
Rousseau, Troisième lettre à M. de Malesherbes
L’écriture de la lettre est motivée par un double éloignement : en 1762, Rousseau, retiré à Montmorency, est coupé de la société des hommes. Il ressent également l’éloignement de l’un d’entre eux, Monsieur de Malesherbes. Cette situation biographique est essentielle pour comprendre la tonalité du texte : Rousseau écrit dans un moment de retraite et d’isolement, alors même que ses œuvres viennent de susciter de violentes controverses. La correspondance devient alors un espace privilégié pour expliquer sa conduite et défendre sa manière de vivre.
Il s’agit ici de la troisième lettre que le philosophe lui adresse.
Cette lettre est à la fois un plaidoyer pour le bonheur — ce qui en fait un texte argumentatif — et un texte à caractère autobiographique : l’auteur justifie sa conduite pour la postérité. Elle appartient à ces écrits dans lesquels Rousseau entreprend de construire la cohérence de sa vie et de sa pensée. Le texte oscille ainsi entre l’argumentation philosophique et l’expression personnelle : Rousseau ne se contente pas d’exposer des idées, il cherche aussi à faire comprendre une expérience intime du bonheur et de la solitude. La lettre devient alors un lieu où se rejoignent réflexion morale et écriture de soi.
I/ Une réponse aux accusations de ses détracteurs
— À ceux qui l’accusent d’être misanthrope, Jean-Jacques Rousseau répond par une vie idéale (« siècle d’or ») peuplée d’êtres selon son cœur. Il répond aussi par la nature et l’imagination, cette faculté créatrice de bonheur. La contemplation de la nature fait exercer son imagination : « Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée. » C’est cela qu’il veut partager dans cette lettre. Rousseau s’est créé un monde loin des valeurs mondaines de son époque. Ce thème figurait déjà dans ses œuvres antérieures (La Nouvelle Héloïse, Les Confessions). Loin d’être une fuite hors du réel, cette retraite apparaît comme un choix philosophique : Rousseau oppose implicitement la corruption de la société à la pureté d’une existence simple et naturelle. L’imagination joue alors un rôle essentiel : elle permet de transformer la solitude en source de bonheur et de peupler symboliquement un monde que la société a rendu hostile.
— Rousseau raconte une de ses journées en donnant à sa description des accents lyriques : le début du texte se caractérise par l’exaltation : une vie faite de délices ; modalité exclamative ; inspiration ; élan vers la nature, et la fin par une méditation religieuse. La description de la journée devient ainsi une véritable mise en scène du bonheur solitaire. L’écriture se rapproche d’une prose poétique où la sensibilité de l’auteur se manifeste à travers le rythme des phrases et l’intensité des images. Le mouvement du texte conduit progressivement d’une jouissance sensible de la nature vers une élévation spirituelle : la contemplation du monde naturel ouvre la voie à une forme de méditation quasi religieuse.
— Le retour à la réalité : il figure au centre du texte ; Rousseau ne saurait le nier. Le versant plus sombre de cette rêverie épistolaire est annoncé par l’adverbe « cependant », qui signale un retour au réel : « Cependant, au milieu de tout cela, je l’avoue, le néant de mes chimères venait quelquefois la contrister tout à coup. (…) Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n’aurait pu remplir, un certain élancement du cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n’avais pas d’idée et dont pourtant je sentais le besoin. » Certes Rousseau exalte son bonheur solitaire, mais dans un même mouvement il le défend dans une lettre structurée et réfléchie. L’aveu de ce « vide inexplicable » introduit une dimension plus complexe dans la représentation du bonheur : la rêverie ne supprime pas totalement le sentiment du manque. Cette tension entre plénitude et insatisfaction confère au texte une profondeur philosophique, car elle révèle la difficulté pour l’homme de trouver un bonheur pleinement stable.
II/ La lettre est le miroir de l’âme
— C’est à Monsieur de Malesherbes que Rousseau s’adresse dans une ferme intention : celle de réhabiliter son image auprès de la postérité (une lettre ouverte ?), et peut-être aussi de se justifier, une fois de plus, aux yeux de ses contemporains. La correspondance dépasse ainsi le cadre strict de l’échange privé : elle acquiert une dimension quasi publique. Rousseau écrit à un interlocuteur précis, mais il sait que ces lettres pourront être lues par d’autres et participer à la construction de son image. La lettre devient ainsi un instrument de défense et de justification.
— L’intention de se peindre : la lettre est l’occasion de s’épancher, elle a les accents de la sincérité. Forme d’écriture idéale pour J.-J. Rousseau ? La lettre acquiert avec Rousseau le statut de l’autoportrait → l’expression personnelle s’amplifie en effet au XVIIIᵉ siècle. Dans la culture des Lumières, l’écriture de soi prend une importance croissante : l’individu cherche à se comprendre et à se représenter. Rousseau joue un rôle majeur dans cette évolution. La lettre devient un espace où l’auteur peut analyser ses sentiments, ses choix et ses expériences. Elle fonctionne comme un miroir de l’âme, permettant de révéler l’intériorité du sujet.
— L’expression de l’émotion : gradation du vocabulaire, de l’émotion à la jouissance ; rythme des phrases ; prose poétique ; le monde des sensations. L’écriture de Rousseau se caractérise par une forte intensité affective. Le vocabulaire des sentiments et des sensations traduit une expérience profondément vécue de la nature et de la solitude. Les phrases longues et rythmiques donnent à la prose une dimension presque musicale. Cette écriture sensible annonce déjà certains aspects de la sensibilité romantique : la nature devient le lieu privilégié de l’émotion, et l’expression du moi occupe une place centrale dans le texte.