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Entretien avec Hadrien Laroche

dimanche 5 mai 2013

Suite à notre lecture des oeuvres d’Hadrien Laroche, nous nous sommes permises de lui poser quelques questions, voici ses réponses...

- L’un des personnages des Orphelins, H né Berg, est semble-t-il en réalité inspiré de votre lointain parent genevois, un banquier, Edouard Stern. Peut-on supposer que H né Bloch et H née Bouttetruie sont également des personnages à clef ? Et dans ce cas, pouvez vous nous les dévoiler ?

HL : C’est vrai, le jour de l’annonce de la mort d’Edouard Stern, un jeudi matin [le 3 mars 2005], j’ai appelé abasourdi mon éditeur pour lui dire « H. né Berg a été assassiné ! » Lui-même est tombé des nues. Attention toutefois : contrairement à ce que j’ai moi-même pu penser, sous le choc, ce n’est pas H. né Berg qui a été assassiné mais bien Edouard Stern. Les Orphelins sont une fiction, une construction dans laquelle le personnage de H. né Berg incarne l’orphelin volontaire, philosophique. Il est un élément de ce portrait de l’homme orphelin de son humanité, concept et expérience objet de tout mon travail, fictions et essais. Mes Orphelins ne sont les orphelins de personne : d’aucun nom, d’aucune patrie, d’aucune langue même. Donc bien évidemment d’aucune famille. « Ce que l’auteur a créé n’appartient ni à son papa, ni à sa maman, ni à sa nation, ni à l’humanité, cela n’appartient qu’à lui-même » dit Milan Kundera. Je vais plus loin. Etre fils de son œuvre signifie autre chose : l’œuvre n’appartient aucunement à l’auteur, pas plus qu’un enfant appartient à son père ou la mère à son enfant. Il ne s’agit donc pas d’un roman à clés, ni d’une autofiction. En aucun cas. Je parlerai plutôt d’un projet esthétique à base de vécu. Le vécu ou la famille sont des prétextes. Le texte est autre chose. Mes romans ne se contentent pas de reprendre et de réélaborer des éléments personnels. Ils se réfèrent aussi à d’autres auteurs, à d’autres textes et les font entrer dans un jeu de correspondance, d’échos et de rimes. De ce point de vue, mes souvenirs sont de plus en plus faux, mes traumatismes, d’occasion.

- Pouvez-vous nous donner la signification des initiales HB, autre que la volonté d’unifier symboliquement les trois nouvelles ?

HL : HB ? Dans la version anglaise des Orphelins, à paraître cet automne chez Dalkey Archive Press, j’ai donné leur nom aux personnages. Soit Hérondine née Berg ; Hélianthe née Bouttetruie et Henry né Berg...

- Cette utilisation de l’initiale est-elle une référence volontaire à l’écriture kafkaïenne, marque de la dépersonnalisation et de l’inanité de l’individualité perdue dans le dédale de l’absurde ?

HL : Ah, le nom ! Le nom est pour moi associé à la dette. A l’héritage et à la transmission. Ce qui est drôle c’est de pouvoir jouer avec les noms et avec son nom. Avec la dette de son nom par le moyen de la littérature et des lettres. L’écriture pour moi c’est peut-être cela : le jeu avec les noms non pour régler la dette infinie du nom – le mien aussi – jouer avec ma propre hantise. Je me demande si ma principale raison d’écrire ne serait pas d’écrire mon nom au propre ? Dans les traditions Aborigènes, il s’agit de mettre la main sur des richesses – un collier de coquillages par exemple – lui-même porteur du nom et de le disséminer, de le faire passer de mains en mains, le plus loin possible, ainsi d’exercer un certain pouvoir partout où ce nom est passé. L’écrivain aussi est disséminé, présent là où son nom est attaché à des objets en circulation, à un livre. Objet qui n’a ni temps, ni lieu propre et qui parcourt le temps et l’espace comme le tonnerre. Toutefois, mon propos est également d’insister sur la dimension d’effacement du nom. Dans Les Orphelins, H. né Berg détruit la machine à signature de son père ; dans La Restitution (que je vous invite à aller voir) Henry Berg accomplit ce que ses pères ont souhaité réaliser depuis la Nuit des temps : effacer la signature. Je dois saisir ce double mouvement qui m’anime, cette aporie – propager mon nom le plus loin possible & effacer ma signature.

- Vous avez une manière non conventionnelle d’écrire ces trois récits ; quelle a été la réflexion qui vous a fait aboutir à ce processus d’écriture ? (les inversions notamment, ou par exemple "Le descendant a descendu l’escalier avec une rage terrible")

HL : Les Orphelins est construit sous la forme de trois contes. H. née Bloch incarne l’orphelin historique (celle qui a perdu son père durant la deuxième guerre mondiale) : le récit de cette histoire est linéaire, il suit un jour de cette femme dans sa cuisine. La seconde histoire est celle de H. née Bouttetruie qui incarne l’orphelin pathologique : affligée d’une maladie dite orpheline la jeune femme rumine dans le chalet en ruine dont son père a dessiné les plans : cette histoire avance, comme la maladie, par métastases, bout de récits qui prolifèrent, flash. A la différence des deux premières histoires, la dernière est une rêverie, un songe. Le narrateur ne rencontre pas H. né Berg mais se promène sur un chemin de montagne en songeant à ce membre lointain de sa famille lointaine. C’est donc la partie du livre la plus éloignée d’une réalité et, en même temps, la plus sensible, parce que la plus intérieure. Adorno disait de Proust qu’il « était un homme sans peau qui portait en rêve son manteau de fourrure » ; un écorché vif. Ici, chaque récit est écrit organiquement, à même la peau du personnage (quand à l’exemple que vous citez, « le descendant a descendu l’escalier... » il s’agit d’un effet comique, j’y reviens plus loin).

- Pensez- vous réellement que l’on retrouve les mêmes marqueurs psychologiques d’une génération à l’autre, à l’instar des exemples que vous offrez dans Les Orphelins ?

HL : « Ce qui reste de ceux qui nous ont précédé n’est pas ce qu’ils ont dit ni ce qu’ils ont fait mais tout ce que la vie en eux à chercher à dire et à faire et qui n’a pas été dit ni fait par nos ancêtres” ai-je écrit dans Les Orphelins. C’est mon dernier mot sur la transmission ! Les parents donnent aux enfants ce qu’ils n’ont pas. Donc, on hérite de ce qu’on ne sait pas, on ne peut pas connaître son héritage. Beaucoup de choses se transmettent, traversent les frontières entre les générations, mais précisément pas ce qu’on croit, pas ce qu’on sait, ni ce qu’on veut, mais tout le reste. Chacun des personnages des Orphelins a un rapport étrange à la mémoire. Dans La Restitution, il y a clairement un conflit des mémoires. Quant au narrateur de mes livres, il est un peu dans la situation du romancier : il hésite entre transmettre les faits, tous les faits, dire la vérité, frôler la dénonciation ou la délation ou bien laisser tomber, passer à autre chose, lâcher l’affaire. Oublier. Sa situation est un peu désespérée, je dois le dire. Elle est représentée par l’image du jeu de Mémo dans La Restitution. Pour lui, il s’agit d’une partie de Mémo dans laquelle les cartes – les faits de sa vie – sont chaque fois rebattues dans son dos. Tous mes personnages possèdent une mémoire désaccordée. Pour ces raisons aussi, je n’ai pas en vue, par exemple dans La Restitution, ni ailleurs, la commémoration. Au cœur de La Restitution est rappelée la fête juive du Pessah : dans cette fête, il n’est pas question de commémorer la sortie d’Egypte des ancêtres mais de faire soi-même l’expérience de la sortie de la maison d’esclavage. Ecrire : faire un bond hors de la maison de servitude. Il s’agit de refaire cette expérience et de conter cette histoire, histoire qui, je le rappelle, s’adresse d’abord aux enfants. De ce point de vue, la mémoire dont il est question ici produit du nouveau. Elle devient un instrument pour changer le monde, modifier le cours des événements et non une simple faculté qui enregistrerait passivement les événements passés. C’est la question de la spoliation de la mémoire... Ou du traumatisme que j’essaie d’aborder aujourd’hui. Quand je travaillais sur La Restitution, le traumatisme n’était pas dans mon vocabulaire ou presque. C’est un peu comme pour Les Orphelins, ce mot ne s’est vraiment imposé à moi qu’avec l’écriture de ce livre. La question est complexe, la question des récits qui nous précèdent et qui sont tranchés par le traumatisme. Ce n’est pas le post-mémoire, je ne sais pas trop ce que cela veut dire, mais c’est une relation très ambivalente à la mémoire, d’autant plus ambivalente qu’il s’agit d’une mémoire affectée par un traumatisme. Le traumatisme est précisément ce qui est hors logos, ce qui échappe au langage. “Violence par excellence sans avertissement ni a priori, sans apologie possible, sans logos » écrit Lévinas du traumatisme. Le traumatisme comme quelque chose hors langage mais inscrit dans la chair. Le sujet, ou ce qu’il est reste, en a une mémoire corporelle, une mémoire organique, une sensation. Elle s’est inscrite dans le corps. Retrouver cette sensation, et cette sensation de la privation de toute sensation, et le dire, dire cette expérience, voilà qui est difficile, voire impossible, et que j’essaye de faire dans mon travail aujourd’hui.

- La fin du troisième récit des Orphelins est-elle un suicide ? Que doit-on comprendre de ce geste, est-ce une renonciation, un désaveu de l’Homme ?

HL : Suicide ? Non. La fin des Orphelins est extrêmement joyeuse ! (J’en profite pour vous dire que mes livres sont comiques, du moins Les Orphelins et La Restititution possèdent des éléments comiques : de situation, de geste, de répétition (le descendant...), de langage, etc. Entendez le rire qui accompagne chaque moment tragique !) Le mouvement des Orphelins est donné dans la phrase initiale : « Et moi je m’en vais. Je pars. Sans me retourner. » Il s’agit d’essayer de se débarrasser des ancêtres juchés sur nos épaules. J’ai fait une expérience semblable à celle de mon personnage. Lui même a échoué et finalement me trouver avec ce jeune assassiné sur les épaules – mon cousin, Edouard Stern – vérifie par l’absurde qu’on ne peut faire autrement qu’échouer. Je prouve ainsi que l’on ne se débarrasse pas de ses ancêtres, de la même façon que Berg n’y est pas arrivé. Sauf que de cet échec, il demeure un livre (et non pas un meurtre ni un suicide). Le livre est là. Je ne sais pas si c’est une victoire ou une réussite. Mais il est là. Maintenant l’affirmation du livre vient en contradiction avec le contenu du livre. S’il y a une leçon des Orphelins, elle est la suivante : il y a nécessité à devenir fils, ou fille ; on ne peut échapper à cela. On peut devenir fils de son père ou de sa mère, s’il le faut. Ou fils de sa vie : ce n’est pas donné. Ou bien, on peut devenir fils de ses œuvres, peut-être.

- La complexité et les déchirures de vos personnages font penser qu’ils sont en quelque sorte les sujets d’une étude psychanalytique ; vous êtes vous appuyé sur des problématiques ou techniques de la psychologie ?

HL : Je n’ai aucun goût pour la psychologie.