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Denis Diderot, Lettre àSophie Volland, octobre 1759

dimanche 23 février 2003

Denis Diderot, Lettre à Sophie Volland, 15 octobre 1759

Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie, c’est qu’à présent vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d’ici vous vivrez en détail. Dans vingt ans, c’est bien loin ! Et madame d’Aine(1) : On ne naît point, on ne meurt point, quelle diable de folie… Non, madame…Quoiqu’on ne meure point, je veux mourir tout à l’heure, si vous me faites croire cela… Attendez. Tisbé vit, n’est-il pas vrai ? … Si ma chienne vit, je vous en réponds ; elle pense ; elle aime ; elle raisonne ; elle a de l’esprit et du jugement… Vous vous souvenez bien d’un temps où elle n’était pas plus grosse qu’un rat … Oui … Pourriez-vous me dire comment elle est devenue si rondelette ?… Pardi en se crevant de mangeaille comme vous et moi … Quoi ! une chose qui ne vivait pas appliquée à une chose qui vivait est devenue vivante, et vous entendez cela … Pardi, il faut bien que je l’entende. J’aimerais tout autant que vous me dissiez que si l’on mettait un homme mort entre vos bras, il ressusciterait. Ma foi, s’il était bien mort, bien mort ; mais laissez-moi en repos, voilà-t-il pas que vous me feriez dire des folies…

Le reste de la soirée s’est passé à me plaisanter sur mon paradoxe. On m’offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient. Et moi, je disais : ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l’un à côté de l’autre ne sont peut-être pas si fous qu’on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s’unissent. Que sais-je ? Peut-être n’ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au fond de l’urne froide qui les renferme. Nous jugeons de la vie des éléments par la vie des masses grossières. Peut-être sont-ce des choses bien diverses. On croit qu’il n’y a qu’un polype ; et pourquoi la nature entière ne serait-elle pas du même ordre ? Lorsque le polype est divisé en cent mille parties, l’animal primitif n’est plus, mais tous ses principes sont vivants.

O ma Sophie, il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m’unir, de me confondre avec vous, quand nous ne serions plus. S’il y avait dans nos principes une loi d’affinité, s’il nous était réservé de composer un être commun ; si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous ; si les molécules de votre amant dissous venaient à s’agiter, à se mouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature ! Laissez-moi cette chimère. Elle m’est douce. Elle m’assurerait l’éternité en vous et avec vous.