Sophocle : Œdipe Roi

Les références renvoient à l’édition du Livre de Poche.

Étude du prologue

Questions de préparation :
1. Comment l’atmosphère qui règne dans la ville est-elle suggérée ?
2. Que symbolise-t-elle ?
3. Œdipe et sa fonction de roi : comment sa fonction apparaît-elle ?
4. À quoi servent les récits rétrospectifs ?
5. Quel rôle joue Créon dans cette scène ?

Notes pour un commentaire :

L’entrée en scène :

Œdipe, roi de Corinthe, s’adresse à ses sujets sur un ton paternel : « Mes enfants », dit-il à deux reprises. Sa première réplique est fortement ancrée dans la situation d’énonciation : temps, lieu, références aux différents interlocuteurs. On soulignera la théâtralité de ce passage. Par exemple, il désigne ses interlocuteurs en insistant sur leur attitude suppliante : « figés devant moi, avec des rameaux suppliants pour couronner votre geste, tandis que la ville est pleine de fumée d’encens, pleine de litanies et de supplications. » La prise de parole d’Œdipe se justifie par une situation exceptionnelle : la peste qui accable la cité. Il souligne ce caractère exceptionnel : « Voyez : je viens en personne, moi, dont la gloire et le nom sont dans toutes les bouches, Œdipe ! »

Cette entrée en scène possède une forte dimension dramaturgique. Dans la tragédie grecque, l’apparition du héros sur scène constitue souvent un moment solennel qui installe immédiatement les enjeux du drame. Le personnage d’Œdipe se présente ici comme un souverain attentif au sort de son peuple, soucieux de répondre à la détresse collective. Cette posture correspond à l’image idéale du roi dans la cité grecque : un chef politique mais aussi un protecteur de la communauté. L’appel « Mes enfants » instaure d’emblée une relation quasi familiale entre le roi et ses sujets. Le souverain apparaît ainsi comme le père symbolique de la cité.

Par ailleurs, la mention des gestes suppliants renvoie à une pratique religieuse bien connue du monde grec : la supplication. Les rameaux entourés de bandelettes que tiennent les suppliants constituent un signe rituel par lequel on implore la protection d’un dieu ou d’un puissant. La scène possède donc une dimension religieuse importante : la cité entière se présente comme un corps souffrant qui implore secours.

Le caractère dramatique de l’événement — dramatique au sens théâtral, c’est-à-dire qui engage l’action de la pièce — est à analyser :
• Il entraîne la venue d’Œdipe et des autres personnages sur la scène : le prêtre, les suppliants, Créon.
• La peste fait l’objet de périphrases diverses et de métaphores ; elle est au centre du discours ; exemples : « la rafale d’un ouragan », « ce roulis sanglant », « la mort », « une peste atroce qui fait de Thèbes un désert ».

Cette accumulation d’images contribue à créer une atmosphère d’angoisse collective. La peste n’est pas seulement une maladie : elle apparaît comme une force destructrice qui menace l’existence même de la cité. Dans la pensée grecque, ce type de catastrophe est souvent interprété comme le signe d’un désordre moral ou religieux. La maladie qui ravage Thèbes constitue ainsi un symptôme : elle révèle qu’un crime a été commis et que la cité tout entière en subit les conséquences.

Présentation du personnage d’Œdipe :

Il se décrit lui-même comme puissant et paternel — père de la cité. Cette idée est confirmée dans les paroles du prêtre :
• « nous nous agenouillons devant ton foyer » : accentuer la grandeur d’Œdipe ne rendra sa chute que plus terrible et plus marquante encore pour le spectateur.

Cette stratégie dramatique correspond à l’un des principes fondamentaux de la tragédie : la grandeur initiale du héros prépare la violence de sa chute. Plus le personnage est élevé au début de la pièce, plus la catastrophe finale sera saisissante. Sophocle construit ainsi la figure d’un roi glorieux, admiré par son peuple, afin que la révélation finale de son crime produise un effet tragique maximal.
• « nous voyons en toi un homme qui n’a pas son égal ici-bas dans les passes difficiles de la vie, et pour désarmer les puissances surnaturelles. » : cette phrase ouvre le récit que fera le prêtre des prodiges accomplis par Œdipe pour sauver la cité. Cette longue réplique remplit les fonctions de ce que le théâtre du XVIIᵉ siècle appelle la scène d’exposition. Elle donne les informations nécessaires à la compréhension de la pièce. Mais surtout, elle chante les louanges d’un personnage glorieux voué à la plus grande déchéance.

Le prêtre rappelle notamment l’exploit majeur d’Œdipe : la victoire sur la Sphinx. En résolvant l’énigme du monstre, Œdipe a délivré Thèbes d’un fléau qui menaçait son existence. Ce rappel inscrit la pièce dans une temporalité plus large : le héros apparaît comme celui qui a déjà sauvé la cité et qui est appelé à la sauver à nouveau. Cette structure narrative prépare le mouvement de l’intrigue : Œdipe va chercher la cause du mal qui frappe Thèbes, mais cette enquête conduira progressivement à la découverte de sa propre culpabilité.
• « Eh bien, aujourd’hui encore, Œdipe, ô toi qui imposes à tous le visage de ta supériorité, regarde, nous nous tournons vers toi, nous te supplions tous de nous trouver un recours. (…) Ô toi dont les vertus sont sans égales ici-bas, va, redresse la cité ! Va, ne t’endors pas ! (…) Relève la cité, assure à jamais son avenir ! » On remarquera que la tirade du prêtre utilise tous les ressorts de la rhétorique pour convaincre son interlocuteur, en même temps qu’il réaffirme sa fonction de roi : interrogations rhétoriques, prise à partie, interjections, rappel des événements antérieurs, projection dans le futur, modalité jussive — les impératifs — louanges, …

Cette rhétorique de la supplication contribue à renforcer l’image d’un roi providentiel. Les habitants de Thèbes placent en lui une confiance absolue. Cette confiance, cependant, prépare également l’ironie tragique : le sauveur de la cité est en réalité celui qui porte en lui la cause du fléau.

La notion de mal

Elle est introduite par Œdipe dans une phrase qui n’est pas sans ironie tragique, puisqu’il est lui-même porteur de ce mal : « Oui, le mal est sur vous tous, je le sais : et ce mal me fait mal plus qu’à nul d’entre vous. »

Cette phrase constitue l’un des premiers indices de l’ironie tragique qui traverse toute la pièce. Le spectateur sait que le héros parle sans connaître la vérité sur lui-même. Œdipe se présente comme celui qui souffre du malheur de la cité, mais il ignore qu’il en est lui-même la cause. Cette situation crée un décalage entre la parole du personnage et la réalité dramatique, décalage qui constitue l’un des ressorts majeurs du tragique sophocléen.

Dans la tragédie grecque, le mal qui frappe la cité est souvent lié à une faute cachée. Le désordre qui affecte la communauté révèle l’existence d’un crime ancien qui n’a pas été expié. Toute l’intrigue d’Œdipe Roi consiste précisément à découvrir l’origine de ce mal. La peste apparaît ainsi comme un signe envoyé par les dieux pour contraindre les hommes à reconnaître la vérité.

Un remède ?

Il viendra du dieu Apollon. Il justifie l’entrée en scène de Créon.

L’intervention d’Apollon inscrit le drame dans une dimension religieuse. Dans la religion grecque, Apollon est le dieu de la lumière et de la vérité. Son oracle révèle aux hommes ce qu’ils ignorent encore. L’enquête qu’entreprend Œdipe pour sauver la cité apparaît donc comme une quête de vérité guidée par la parole divine. Cependant, cette quête se révélera fatale : en cherchant la vérité, Œdipe découvrira qu’il est lui-même l’auteur du crime qu’il cherche à punir.