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Dis-moi qui tu hantes de Guy Dupré

samedi 3 mai 2003

Dis-moi qui tu hantes de Guy Dupré, aux éditions du Rocher, 2002.

Guy Dupré nous invite à fréquenter les écrivains, comme le suggère le titre de cet ouvrage. L’auteur des Fiancés sont froides, du Grand coucher, et de bien d’autres œuvres encore, se livre à une analyse des hommes et des œuvres. Il y a les écrivains qu’il a connus, personnellement, et d’autres, appartenant au passé, qui ont influencé sa vie d’auteur.

Dis-moi qui tu hantes est l’œuvre d’un écrivain amoureux de la littérature et qui n’a jamais cessé d’écrire sur elle. C’est un recueil qui réunit les articles publiés par Guy Dupré entre 1952 et 1995. L’auteur y décompose les manies des écrivains, cherchant ici des types, relevant là des originaux. Il analyse les œuvres, comprend les auteurs, et par là même, réfléchit à sa propre activité d’écrivain.
C’est dans un entretien qu’il eut avec Grégoire Dubreuil qu’il est le plus explicite sur lui-même. Il tente alors d’expliquer un silence de trente années, alors que ses premières œuvres furent des succès.

Quand il parle de la littérature, le Dupré critique littéraire analyse plus ne loue ou ne blâme. Il fait preuve d’une véritable rigueur en usant et abusant de citations, qui sont à même de dire la vérité sur les œuvres qu’il commente. Ainsi, à propos de Bernanos, il cite les circonstances de l’écriture d’un roman :

« Commencé au lendemain de l’armistice, son premier roman, Sous le soleil de Satan, de l’aveu de Bernanos, de la première à la dernière ligne, "blasphémait la joie sacrilège des vivants. Il avait l’air d’être écrit pour les morts et en vérité c’était pour eux que j’écrivais. » (p. 281)

Ou encore Dupré analyse les techniques d’écriture d’un auteur, comme il le fait ici à propos de René de Obaldia :

« Une verve insuffisamment filtrée recouvre parfois et dessert ses dons les plus rares. Elle se donne libre cours tantôt dans sa périlleuse dextérité à s’emparer du langage parlé, à contrefaire inlassablement des propos de concierge ou d’aubergiste (et dans ce domaine Max Jacob a fait mieux), tantôt dans ses efforts pour rejoindre une fausse profondeur par les chemins de la facétie (...) .Je me suis souvent demandé si ces jongleries ne constituaient pas la rançon de cette forme à nulle autre pareille d’appréhension du réel qu’est l’humour espagnol _ » (p. 449)

La publcation de ces fragments de littérature et d’histoire que constitue Dis-moi qui tu hantes est bien la preuve que Dupré n’a jamais cessé d’entrenir une relation passionnée avec la littérature. Il est ainsi intéressant de constater l’enchaînement de ses points de vue pendant ces quarante années de rédactions d’articles et de critiques. Véritable reflet d’une époque, cet ouvrage est aussi le regard singulier d’un homme de lettres.

Qu’est-ce qu’un écrivain ? Comment le devient-on ? On apprend que l’écrivain français a besoin de « ce ferment subtil fait de souvenirs honteux, d’humiliations anciennes, d’affronts dévorés. » La vocation littéraire prendrait naissance, de préférence, chez des êtres de modestes origines, auxquelles se joint « un précoce sentiment d’exclusion » (p 18) . Dupré analyse ce qu’il nomme « le complexe social » comme une puissante raison d’entrer en littérature. L’écrivain est aussi un lecteur assidu qui puise son inspiration dans tout ce qu’il lit, et d’abord dans « le paysage romanesque traditionnel » (p. 35). Les personnages de roman sont des rencontres à part entière, les auteurs, les grands hommes, des frères d’écriture : « les deux premiers hommes pour qui j’ai éprouvé une sorte d’affection filiale, à dix-huit ans, ont été le poète Maurice Rostand et le général Maxime Weygand. » (« Entretien avec Grégoire Dubreuil » p. 90).

Les analyses de l’activité d’écrivain sont traversées par les grands noms de la littérature. Tantôt, c’est le reflet d’une époque qui apparaît, comme ici, dans l’article intitulé « Dix ans plus tard » : « Dix ans, il y a dix ans. Je revois Paris aux premiers jours de l’été mil neuf cent quarante cinq, Paris où le sartrisme sonnait alors la diane. » (p 28). Tantôt, c’est la figure d’un auteur qui domine le texte, comme dans ce chapitre intitulé « Gérard de Nerval et l’autre histoire ». Des personnalités plus hétéroclites apparaissent aussi, comme Lou Andréas-Salomé, évoquée dans sa relation avec Freud qui était « flatté, captivé par cette recrue de choix. » (p. 466)

Ces chroniques littéraires sont aussi, nous l’avons dit, chroniques historiques. En effet, Guy Dupré évoque souvent les grandes figures de l’Histoire, même lorque celles-ci ne font pas partie du monde de la Littérature. « L’histoire militaire de la France » l’intéresse à plus d’un titre, elle jalonne l’ouvrage :

« Depuis 1964, on parle, il est vrai, beaucoup de la Grande Guerre et de ceux qui l’ont gagnée. Mais une fois terminées les dernières commémorations, l’oubli déferlera, cette fois sans appel. »

On le voit, les thèmes et les auteurs abordés sont innombrables et font toute la richesse de cet ouvrage.
Guy Dupré a, semble-t-il, passé son temps dans des lectures aux réflexions fécondes qui lui ont sans doute permis de se lancer à nouveau dans la création romanesque.