

H. Née Bloch se cloître jours après jours, heures après heures dans une vie répétitive et insignifiante ; veiller à collecter les miettes pour les enfermer dans une boîte semblable à celles qu’elles vont rejoindre dans l’étagère de la cuisine, consigner consciencieusement la moindre conversation téléphonique avec son frère et sa mère, jusqu’à obtenir une magnéto (mania)-thèque du reproche, fabriquer du vinaigre au sens propre et figuré du terme ; engranger, engranger...Comme autant de remparts contre l’absurde, l’habitude trahie la faille. Cette femme refoule au loin les traumatismes de son enfance d’après guerre et la mort de son père, mystifiée par sa mère.
H née Bouttetruite, trente ans à peine, mariée pour le pire, vit dans un chalet acheté par son mari, M. Son grand-père, artiste peintre et architecte, en a configuré les plans de construction destructeur les plus loufoques qui les obliges maintenant à vivre dans un capharnaüm indescriptible de gravas et d’outils de construction, dans un foyer toujours inachevé. Comme si cela ne suffisait pas, H est au surplus victime d’une maladie "orpheline", qui l’habitue à l’incertitude, aux mutations et au non-acquis. Elle voudrait donner la vie mais la gestation risque, dans un parfait paroxysme de tragique (jamais deux soucis sans trois, Laroche connaît ses adages) d’aboutir à la mort de la mère ou de l’enfant.
Enfin, H né Berg, ne devait pas être en reste de noirceur ; certainement le plus sympathique du tryptique en ce qu’il agit plutôt qu’il n’endure, il n’en est pas le moins pathologique. H né Berg décide d’exproprier ses parents par voies juridiques. En provoquant leur mort, il ne comprend pas qu’il s’empare bien de son héritage financier mais également génétique jusqu’à absorber la personnalité du défunt : le père a été fils et le fils deviendra père.

Ces vies cafardeuses, inquiétantes et mornes, assemblées par les initiales récurrentes HB, sont en réalité trois nouvelles autonomes ayant pour dénominateur commun un "je" anonyme, si l’on excepte un indice : une mystérieuse filiation du narrateur plus ou moins éloignée avec chacun des êtres qu’il visite. Voix off qui s’efface derrière la solitude silencieuse et assourdissante de ses hôtes, témoin désenchanté qui ne narre pas autre chose que sa propre tragédie, reconstituée et répétée dans la succession des personnalités fragmentées, culturellement, physiquement et psychologiquement. Allégories vivantes du déracinement de l’homme contemporain et de ses errances. Ce puzzle cauchemardesque dont la clef est l’idée de filiation, fait songer à une malédiction déclinée sur des thématiques invariables dans les trois nouvelles : les parentalités nocives et destructrices, la mémoire obsessionnelle et douloureuse, les thématiques indissociables de la guerre et de la fuite, l’image du pendu tantôt suggérée par la tentative de suicide du narrateur, tantôt matérialisée par celle d’un jambon suspendu ou d’un domestique en Y , pendu à une poutre. Les miettes de pain métaphorisent lourdement l’insignifiance humaine et rejoignent d’ailleurs le symbole de l’initiale H, lettre simple qui réduit l’homme à un accident , une donnée interchangeable.

L’étrangeté de cette galerie de maniaques -personnages principaux comme figures secondaires- s’inspirent fortement, à notre avis, de la psychanalyse freudienne, alliés à une ironie qui accentue leur difformité et provoque un sentiment de claustrophobie aussi entêtant que l’écriture organique de Laroche qui se déploie dans l’évocation de détails charnels sordides. Cette macération scripturale côtoie au surplus un style qui questionne le sens du texte lui-même.

Les Orphelins d’Adrien LAROCHE, Edition Allia, Paris, 2005

A consulter également : http://www.serieslitteraires.org/site/Orphelin-cherche-identite

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