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La critique fait son cinéma !

vendredi 25 avril 2014

Titre alléchant, sens de la formulation détonnant et autre structure routinière, chaque critique cinématographique est dotée d’un aspect théâtral. Tout en présentant un film, la critique se veut de recréer le sien. A chaque texte, on remarque alors qu’un auteur va écrire le scénario d’une présentation filmique, en suivant une structure bien précise faite de codes et de règles d’écriture.

Pour définir cette structure, nous nous appuierons sur trois textes de critiques de cinéma : « “12 years a slave”, l’esclavage, une infamie qui broie les corps » de Jacques Mandelbaum pour Le Monde, « 12 years a slave » de Pierre Murat pour Télérama ainsi que « L’esclave se rebiffe » de Bruno Icher pour Libération, évoquant tous le film 12 years a slave de Steve McQueen. Lorsqu’on analyse ces critiques, nous pouvons remarquer la présence d’éléments récurrents. Ces éléments, nous pouvons alors les appeler des personnages ou des actants qui vont prendre vie pour imprégner nos récits.

Tout d’abord, nous remarquons qu’une grande place est accordée à la thématique globale du film. Largement explicitée dans la critique, elle est l’un des personnages principal car elle est souvent remise en question ou reliée à d’autres films. Dans la critique de Bruno Icher on peut citer la phrase suivante : « McQueen résume l’esclavage américain à un concours de sévices ». On voit alors que le thème est l’élément sur lequel on va le plus s’attarder dans la critique. Ensuite, nous avons pu décrypter un plus ou moins long rappel des faits. Lorsqu’il ne s’agit pas d’une tranche d’histoire, le film est alors rattaché à une mode ou un phénomène social qu’il voudrait donner à voir. Mais dans tous les cas, la critique essaie de relier le ce produit du 7ème art à quelque chose, essayant toujours de justifier le film.

Mais parfois, la critique se fait des films !

Ces deux éléments forment alors la description très globale du film présenté. Vient ensuite le besoin compulsif de comparer une œuvre à une autre. D’abord avec d’autres créations du même réalisateur, qui mène parfois à des comparaisons quelque peu boiteuses. 12 years a slave est notamment comparé à Shame et Hunger, des films totalement différents mais que les critiques associent par « les motifs favoris » du réalisateur, à savoir le « dolorisme et l’incarcération, physique ou mentale », au risque de faire passer le bon Steve McQueen pour un adepte d’habitudes déviantes et obscènes puisqu’il est même question de « sadisme » dans la critique de Pierre Murat. Le parallèle étant fait avec les films du même réalisateur, il faut ensuite le confronter avec les autres longs ou courts métrages du même thème. Des comparaisons un peu plus justifiées qui amènent à de réelles réflexions. Ici, 12 years a slave fait l’objet de nombreuses comparaisons avec Django Unchained et Lincoln, sortis tous les trois dans un laps de temps très court. Il est alors question d’identité et d’éthique américaine ainsi que des « cicatrices » laissées par le passé.
Ensuite, il est question des procédés filmiques mis en œuvre pour produire un ouvrage cinématographique, chers au réalisateur ou non. Dans nos critiques, les auteurs ont su dégager ces détails. Pierre Murat dit alors « Il adore les plans fixes démesurément étirés, mais calculés à la seconde près, qui créent une vérité parallèle, plus vraie que vraie. ». On en trouve encore chez Jacques Mandelbaum, où il est question du « plan-plateau » qui « ouvre le film ». On a donc un gisement de vocabulaire technique du cinéma, pas forcément compréhensible pour tout le monde.

D’autre part, d’autres éléments n’apparaissent pas forcément dans toutes les critiques mais font partie du grand panier à ingrédients dont les auteurs se servent pour rédiger : les performances des acteurs entre la révélation et la déception (Brad Pitt déçoit Pierre Murat alors que Michael Fassbender est louangé par Jacques Mandelbaum), ce que le réalisateur a failli ou a manqué (sa cible en l’occurrence d’après Bruno Icher) , les décors, la morale du film, le scénario, les dialogues, les effets spéciaux quand il y en a…

La critique à proprement parler se fait tout au long du texte, alliant l’usage d’expressions saillantes et formulations farfelues. Chaque critique refait en quelque sorte son petit film à l’intérieur de sa critique. On remarque un grand nombre de marques de théâtralité, notamment les phrases courtes, des tournures orales avec des expressions du langage courant, des questions oratoires, « Quelle différence au fond ? » par Jacques Mandelbaum, ou même encore des fragments de phrase exclamatives entre parenthèses, comme « (les oscars vont pleuvoir !) » dans le texte de Pierre Murat. Les expressions fusent et on retrouve des gradations d’idiotismes pompeux à n’en plus finir « Sous sa caméra, le destin de Solomon Northup n’est plus un fait divers, mais une abstraction lyrique. Presque un opéra. ». Le ton solennel est aussi donné dans la critique du Monde « L’enfer ouvre ses portes », dédramatisé une ligne plus loin : « songeons que McQueen nous fait un prix d’ami ». Le jeu entre les tonalités et le sens de la formulation sont donc à maîtriser pour écrire une bonne critique cinématographique.

Toutes les critiques ont alors des structures profondes qui se ressemblent, en modifiant la surface. On a alors des textes variables, certains s’inscrivant dans l’équivalent du cinéma d’auteur et les autres, rédigeant leur critique à la manière des séries z. Toujours sur la même trame, les auteurs de critiques ajustent leurs actants en fonction du film, en donnant vie à ces éléments pour les confronter comme au théâtre ou au cinéma.