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La Zone de Sergueï DOVLATOV

jeudi 24 avril 2003

Littérature russe contemporaine : La Zone. Souvenirs d’un gardien de camp de Sergueï Dovlatov - Traduit du russe par Christine Zeytounian-Belous - postface de Laura Salmon - aux Editions du Rocher 2003.

Sergueï Dovlatov est l’un des auteurs russes contemporains les plus célèbres parmi les écrivains en exil. Il a publié de nombreux romans et nouvelles, et son œuvre complète est en cours de traduction et de publication aux éditions du Rocher.

La Zone. Souvenirs d’un gardien de camp est une œuvre singulière tant par l’histoire de son écriture que par sa facture et son contenu. Il a fallu dix sept années à l’auteur pour l’écrire et en retrouver les fragments qui, comme lui, ont quitté son pays natal. Ces fragments figuraient sur microfilms et la perte d’un certain nombre d’entre eux a posé d’évidents problèmes éditoriaux auxquels l’œuvre fait face par l’ajout de lettres à l’éditeur, exilé lui aussi aux Etats-Unis.

Cette œuvre de Sergueï Dovlatov veut se démarquer de la fiction et de la littérature carcérale en général. Un pacte est passé avec le lecteur dès le début, parodiant les romanciers qui veulent palier à toutes attaques éventuelles :

Les noms, les événements et les dates sont authentiques. Je n’ai inventé que des détails secondaires. Aussi, toute similitude entre les héros de ce livre et des personnes réelles est-elle préméditée et toute affabulation littéraire purement fortuite.

La démarche autobiographique annoncée dans le sous-titre « Souvenirs » se trouve ainsi confirmée. Elle fait aussi l’objet, dans le cours de l’œuvre, d’interrogations et de constats, principalement dans les lettres qui retracent l’histoire de cette écriture et qui analysent la vie et la démarche de l’écrivain.

Ainsi, dès la première lettre, Sergueï Dovlatov relate son enfance, mais brièvement. Car ce qui compte, c’est le récit des moments passés au sein de la zone carcérale, récit qualifié de « miroir » (p. 180) parce qu’il renvoie l’image de l’homme. De tout ce qu’un homme peut être. Dovlatov met ainsi sur un plan d’égalité les gardiens et les prisonniers, car selon lui, ce sont les circonstances de la vie et de l’histoire qui conditionnent les actions humaines. Il parle même alors de « ressemblances suspectes entre gardiens et détenus ».

Le lecteur ne doit pas s’attendre à « un spectacle tapageur » (p. 180). Dans La Zone, les événements les plus monstrueux n’ont pas besoin d’être détaillés : ils sont présents en filigrane, à travers le froid, le gel, la nuit, l’implacable autorité et l’émotion, de plus en plus saisissante, qui envahit l’écriture :

« J’ai traversé la zone alors que j’aurais pu la contourner en suivant le chemin de garde. Depuis un an je fais exprès de traverser la zone en pleine nuit. J’espère toujours m’habituer à cette sensation de peur. Le problème du courage personnel se pose ici de manière assez aiguë. »

Première œuvre de Dovlatov, La Zone signe l’entrée de l’écrivain russe en littérature. Les allusions aux grands noms de la littérature russe abondent, à la fois pour en souligner des aspects particuliers, comme la musicalité du style de l’école littéraire de Remizov (p. 105) mais aussi pour affirmer sa propre singularité. Dovlatov, malgré le sujet abordé dans La Zone ne s’inscrit ni dans la lignée d’un Soljenitsyne, ni dans celle des autres écrivains russes :

« Mais pourquoi faudrait-il faire du Chalamov ? Ou même du Tolstoï, du Pouchkine, du Lermontov, du Rjevski ? »

La Zone est bien une œuvre unique, inclassable, dans laquelle « la vie se transform[e] en thème littéraire. » (p. 28)

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