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Extrait 2 : La Zone de Sergueï DOVLATOV

samedi 26 avril 2003

Littérature russe contemporaine  : extrait de La Zone Souvenirs d’un gardien de camp de Sergueï DOVLATOV aux éditions du Rocher, 2003, p. 112-113.
Traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs.

Lettre du 24 mai 1982, New York

(...) Soulignons que plus le but est inaccessible, plus l’émotion est profonde.
De là l’attention infinie qu’on porte aux femmes du camp.
Généralement, il y en a plusieurs. Qui travaillent dans l’administration, à la comptabilité et à l’infirmerie. Il y a aussi les épouses des officiers et celles des rempilés qu’on voit régulièrement dans la zone.
Des dizaines de regards admiratifs suivent chaque femme, même au physique le plus insignifiant.
Cette attention est pudique et désintéressée à sa manière. La femme est un spectacle, un théâtre, un film d’art et d’essai. Son caractère inabordable (de par sa situation de femme libre) conditionne la pureté des pensées.
_ Regarde un peu, disent les zeks, quelle femme ! Moi, je m’abonnerais bien à cette mousmée-là.
L’accent est mis sur le substantif. C’est la femme en tant que présence qui frappe l’imagination, et non ses qualités concrètes. La femme est un miracle.
Elle est une mousmée. Quelque chose de mystérieux, de sublime, d’exotique. De la mousse aimée.
Il est excessivement rare qu’un détenu fasse la moindre tentative pour se rapprocher d’une femme libre. Premièrement, c’est sans espoir. Le fossé social est trop profond. et puis ce n’est pas le plus important. Ce qui compte surtout, c’est le culte, le rêve, la présence d’un idéal.
Ce qui n’empêche pas les amours imaginaires avec la femme du directeur du camp d’être l’un des avatars les plus répandus du folklore local. Un sujet récurrent de la mythologie carcérale.
Ce thème de nature presque fantastique répond à une certaine logique sur le plan littéraire. Il concrétise un rêve de revanche sociale.