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Hadrien Laroche : Les orphelins.

vendredi 3 mai 2013

Que penser du roman Les orphelins, écrit par Adrien Laroche en 2005 ? Cette œuvre fut son tout premier roman. Depuis son entrée à l’école normale supérieure en 1985, Laroche s’intéresse à l’histoire des hommes. Sa thèse de doctorat de philosophie porte sur le dernier livre de Genet, il y écrit sa vision pessimiste des hommes. Par la suite, il a publié un essai intituléLe Dernier Genet. S’intéressant à l’expérience humaine, son travail romanesque est donc forcément empreint du concept de l’homme seul dans une humanité toute entière.

Le premier chapitre est intitulé « H.née Bloch ». L’auteur pique la curiosité du lecteur en utilisant dès les premiers mots la lettre H en majuscule. Le lecteur comprend dès lors que Laroche raconte l’histoire de cette femme. Puis apparaît « H. née Bouttetruie » et « H. né Berg ». Ces trois destins s’entremêlent dans ce roman. Pourquoi la lettre H ? A quoi correspond-elle ? Peut être que ce H se fait symbole de l’Histoire. Trois H, bien distincts, mais qui s’unissent sur un point : ils sont des oubliés de l’Histoire, l’Histoire d’un peuple, d’un pays. C’est cette Histoire d’après-guerre qui sert d’histoire à la fiction romanesque de Laroche.

H. née Bloch est une femme originaire d’Europe centrale, mariée à un ébéniste. Elle vit dans un HLM et ne sort que pour aller au marché. Le narrateur habite chez elle. Ils se sont rencontrés dans un train. L’image du train est très significative : symboliquement, le train prévient d’un changement total des conditions d’existence. Il y a grâce à lui un abandon de la routine, des habitudes, pour entrer dans une nouvelle vie. La recontre dans le train n’est pas anodine car elle devient un passage obligé pour l’étape de réadaptation. Pour le narrateur comme pour H. née Bloch, cette rencontre est un renouvellement de leurs modes de fonctionnement, de leurs conceptions et de leurs modes de pensées. Le train signifie le passage d’un champ de conscience à un autre. Le train a permis aux personnages qui sont pourtant "orphelins"de réaliser la notion de groupe social. Le train est une image très positive, qui permet aux personnages d’oublier leur solitude. Le narrateur fouille dans le passé d’H. née Bloch : il y découvre qu’elle fut une enfant juive cachée pendant la seconde guerre mondiale, alors que son père était dans un camp. Le narrateur rencontre dans son périple H. née Bouttetruie qui travaille sur la mémoire de la guerre ; pour ensuite arriver jusqu’à H. né Berg, seule personne pour qui il éprouve du respect. H. né Berg est un adolescent qui, par vengeance, a renié ses parents.

Ce roman permet de rendre compte de la solitude présente dans une humanité toute entière. Même dans une société, l’homme reste seul. Vieille femme rongée par son passé, jeune femme malade et mariée, ou adolescent rempli de haine à l’égard de ses parents, tout homme est à chaque fois orphelin. Orphelin à sa manière, Laroche présente ici une conception pessimiste –mais toutefois réaliste- sur la condition humaine. Pourquoi sommes-nous tous un peu orphelin ? Nous apprenons à y répondre à travers le regard d’un narrateur « témoin ». Il permet une certaine objectivité, même si le narrateur est intérieur au récit. Il rend compte de ses observations avec précision comme à la première page du roman, « Le jet d’eau qui coulait depuis le pommeau de la douche contre son corps de dame nature ». Le narrateur est un témoin mais n’est pas pour autant externe. Il connait les pensées de H. née Bloch « avec sa mère en tête ». Cet homme désespéré à qui les trois H offrent l’hospitalité. La lettre H peut représenter l’Homme commun, le lecteur, l’auteur, le narrateur etc… L’identité est perdue dans cette appellation car tous ont la même : il y a là l’idée d’orphelin, de perte de repère et d’identité. Le narrateur, voyeur de ces vies orphelines sert de lien avec le lecteur. Les portraits, aussi angoissants que comiques, parviennent à capturer l’idée de l’époque de l’après-guerre. A travers la précision du détail, des thèmes existenciels sur la condition humaine, Laroche parvient à raconter la difficulté du passé. C’est dans un style radical qu’Hadrien Laroche écrit un roman à l’émotion palpable. Apte à écrire les mémoires engourdies et les pensées difficilement saisissables de ses personnages, Laroche met en place des morceaux de vie représentant trois figures de filiation brisée. Grâce à l’écriture, Laroche essaie de reconstruire le désordre des pensées.

Laroche s’est révélé peut être plus « sociétaire » que littéraire à la mort du banquier Edouard Stern. Il a alors prononcé « H. né Berg a été assassiné ! », soulignant alors le lien entre la mort de Stern et le personnage final des Orphelins. Son livre se révéla alors empreint d’une politique. Laroche avoue s’être inspiré de la vie de Stern pour créer son personnage, ainsi que de sa propre vie. Tout comme son modèle, H. né Berg est issu d’une famille de banquiers de Genève, il a grandi avec des parents qu’ils jugeaient mauvais avant de les déshériter. Mais les similitudes s’arrêtent là. L’échec de Stern n’est pas de mourir, mais plutôt d’être incapable d’échapper au modèle paternel. H. né Berg est un orphelin « volontaire », alors que H. née Bloch est une orpheline « historique », et H. née Bouttetruie est, elle, atteinte d’une maladie « orpheline » , orpheline « d’avenir », donc. Tous sont des emblèmes de l’homme moderne, condamné à errer, à vivre sans but, faute d’avoir des repères. S’efforçant à croire que « du plus fort de la destruction peut surgir un être vivant », le narrateur est partout.

L’écriture de Laroche est ciselée et répond à des questions simples et essentielles de la vie humaine, liées à l’héritage, à la transmission, à la solitude, à la maladie du corps, mais aussi de l’âme. Extirpant ses personnages de l’humanité, de la société, Laroche fait de tous les hommes des orphelins, orphelins car fils de l’humanité. Il dresse un portrait de mauvaise mère à l’humanité. Son écriture me rappelle celle de Lolita Pille dans Hell : « L’humanité souffre, et je souffre avec elle. »