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Hadrien Laroche, La Restitution : entre asservissement et survie de la mémoire

vendredi 3 mai 2013

Entre fiction et réflexion sur le pillage, la confiscation et la restitution de la mémoire, ce roman étonne, intrigue et conduit le lecteur à une prise de conscience de l’importance du passé.

Hadrien Laroche est un écrivain français du XXIème siècle. Il commence à écrire une trilogie romanesque en 2005 sur le concept et l’expérience de « l’homme orphelin de son humanité ». Le premier roman s’intitule Les Orphelins et paraît en 2005. Le second a pour titre Les hérétiques et est publié en 2007. L’ultime œuvre de cette trilogie, La Restitution est éditée en 2009.

L’intrigue de La Restitution se déroule à Vilnius, la capitale de la Lituanie, dans les années 2000, entre le 1er et le 3 mars, durant une conférence sur la spoliation des biens juifs durant la seconde guerre mondiale. Henry Berg, un Français, vient assister à ce congrès sur la trafic illicite et la restitution d’œuvres d’art et doit en réaliser un rapport international. Il y retrouve son ami Herbert Morgenstern, un collectionneur d’art dont la famille a été pillée pendant la guerre. Dans l’auberge dans laquelle il loge, il rencontre une jeune fille juive, Letitia, contrainte de travailler dans cette pension qui est en réalité le lieu d’un trafic d’enfants, et ce pour payer la dette de sa famille. Ces trois personnages voient leur destin se croiser en tant qu’endettés assujettis à leur passé, à qui rien n’a été transmis. Ce troisième roman d’Hadrien Laroche entremêle avec génie ces trois histoires d’identités en miettes.

Il en résulte une œuvre romanesque déconcertante, qui plonge le lecteur dans la cruelle réalité de l’enfer vécu par le peuple juif durant la seconde guerre mondiale. Contrairement aux nombreuses œuvres témoignant des tortures physiques infligées aux juifs, il met en lumière l’impact psychologique de la logique génocidaire allemande, désirant exterminer la race juive jusque dans ses moindres souvenirs. Ces derniers se sont vus privés de leur histoire, de leur mémoire, de leur identité à travers la spoliation de leurs biens, la disparition de leurs archives, afin d’effacer jusqu’à l’idée de leur existence. A travers sa plume, l’écrivain amène le lecteur à une vérité insoupçonnée et ce avec une ingéniosité épatante. Il use de métaphores, de symboles oh combien subtils qui font de ce roman un chef d’œuvre qui n’est toutefois pas à la portée de tous.

Ses personnages sont orphelins de leur humanité mais d’une façon différente. Henry Berg vient d’apprendre que son père, qui est mort, n’est pas son père biologique, il se retrouve donc orphelin et sans identité. L’auteur va retranscrire cela avec brio notamment à travers l’histoire de l’imper fendu porté par le français. Ce dernier va perdre ses papiers et donc son identité lorsqu’il se vêtira de cet imper. En ce qui concerne Herbert, surnommé Herb, il cherche désespérément à ce que les biens de ses parents juifs lui soient restitués afin de se réapproprier son histoire. Quant à Letitia, elle prend soin des enfants de la pension afin d’éponger les dettes de ses parents. Elle paye le fait que ses parents soient juifs.
_ Ils payent tous les trois la dette infinie de leur nom, de leurs ancêtres. Ils sont tous les trois spoliés de leur mémoire et comme l’affirme Hadrien Laroche : « Être spolié de sa mémoire c’est être privé d’une part de son humanité. ». Être spolier de ses biens, de sa mémoire conduit à la servitude, à une ignorance de son identité.
D’autre part, Hadrien Laroche, développe sa conception de « l’homme orphelin de son humanité » aussi à travers le thème du corps récurrent dans ce livre et ce notamment à travers l’évocation des peintures de Rembrandt et de Cézanne. La toile de Rembrandt par exemple, représente un bœuf écartelé, torturé rappelant la crucifixion du christ. Celui-ci étant juif, l’auteur se sert de ce tableau pour dénoncer l’inhumanité des nazis, qui ont asservi les juifs en les traitant comme des biens. A travers cela et le trafics d’enfants, il expose le fait que les corps sont devenus des choses, les humains deviennent du bétail. Comme il dit : « Les hommes deviennent des bêtes puis une créature orpheline. L’homme a vendu son NOM d’homme. ».

L’auteur se sert donc de la fiction pour exposer l’inhumanité de la race humaine. Il insère des éléments réels dans son récit : Vilnius, lieu de l’intrigue, a été en réalité le lieu de massacres de juifs, le rapport de la Mission Mattéoli, qu’Henry Berg doit rédiger, existe réellement et date de 2000. D’autre part, ses personnages masculins portent des prénoms commençant par la lettre H ce qui pourrait être un écho à lui-même puisqu’il s’appelle Hadrien. Il leur donne aussi des noms connus comme Mallarmé, ambassadeur français, qui peut rappeler Stéphane Mallarmé, un poète français du XIXème siècle, qui était orphelin. Il fait en effet de nombreuses références à des artistes et à l’art dans son œuvre. La pension porte le nom de Mona Lisa, ce qui est une allusion au tableau de la Joconde, et surtout le jambon de montagne pendu à un crochet dans la boucherie rappelle la toile de Rembrandt Le bœuf écorché peinte en 1655. Elle représente un bœuf crucifié ce qui rappelle la crucifixion du christ qui était juif et symbolise le retour du fils prodigue. Cela permet à l’auteur d’illustrer habilement le deuxième sens, esthétique du terme restitution. Si son sens premier, historique, désigne les spoliations des juifs pendant l’Holocauste, son deuxième sens, d’un point de vue esthétique, fait référence à la vérité transmise, restituée à travers les œuvres d’art et l’écriture. Il s’agit pour l’auteur de rendre vie au passé.

Ainsi, dans ce roman sur l’identité, la mémoire, la filiation, servi par une prose simple mais puissante et foisonnante de symboles, de double sens, Hadrien Laroche traite avec talent et intelligence de la restitution des biens spoliés aux juifs. Il intrigue le lecteur jusqu’à ses derniers mots et confère à l’écriture un rôle essentiel dans la restitution de la mémoire.