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La Complainte des complaintes (analyse)

2000

Alors que le recueil est sur le point d’être achevé, le poète se pose des questions sur son art et le remet en cause ...

La Complainte des complaintes

Introduction :

La complainte des complaintes est l’antépénultième du recueil. Son titre, qui imite celui du Cantique des cantiques, ainsi que sa place, lui confèrent un rôle particulier.

Complainte-somme, complainte-autoréflexive, elle est désignée comme la plus importante de toutes. La modalité interrogative domine. En effet, alors que le recueil est sur le point d’être achevé, le poète se pose des questions sur son art et le remet en cause : l’ adverbe interrogatif « pourquoi » ponctue chaque strophe à la manière d’un refrain.

Dans la 1ère strophe, le locuteur-poète se pose comme l’auteur des Complaintes, mais en même temps il s’interroge sur l’origine de la composition de ses « complaintes incurables ».

Dans la 2ème strophe, il interpelle les lecteurs qu’il a voulu toucher. Enfin, dans la 3ème strophe, le poète annonce le silence qui va suivre, c’est à dire la fin du recueil. L’auteur se retire dans un sentiment d’échec qui fait écho à la citation mise en exergue : « much ado about nothing ».

La problématique : Dans quelle mesure la mise en scène de l’échec du poète reflète-t-elle la mise en scène de la parole poétique ?

Eléments pour l’explication :

Dans les trois strophes de la Complainte des Complaintes, l’auteur s’interroge sur le bien-fondé de son recueil. Comme dans les Préludes autobiographiques, il s’impose comme le premier commentateur de son œuvre, mais en même temps, il convie son lecteur à l’interpréter avec lui. C’est essentiellement le statut de la communication pragmatique qui va nous occuper ici. Elle est liée à l’expérience poétique de Laforgue. Dans quels termes l’auteur parle-t-il de l’écriture poétique ?

L’écriture est d’abord liée à la notion d’échec. Les notations négatives sont nombreuses : « gerbes d’ailleurs », « ivraie » au vers 2 et 3, qui deviennent des « roses peintes » au vers 5 : Laforgue « cultive » l’artificiel (thème décadent par excellence). La parole poétique est mise en échec dans la 1ère strophe : « je m’éreinte/A cultiver des roses peintes » ; dans la 2ème elle fait l’objet d’un doute : « N’est-ce pas qu’on les sent parfois » (v.11) ; dans la 3ème strophe il remet en cause cette dialectique de l’échec, et proclame que finalement

« Chut !tout est bien, rien ne s’étonne. » (v.17).

Le pronom indéfini de la totalité, « tout », est mis en parallèle avec le pronom indéfini de la nullité, « rien », que souligne la rime intérieure à l’hémistiche : bien/rien. Ces pronoms ont pour effet, avec l’utilisation du présent, de généraliser les propos du poète. Le vers imite un énoncé sentencieux qui vient en conclusion de cette complainte et du recueil en général. Elle est par ailleurs légitimée par l’expérience qu’elle énonce. C’est cette expérience qui fait l’objet de cette complainte.

En posant la question du « pourquoi » de cette œuvre, la complainte acquiert une dimension dialogique : l’auteur suscite une démarche critique de la part de son lecteur. En effet, une fois énoncées, Les Complaintes n’appartiennent plus au poète, elles entrent dans la Littérature.

Comment s’établit alors cette communication entre l’œuvre et son destinataire ?

Principalement en s’appuyant sur la situation d’énonciation : le poème s’ouvre sur le déictique temporel « maintenant » qui met sur le même plan le moment de l’énonciation, la fin imminente du recueil, et l’acte de lecture sur lequel nous allons à présent insister. En effet, le texte impose une certaine position de lecture : il s’adresse directement au lecteur qui achève Les Complaintes, et pour cette raison implique un déchiffrement spécifique.

Cette avant-dernière complainte instaure un dialogisme avec les autres poèmes du recueil. Les paroles poétiques antérieures de Laforgue hantent de manière sensible cette complainte aux accents de déjà-vus. La parole de l’énonciateur est comme tissée de celle des œuvres précédentes. Cela commence bien sûr par la désignation générique du titre et se poursuit dans le texte par des échos : : dès le vers 2 « un défunt moi » fait écho au vers de la dédicace à Paul Bourget « En deuil d’un Moi-le-Magnifique » : le motif de la mort encadre et parcourt le recueil qui s’achève sur une épitaphe.

Le vocabulaire choisi par le poète rappelle les autres complaintes. Ainsi, l’adjectif « incurable » prend toute sa signification d’une part en raison de sa place stratégique à la rime, d’autre part parce qu’en qualifiant le recueil il rappelle d’autres complaintes : voir par exemple la Complainte du vent qui s’ennuie la nuit :

« Ô toi qu’un remords fait si morte,

Qu’il m ’est incurable, en tes yeux,

D’écouter se morfondre aux portes

Le vent aux étendards de cieux ! »

Ce qui est incurable, ici, c’est ce qu’on entend.

Qu’est-ce que « ces complaintes incurables » ?

L’isotopie de la pathologie parcourt le recueil, l’adjectif « incurable » vient donc en conclusion. Il renvoie aussi aux Décadents qui puisent dans les maladies du corps et de l’esprit des métaphores sur le déclin des civilisations. Dans l’œuvre de Laforgue, le vocabulaire médical indique « le mouvement même de la parole, entre cri et silence » (J.P. Bertrand, op.cit. p. 354).

Le « cri humain » des Préludes autobiographiques métaphorise la naissance du recueil. Les complaintes sont incurables car elles mènent le poète au silence et à la mort, métaphore de la fin du recueil. C’est d’ailleurs sur le champ lexical de la mort que s’ouvre la complainte que nous étudions, annonçant ainsi l’ultime complainte, la Complainte-épitaphe.

Continuons dans la perspective qui nous occupe, celle de la communication entre l’auteur et son lecteur. Elle se poursuit dans la 2ème strophe lorsque le poète interpelle les lecteurs que la complainte veut toucher :

« Puis, Gens à qui les fugues vraies

Que crie, au fond, ma riche voix,

- N’est-ce pas qu’on les sent parfois ?-

Non seulement il interpelle le lecteur, mais encore il vérifie que la communication passe bien avec le « n’est-ce pas » du vers 11 qui laisse de côté la fonction poétique du langage au profit de la fonction phatique, soulignant ainsi le climat d’incertitude qui règne à la fin des Complaintes, mais aussi dans presque chaque poème du recueil. Les graphèmes spécifiques à l’incise (les tirets) ont par ailleurs une fonction explicitement discursive. Ils interrompent le flux de la parole poétique pour dire un commentaire adressé au destinataire, lecteur ou destinataire fictionnel. Le « nous » inclusif du vers 20 a aussi une fonction discursive. Il réunit locuteur et allocutaire, comme souvent à la fin des Complaintes :

voir p. 75, C. d’un certain dimanche, le dernier vers : « Tâchons de vivre monotone » ;

p. 88 C. de l’automne monotone : « Allons, fumons une pipette de tabac » ;

p. 104, Complaintes des bons ménages « Et puis, n’insistons pas », etc. Cette 1ère personne du pluriel, que Benveniste qualifie de « personne amplifliée » invite le lecteur à prendre part à l’échec du poète :

« Et nous, sous l’Art qui nous bâtonne,

Sisyphes par persuasion, » (v. 20-21)

Locuteur et allocutaire sont réunis par le « nous » mais aussi par ce « Sisyphes » mis au pluriel et qui symbolise le travail inutile et sans espoir. [Les dieux l’avaient condamné « à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir ; » (Camus, Le mythe de Sisyphe, Folio essais, 1993, p.163).] Le poète est condamné à porter ses Complaintes comme un fardeau qui tend à lui échapper, et il convie le lecteur à le porter avec lui. Voir aussi les vers 22-23 :

« Flûtant des christs les vaines fables

Au cabestan de l’incurable »

le cabestan étant un « treuil à arbre vertical sur lequel peut s’enrouler un câble, et qui sert à tirer des fardeaux » (dictionnaire Petit Robert 1).

Pour dire la parole mise en échec, Laforgue introduit un motif bucolique de la première à la dernière strophe. La « Gerbe » du vers 2 introduit l’isotopie de la mort, et permet de passer au niveau symbolique voire mystique. L’ivraie, avec ses connotations bibliques, introduit le thème religieux : voir par ex. au vers 4 « tabernacle » repris au vers 6 par « Sainte Table ». L’ivraie fait ensuite l’objet d’une reprise à la rime au vers 12, et elle est suivie au vers suivant des « Violettes d’une Foi ». Le motif floral est enfin repris dans la dernière strophe sous la forme d’un impératif : « Fleuris, ô Terre d’occasion ». Peut-être faut-il voir dans ces fleurs laforguienne un symbole, celui de l’éphémère et la fragilité d’une vie, d’un recueil qui s’achève. Les « roses peintes » du vers 5 rejoignent les « violettes de la Foi » : la vie, comme la poésie sont soumises à l’éphémère floraison qui conduit à la mort.