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La critique de la Religion dans le Supplément au voyage de Bougainville

lundi 17 février 2003

Une remise en cause de la religion

La critique de la religion est un des thèmes principaux de la littérature de XVIIIème siècle. Dans le Supplément au voyage de Bougainville, Diderot décline ce thème sous les couleurs de l’exotisme. Le Voyage autour du monde de Bougainville, publié en 1772, est l’occasion de se pencher sur les grands principes de la religion tels que la création du monde, l’adoration d’un Dieu unique ou encore les sacrements religieux.

  • La création du monde

    Pour les philosophes du Siècle des Lumières, l’explication de la Création du monde par un Dieu tout puissant ne va pas de soi. L’exploration des continents par de grands voyageurs permet de lancer le débat, à défaut de répondre à la question. C’est le principe du dialogue philosophique : amener un interlocuteur à réfléchir, à se poser les bonnes questions, et peut-être, à y répondre. Cette méthode a pour fonction de lutter contre les préjugés : former son jugement est un gage de liberté.
    C’est donc le mode interrogatif qui sera le chemin vers la réflexion :

    « A. Comment explique-t-il le séjour de certains animaux dans des îles séparées de tout continent par des intervalles de mer effrayants ? Qui est-ce qui a apporté là le loup, le renard, le chien, le cerf, le serpent ?
    B. Il n’explique rien ; il atteste le fait.
    A. Et vous, comment l’expliquez-vous ?
    B. Qui sait l’histoire primitive de notre globe ? Combien d’espaces de terre, maintenant isolés, étaient autrefois continus ? Le seul phénomène sur lequel on pourrait former quelque conjecture, c’est la direction de la masse des eaux qui les a séparés.

    Ce thème est ensuite repris dans le dialogue entre Orou et l’Aumônier : le Tahitien a bien du mal à croire au grand architecte de l’univers qui a tout fait sans tête ni bras et qu’on ne voit pas.

  • Les ordres religieux

    Dans le Supplément, c’est l’état religieux même qui est remis en cause, de l’habit aux pratiques religieuses. Le dialogue permet de feindre l’étonnement, de marquer la religion du sceau du ridicule :

    « Orou. (…)Donc pourquoi tu n’es pas vêtu comme les autres ? Que signifie cette casaque longue qui t’enveloppe de la tête aux pieds, et ce sac pointu que tu laisses tomber sur tes épaules, ou que tu ramènes sur tes oreilles ?

    L’Aumônier. C’est que, tel que tu me vois, je me suis engagé dans une société d’hommes qu’on appelle, dans mon pays, des moines. Le plus sacré de leurs vœux est de n’approcher d’aucune femme, et de ne point faire d’enfants.

    Orou. Que faites vous donc ?

    L’Aumônier. Rien.

    Orou. Et ton magistrat souffre cette espèce de paresseux, la pire de toutes.

    L’Aumônier. Il fait plus, il la respecte et la fait respecter.

    Orou. Ma première pensée était que la nature, quelque accident, ou un art cruel vous avait privés de la faculté de produire votre semblable ; et que, par pitié, on aimait mieux vous laisser vivre que de vous tuer. Mais, moine, ma fille m’a dit que tu était un homme, et un homme aussi robuste qu’un Tahitien, et qu’elle espérait que tes caresses réitérées ne seraient pas infructueuses. A présent que j’ai compris pourquoi tu t’es écrié hier au soir : Mais ma religion ! mais mon état ! pourrais-tu m’apprendre le motif de la faveur et du respect que les magistrats vous accordent ?

    L’Aumônier. Je l’ignore. »

    C’est avec ironie que Diderot dénonce la vie monastique. On parlera d’ironie dans la mesure où Orou montre une certaine naïveté, naïveté qui se manifeste dans des interrogations : « Mais dis-moi … ; Que signifie… ; Que faites vous donc ? » etc. C’est en effet à travers la pratique des questions-réponses que s’exerce l’ironie socratique. Mais cette ironie devait conduire l’interlocuteur de Socrate à douter, à remettre en cause les idées communes. L’aumônier ne remet pas en cause sa civilisation, et encore moins sa religion, mais il reconnaît volontiers les échecs de celle-ci lorsque Orou demande :

    Orou. Et ce vœu de stérilité, le moine y est-il bien fidèle ?

    L’Aumônier. Non.

    Orou. J’en étais sûr. Avez vous aussi des moines femelles ?

    L’Aumônier. Oui.

    Orou. Aussi sages que les moines mâles ?

    L’Aumônier. Plus renfermées, elles sèchent de douleur, périssent d’ennui.

    Orou. Et l’injure faite à la nature est vengée. Oh ! le vilain pays ! Si tout y est ordonné comme ce que tu m’en dis, vous êtes plus barbares que nous. »

    Le dialogue socratique mettait en scène un maître et un ou plusieurs disciples. Dans le Supplément, Orou jouerait le rôle du maître et l’aumônier celui du disciple. Au chapitre V, B. rapporte les paroles de l’aumônier, qui s’est finalement laissé convaincre, et prononce un véritable éloge des Tahitiens. Le lecteur a aussi ce rôle de disciple : il assiste à une discussion qui remet en cause tous les principes de la société du XVIIIème siècle, l’intention de Diderot est de le faire réfléchir. Tous les propos tenus par Orou, quand il s’agit de religion, vont dans le même sens : ils dénoncent l’absurdité des croyances et des pratiques religieuses. La répétition de « Mais ma religion ! Mais mon état ! » fait de l’aumônier un personnage ridicule digne de la comédie.

    Si Socrate ne défend pas une vérité, Orou quant à lui défend toutes les valeurs des Tahitiens et critique ouvertement l’Europe et ses principes. Il les défend en utilisant toutes les ressources de la rhétorique. Ainsi, A. dans le chapitre V remarque que le discours d’Orou est « un peu modelé à l’européenne. » Comme bien souvent au XVIIIème siècle, la rhétorique permet de défendre des idées, d’émettre des critiques avec force dont la religion constitue la cible principale.

    A lire, l’extraordinaire roman de Diderot : La religieuse.

  • Discussion théologique

    L’interdit de l’inceste ne peut avoir un fondement religieux, cela est contradictoire avec l’origine de l’humanité telle qu’elle est perçue par les chrétiens :

    « Orou. Un inceste ?... Y a-t-il longtemps que ton grand ouvrier sans tête, sans mains et sans outils, a fait le monde ?

    L’Aumônier. Non.

    Orou. Fit-il toute l’espèce humaine à la fois ?

    L’Aumônier. Il créa seulement une femme et un homme.

    Orou. Eurent-ils des enfants ?

    L’Aumônier. Assurément.

    Orou. Suppose que ces deux premiers parents n’aient eu que des filles, et que leur mère soit morte la première ; ou qu’ils n’aient eu que des garçons, et que la femme ait perdu son mari.

    L’Aumônier. Tu m’embarrasses ; mais tu as beau dire, l’inceste est un crime abominable , et parlons d’autre chose. »

    Diderot ne suggère pourtant pas que l’homme pourrait se laisser aller à tous ses instincts : il affirme que nos croyances et nos pratiques sont relatives, qu’elles ne vont pas de soi, et qu’elle mérite l’examen attentif d’un regard extérieur.