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Documents et questionnaire sur Le Jeu d’Adam

2003

Documents sur Le Jeu d’Adam

Après avoir lu les documents ci-dessous, répondez aux questions suivantes :

1/ Indiquez pour chacun de quel type de documents il s’agit.
2/ Quel intérêt y a-t-il à représenter une pièce du Moyen Âge aujourd’hui ?
3/ Expliquez tout ce qui se rapporte à la ville d’Arras dans cette pièce.
4/ Que signifie « la feuillée » ?
5/ Quelle(s) image(s) de l’époque médiévale se dégage(nt) de ces textes ?
6/ De quand date Le jeu de la Feuillée ?
7/ Comment Jacques Rebotier définit-il le sujet de la pièce ?

Pour les questions suivantes, vos réponses seront à compléter après la représentation.

8/ Pourquoi peut-on parler de fantaisie à propos du Jeu d’Adam ?
9/ Quelle place tient la musique dans la mise en scène de Jacques Rebotier ?
10/ Comment comprenez-vous cette phrase du metteur en scène : « Mais la scène du Jus Adan est aussi l’endroit d’un monde à l’envers. » Développez votre réponse en donnant des exemples précis.

Document 1 :

Source :

lemonde.fr

Théâtre : plongée dans le Moyen Age, au temps des fées, des fous et du premier théâtre profane
LE MONDE | 10.12.03

Au Français, Jacques Rebotier adapte "Le Jeu de la feuillée", d’Adam de la Halle.
Que savons-nous, aujourd’hui, du Moyen Age ? Comment partir à la rencontre d’un univers qui s’est perdu dans les feuillus du temps, un univers qui nous apparaît sans doute étrange, exotique ou, dans le meilleur des cas, folklorique, figé dans les clichés des gentes dames et gentils damoiseaux de l’amour courtois ? Le théâtre pouvait être le point de rencontre idéal : l’incarnation d’une langue - dans une "traduction" contemporaine -, d’un paysage mental, d’un rapport avec le monde.
C’est donc là une fort belle idée qu’ont eue Marcel Bozonnet, administrateur général de la Comédie-Française, Jacques Rebotier, poète et metteur en scène, et Jacques Darras, poète et spécialiste de littérature anglaise : sortir de l’oubli ce Jeu de la feuillée que l’on considère comme la première pièce du théâtre profane français, mais qui a disparu des tréteaux depuis des siècles.
Quand Adam de la Halle fait représenter en sa bonne ville d’Arras Li Jus de la fuellie, le 3 juin 1276, il a une petite trentaine d’années et il est un poète et un musicien reconnu, auteur de nombreuses pièces courtes (chansons, rondets, motets, rondeaux) et d’une œuvre théâtrale qui marque le passage, en douceur, du sacré au profane. Avec lui, finis les miracles et les mystères, purement religieux : c’est le "jeu" qui fait son apparition, un genre hybride, encore inspiré par la liturgie qui se gonfle d’éléments réalistes à caractère comique. Plus tard, cela donnera la sottie et la farce, mais on n’en est pas encore tout à fait là, en cette fin de XIIIe siècle.

LOGE DE VERDURE

Voilà pour le "jeu". Quant à la "feuillée", son sens est un peu touffu : elle est à la fois la branche de feuillage, l’enseigne de la taverne, qui implique tout un univers paillard mais symbolise plus profondément l’univers déchu de la fraude et de la dispute. Elle est aussi une loge de verdure, celle qui accueillait la statue de la Vierge au marché d’Arras, celle qui, dans l’imaginaire de ce temps-là, abritait les fées venues du paganisme, ou encore logeait la reine de Mai, célébrante de l’amour.
La feuillée, c’est aussi la folie (que l’on pouvait écrire fuellie), folie des hommes et des esprits, des pères et des femmes, des puissants et des clercs, et folie des fous eux-mêmes, c’est-à-dire des poètes, dans une vision pré-shakespearienne absolument réjouissante. Enfin, la feuillée, ce sont aussi les "feuillets" du livre-poème-pièce autobiographique qu’Adam de la Halle écrit pour ainsi dire sous nos yeux, dans l’espace de la représentation.

Plus concrètement, Le Jeu de la feuillée met en scène Adam lui-même, Adam qui part pour Paris, Adam qui ne part pas, et sa famille, ses voisins, trois fées. Et Arras, bien sûr, ville marchande, ville de bourgeoisie naissante, Arras dont Adam se sent prisonnier et dont il ne parvient pas à s’échapper. La pièce, très riche, subtile, ambiguë, mêle la satire et le merveilleux, le burlesque et le quotidien.
Belle idée, donc, passionnante. Rebotier et Darras ont effectué un formidable travail d’"adaptation", de lien entre l’imaginaire de l’époque et le nôtre. Et pourtant, curieusement, cela ne marche pas. Malgré le vent de liberté et de jeunesse qui souffle sur cette mise en scène : décor et costumes qui citent le Moyen Age avec un côté joyeusement punk (travail inventif de Virginie Rochetti), comédiens du Français en grande forme (surtout Jean Dautremay, qui compose un médecin-magicien et un moine-dealer éblouissants, et Sylvia Bergé, en Dame Douce et fée Morgane sérieusement décalées-décavées), intéressante présence de la musique et de l’esprit du théâtre de rue (Fanny Soriano, aérienne acrobate).
Malgré toutes ces qualités, le spectacle, pendant de trop longs moments, traîne en longueur sans que l’on comprenne vraiment le sens et l’intérêt des situations. Peut-être la traduction, en octosyllabes, de Jacques Darras, est-elle à la fois trop éloignée de la langue du Moyen Age pour nous la faire entendre comme une musique et trop travaillée par rapport à notre langage actuel pour nous la rendre lisible. Mais que sont donc nos racines médiévales devenues ?

Fabienne Darge

Le Jeu d’Adam-Le Jeu de la feuillée, d’Adam de la Halle. Traduit de l’ancien français par Jacques Darras (texte publié par les éditions Le Cri, 18 € ). Mise en scène de Jacques Rebotier. Avec Sylvia Bergé, Jean Dautremay, Jérémie Lippmann, Alain Pralon, Julie Sicard, Fanny Soriano (acrobatie), Marc Duvernois (musique). Théâtre du Vieux-Colombier (Comédie-Française), 21, rue du Vieux-Colombier, Paris-6e. Mo Saint-Sulpice. Tél. : 01-44-39-87-00. Mardi à 19 heures, du mercredi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures, jusqu’au 28 décembre. De 10 à 27 € . Durée : 1 h 45.

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 11.12.03


Document 2

Source :
La Comédie Française
Entretien avec Jacques Rebotier (metteur en scène)

• D’où est né le projet du Jeu de la Feuillée ?

D’une passion ancienne pour le Moyen Âge, et en particulier la période 1150-1300, la période de l’intrusion de la pensée et du savoir grecs, le plus souvent via le monde arabe, la période des grands encyclopédistes, des bestiaires et lapidaires, des formes poétiques incroyablement diverses et inventives. En ce qui concerne le théâtre, je suis sidéré qu’on ait si longtemps tout focalisé sur l’antiquité grecque et le classicisme du dix-septième siècle, zappant cet extraordinaire apport qui est pourtant à l’origine de bien des choses.

• C’est donc une redécouverte ?

Oui. Et l’idée de proposer Le Jeu de la Feuillée à la Comédie-Française s’est imposée tout naturellement, et a rencontré d’emblée le désir de Marcel Bozonnet de faire redécouvrir les sources du répertoire. Une grande première, c’est vrai, et ceci d’autant plus qu’on a entre les mains un véritable chef-d’œuvre !

• Il s’agit d’une restitution ?

Oui, mais pas d’une reconstitution, évidemment impossible. Nombre de personnes citées sont par exemple retournées à l’oubli, et recouvrer aujourd’hui la charge accusatrice d’une satire sociale qui était jouée par des acteurs sortis du public, et s’auto-brocardant en quelque sorte, implique un degré minimum de transposition. Restituer, c’est aussi resituer.

• Vous avez modifié le texte ?

Pas du tout. Le texte est intégral, dans la traduction de Jacques Darras, ami poète et grand connaisseur du monde picard, à qui j’ai vite pensé pour ce travail. J’ai opté pour la greffe de courts inserts, soit empruntés à l’époque (littérature « scientifique », bestiaires, vie des saints...), soit des petits commentaires d’écriture personnelle, des gloses contemporaines, en somme, parfois même en forme de news ou de pubs ! Procédé d’interpolation, par tropes ou « centonisation », que pratiquait au fond couramment à l’époque, trouvères, conteurs, copistes... Mais le principe dans la mise en scène est que ces apports restent toujours lisibles en tant qu’insert.
• Contrairement au Jeu de Robin et de Marion, toujours cité quand on parle d’Adam de la Halle, il n’existe pas de musique du Jeu de la Feuillée. Comment avez-vous procédé ?

Comme pour la scénographie, le son, les costumes : on tient ensemble le médiéval et le contemporain. Ici, une chalemie, un cromorne, un cervelat, une bombarde basse*, mais dans un langage d’aujourd’hui, incluant un traitement électronique.

• Vous parlez de satire sociale. N’y a-t-il pas également de la farce, de la fantaisie, du drame ?
Et aussi du non-sens, de la féérie, de la politique, du pur jeu verbal... Un théâtre d’avant les catégories, souple, et dans le présent imaginatif de la représentation. Un théâtre de liberté, un théâtre tous azimuts, d’où semblent droit sortis Le Songe d’une nuit d’été, L’Avare, Alice, ou... Les Guignols de l’Info.

• Une époque où il ne paraissait pas non plus incongru qu’un auteur soit aussi metteur en scène, compositeur, comme l’était Adam de la Halle... Ça ne doit pas trop vous déplaire ?
Pas vraiment...
octobre 2003

* Une chalemie, un cromorne, un cervelat, une bombarde basse... : famille d’instruments à anche double utilisés du Moyen Âge à la Renaissance, ancêtres des hautbois et bassons.

Document 3

Source :
La Comédie Française

Li jus adan, l’anti-méta-théâtre

par Jacques Rebotier

Li jus adan, est une pièce, de théâtre. La première. Pas la première comédie profane comme on l’a dit, car ce n’est pas une comédie : elle est en amont et au-delà de la distinction comédie/tragédie. Pas profane, au juste, car en aval de la distinction religieux/profane. Y ondoie, en dehors de toute référence, hors cadre, la gamme étendue des conduites humaines : provocation, désir, peur, colère, lâcheté, rêve, désillusion, nostalgie, escarmouches, arnaque, rire, plaisir...
Li jus adan, n’a pas d’objet ; pas de sujet non plus. On peut dire que le sujet en est l’auteur lui-même, et l’objet ses pensées, le cours même de sa pensée ; théâtre réflexif, théâtre de rien, ou presque. Il ne s’y passe à proprement parler rien, sinon le moment qui passe. Pas d’action, pas de personnages non plus ; des gens, plutôt. La place d’une ville, ses faubourgs, un bois, une taverne. Un départ arrêté. Cela joue, le pur jeu de l’invention. La représentation, simple présentation du présent. Posé là sur la scène, cet ordre transparent et chaotique de la vie elle-même. Adan, nada.
Mais la scène du jus adan, est aussi l’endroit d’un monde à l’envers. Annoncer à grandes trompes son départ et rester planter là, cracher au visage de celle que l’on aime - de la haine courtoise, sans doute -, battre son père, que l’on soit clerc ou son double le fou, peindre ses amis en médiocres, ramener le savoir, la religion, l’art et la science à leur degré zéro, qui fait d’un médecin et d’un moine des charlatans, des fées des êtres inconséquents, versatiles, plus terre à terre encore que les humains, et du cercle aimé de poésie un concours de nullité.
Les personnages meneurs du jeu sont peut-être ceux que l’on ne voit jamais : Marie, Hellequin, Fortune... La Femme, contre-idéalisée ; un anti-Dieu petit, cavalcades et pacotille ; l’Heur aléatoire et circulant du pouvoir et de la mort.
Adan dit qu’il part, et il ne part pas. Il dit qu’il quitte sa chère Marie, et il reste. Mais, in fine, son reflet « hors de sens », lui, s’en ira, et pour se marier, montant sa vache de père.
Si Adan prend soin de dauber d’abord, et pour de faux sans doute, ceux qu’il aime, à commencer par lui-même, sa propre irrésolution, ensuite sa jeune femme, une claire mocheté, qu’il convient de contre-blasonner en détail, et puis son père, hypocrisie et pingrerie, c’est sans doute pour mieux faire passer la pilule : il peut ensuite se payer pour de vrai les détenteurs du pouvoir, échevins clientélistes et administration corrompue, avec cette prudence deuxième qu’il parle maintenant par la bouche des autres personnages.
Mais le plus extraordinaire est ceci. Li jus adan,, ce n’est pas du théâtre dans le théâtre, cette tarte à légère couche de crème, parcours obligé du théâtre moderne par tradition. Beaucoup plus fort : le théâtre est la ville, la ville est le théâtre ; les habitants de la ville sont les acteurs eux-mêmes, qui sont les spectateurs, qui sont le sujet de la pièce et l’objet de la critique, acide jeté soudain en leur pleine face... La seule représentation peut-être que connût jamais le théâtre, et qui d’ailleurs resta unique, un certain 3 juin 1276. Jamais par la suite la scène ne sut retrouver un tel méta-théâtre, et d’aussi douce violence.


Les deux jeux d’Adam de la Halle (Le Jeu de la Feuillée et Le Jeu de Robin et Marion) relèvent de façon plus étroite du milieu arrageois et de la tendance de la jeune littérature dramatique à s’approprier, en les adaptant, d’autres genres littéraires. Le Jeu de Robin et de Marion, représenté en 1283 à Naples, à la cour de Robert II d’Artois, est une transposition dramatique de la pastourelle lyrique. Mais le texte vraiment fondateur du théâtre profane est le Jeu de la Feuillée, représenté en 1276 par le puy d’Arras, sorte de société littéraire, pour la Conférie des jongleurs et des bourgeois de la même ville. Transposition, dans la première partie, du motif du Congé, la pièce fait une large place, dans la seconde partie, à l’élément féérique (la « feuillée » désignait la loge de feuillage où l’on disposait le repas des fées la nuit de la Saint Jean). Mais en dialecte picard, « folye » désigne aussi bien la folie, thème récurrent de la pièce, présente dans les propos d’un fou, dans le boniment d’un moine exhibant ses reliques et surtout dans l’absurde de la vie quotidienne arrageoise, qui réduit à néant les prétentions intellectuelles d’Adam, lui fermant à jamais les portes de Paris, paradis des études.