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La composition des Complaintes

2000

La composition des Complaintes

Introduction

Jules Laforgue a réuni sous un même titre, Les Complaintes, des poèmes pour le moins variés. L’unité du recueil reposerait sur la forme : celle de la complainte. Pourtant, le lecteur est souvent surpris de voir se succéder des poèmes qui tantôt sont proches de la chanson populaire, et tantôt s’éloignent franchement du genre de la complainte.

Plan détaillé

I) Le genre de la complainte et la structure du recueil

1) Définitions du genre de la complainte ;

2) Un genre populaire ;

3) Analyses et fonctions des éléments paratextuels ;

a) Le titre du recueil ;

b) La table des matières ;

c) Les titres des complaintes ;

II) L’unité thématique et stylistique du recueil

1) Le style des Complaintes.

2) L’enchaînement thématique des Complaintes.

3) Un roman en puissance (voir B. p. 51) ;

III) Une structure polyphonique

S’il y a une unité à chercher, elle est du côté de la polyphonie.

1) Les voix du passé : thèmes philosophiques des 1ères poésies ;

2) Dialogue ;

2) Monologue ;

4) Adresse des Complaintes : il s’adresse tantôt à des instances symboliques (prière, …)tantôt à des êtres nommés = mise en place de l’univers laforguien. Complaintes votives : Laforgue p.57, 58, 59, 126)

I/ Le genre de la complainte et la structure du recueil

Pour plus de détails voir l’article Laforgue et le « genre complainte » de Murielle Dottin-Orsini sur le site www.orsini.net/Laforgue.

1)Définition du genre de la complainte.

L’article cité ci-dessus renvoie à la définition du TLF : « chanson populaire à déroulement généralement tragique, ayant pour thème un sujet pieux ou les faits et gestes d’un personnage légendaire ». La Complainte du roi de Thulé (p.116 de l’édition au programme) est citée comme exemple significatif. Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse donne de la complainte une image négative : c’est « un genre obsolète dénué de toute valeur littéraire » (art. cit.) tombé en désuétude. Historique du genre tel que cité dans l’article de Murielle Dottin-Orsini :

- Au Moyen Âge : littérature « douloureusement monotone » ;

- Au XVIe siècle : satirique ; elle « raconte les forfaits des criminels condamnés à morts » mais son ton ironique « affaiblit la moralité du supplice ainsi que la dignité de la loi » ;

-  « Les seules complaintes intéressantes jugent le même Dictionnaire, sont celles dont les « sentiments simples et sincères, non moins que l’inhabileté poétique, indiquent une origine profondément populaire » : celles du Juif errant, de saint Nicolas. » (Orsini-Dottin, op.cit.)

A l’époque de Laforgue, comme le précise encore Murielle Orsini-Dottin, « l’acception populaire du terme, synonyme de chanson des rues (…), domine très largement, et c’est dans ce sens qu’il a choisi de baptiser son recueil. » Par ailleurs, le succès des cabarets parisiens dès les années 1880 contribue au renouveau du genre. Voyons maintenant si les caractéristiques populaires du genre élu par Laforgue donnent une unité au recueil.

2) Les Complaintes de Jules Laforgue : un genre popoulaire

A]L’idée du recueil serait née après avoir assisté à une fête foraine nocturne (c’est donc une hypothèse qui se tient) ;

B]Laforgue, qui a pris des notes au cours de cette fête, en donne une vision « triste (l’adjectif revient trois fois), dégradée, grotesque, contemplée avec une ironie amère » (Dottin-Orsini, art. cit.) . Dans Les Complaintes, il y a de nombreux exemples de ce côté triste, grotesque et amer que le poète prête à la vie. Voir par ex. la C. d’un certain dimanche p. 74-75 :

« Mais quoi ! les Destins ont des partis pris si tristes,
Qui font que, les uns loin des autres, l’on s’exile,
Qu’on se traite à tort et à travers d’égoïstes, »

Le refrain de cette complainte va encore plus dans ce sens :

« Moi je veux vivre monotone » (2 fois) ; « Faudra-t-il vivre monotone ? » « Tâchons de vivre monotone. »

Dans d’autres complaintes suivant directement celle-ci, on trouve des termes péjoratifs, des notations sordides ou dérisoires. Nous y reviendrons dans notre 2ème partie.

C]Les complaintes s’adressent aux gens des rues (nous sommes toujours dans la chanson populaire, celle de la fête foraine).On peut interpréter dans ce sens l’itération de « en avant ! » dans la C. du fœtus de poète (p. 77). Nombreuses sont les apostrophes dont la fonction phatique soulignent que le genre de la complainte tel qu’il est pratiqué par Laforgue se définit par une relation entre un locuteur (le poète) et ses auditeurs (les lecteurs). Voir par ex. la C. de la fin des journées : « Vous qui passez, oyez donc un pauvre être, » (v.1, p. 80) ; la C. du pauvre corps humain : « Voyez l’Homme, voyez ! / Si ça n’fait pas pitié ! » la C. du soir des comices agricoles : « Allez, allez, gens de la noce, / Qu’on s’en donne une fière bosse ! »

D] La complainte comme chanson populaire ; nombreux exemples (étudier en particulier les refrains)

3)Analyses et fonctions de quelques éléments paratextuels

Cette partie est inspirée de l’analyse de Jean-Pierre Bertrand dans Les Complaintes de Jules Laforgue Ironie et désenchantement, édition Klincksieck, 1997, p. 89 sqq. et 293 sqq.

Les éléments paratextuels de l’œuvre donnent des indications sur la composition du recueil et éclairent tant sa structure que les intentions de l’auteur.

A] Le titre du recueil

Les corrections opérées par l’auteur montrent une volonté d’unité. Il a d’abord hésité entre :

- Les complaintes de la vie (1882) ;

- Le livre des complaintes (1882) ;

- Quelques complaintes de la vie (1883)

- Les Complaintes de Jules Laforgue (1885), titre retenu ; (titres cités par J.P. Bertrand op. cit. p. 90)

L’indication du nom de l’auteur s’incorpore dans le titre : Les Complaintes de Jules Laforgue, ce qui donna lieu à un incident avec son éditeur (Léon Vanier) qui a modifié de « de » en « par », sans l’autorisation de l’auteur qui n’a pu que manifester son mécontentement, sans pour autant obtenir rectification. Cette modification de Vanier va contre les intentions du poète qui « se plaçait comme sujet/objet de ses Complaintes » (J.P. Bertrand, op. cit. p. 90). Aussi le travail du poète est-il significatif d’une volonté de donner au recueil une unité qui passe par la voix du poète lui-même, ce que nous verrons en 2ème partie.

B] La table des matières

Elle a pu être lue comme un poème, en raison de l’anaphore du mot « complainte », qui lui donne un « caractère ludique poétique ». (Bertrand, p. 101). Genette dans Seuils, 1987 (cité par J.P. Bertrand), considère même que la table des matières est le meilleur poème de Laforgue. Quant à l’auteur, il lui donne un côté ironique en précisant en sous-titre à la table des matières : « Pour trouver instantanément telle ou telle Complainte ». L’on voit donc que cet élément paratextuel qu’est la table des matières, fait l’objet, comme le reste, d’un détournement, d’une subversion à la fois poétique, comique et ironique. A ce sujet, nous pouvons aussi nous interroger sur la composition des titres.

C] Les titres des complaintes

Ils ont tous en commun le substantif « complainte » que Laforgue voulait en lettres majuscules. Ce substantif appelle plusieurs prépositions : à, de (et ses dérivés : des/de la/d’/du), sur. La préposition « de » (ou un de ses dérivés) domine largement : 44 complaintes sur 50 ! Il y en a deux avec la préposition « à » , trois avec la préposition « sur » et la dernière est sans préposition. J.P. Bertrand analyse comme suit le sens de ces prépositions : de « instaure une relation déterminative ; à lie un sujet parlant à un allocutaire, dans une posture votive ; sur est censé annoncer le thème de la complainte » (Bertrand, op.cit. p.293). En fait, ce programme annoncé par les titres est généralement peu suivi par l’auteur qui le plus souvent se place lui-même au cœur de la complainte (voir par exemple Complainte d’un certain dimanche, Complainte de la fin des journées, Complainte du vent qui s’ennuie la nuit etc.).

II/ L’unité thématique et stylistique des Complaintes

1) Le style des Complaintes

Nous ne donnerons ici que quelques pistes d’études qui, loin d’être exhaustives, ne demandent qu’à être complétées !

S’il y a dans Les Complaintes une unité, c’est sans doute dans le travail sur la langue qu’il faut la chercher.

A] L’oralité :

· · figure de la concaténation ; déf. de Bernard Dupriez in Gradus Les procédés littéraires (dictionnaire) « gradation où un mot se répète d’un membre dans le suivant, et les enchaîne ainsi les uns aux autres ». On peut parler de concaténation d’une complainte à l’autre, mais plus rarement à l’intérieur d’une même complainte. Ex pris dans les titres : reprise du substantif « dimanche » dans deux complaintes qui se suivent (c. d’un certain dimanche p. 74-75 et C. d’un autre dimanche p. 76)

· · Les refrains : ils parcourent le recueil de manière irrégulière et sont toujours liés à l’oralité, à la chanson. Ex. : « Dans l’giron / du Patron / On y danse, on y danse, » etc.

B] Une dynamique illocutoire :

-  La démultiplication du Je ;

On peut étudier ici les différents visages du poète d’une complainte à l’autre. Je vous renvoie à la leçon sur « Les voix du poète ».

2) L’enchaînement thématique des Complaintes

De même qu’il y a dans Les Complaintes une variété de tons, il y a aussi une variété de thèmes. Il suffit de lire la Table des matières pour remarquer que Laforgue puise son inspiration poétique dans des sujets aussi divers que la religion chrétienne et le paganisme, la lune et le soleil, le temps et l’espace, l’automne et le moi de mai, les morts et les fœtus, la province et Paris, etc.

Y-a-t-il des séquences logiques et organisées ? On remarque effectivement dans le recueil quelques diptyques et triptyques qui ne sont pas le fruit du hasard.

Quelques pistes d’études :

- Le recueil de Laforgue s’ouvre sur un diptyque constitué de deux complaintes écrites sur le ton de la prière : C. propitiatoire à l’Inconscient et C.-placet de Faust fils. Jean-Pierre Bertrand les analyse « en tant que textes manifestaires, comme invite à le faire l’emplacement stratégique qu’elles occupent dans le recueil. La portée métapoétique et programmatique constitue l’intention cachée de ces poèmes (…). Beaucoup d’ingrédients de la grammaire du manifeste sont, en effet, réunis. » (op.cit. p.279)

Les deux complaintes suivantes peuvent être lues comme un prolongement des deux 1ères (analyser le rapport établi avec le destinataire et le pastiche baudelairien (Harmonie du soir).

La lune et autres astres : C. de cette bonne lune(p.66), ; C. de la vigie aux minuits polaires (p. 82), C. de la lune en province (p. 8 3) ; C. de Lord Pierrot (p. 105) ; symbolique de la lune liée à la femme voir J.P. Bertrand p. 286 sqq. : « fantasme d’une sexualité pure et sacrée » ; « l’astre-femme [est] rendu responsable de tous les maux du locuteur ». l’homme rattaché au soleil : voir J.P. Bertrand p. 287])

Notions de séquence poétique (saison, Pierrot, corps, et de formant des diptyques, triptyques, etc.

Les personnages des Complaintes : étudier leur fréquence, leur place et leur fonction dans le recueil.

- Le vent, la nuit : motifs poétiques privilégiés de Laforgue ; se font écho d’un poème à l’autre. Ex. p. 76 à 94.

3) Un roman en puissance

Hypothèse de lecture d’O. Reboul (Laforgue, Paris, Hatier, 1960) cité par J.P. Bertrand p. 51.

III/ Une structure polyphonique

1) Les voix du passé : thèmes philosophiques des 1ères poésies ;

2) Dialogue ;

3) Monologue ;

4) Adresse des Complaintes : le locuteur s’adresse tantôt à des instances symboliques, tantôt à des êtres nommés = mise en place de l’univers laforguien.

Conclusion

J.P. Bertrand : « Ce qui assure la cohérence du recueil, c’est le cimentage opéré par ces discours d’emprunt, pillés et refaçonnés en un système sémiotique propre qui subvertit, par l’évidement et le reclassement des signifiés, les paroles du monde moderne. » (op.cit. p. 258)