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La fonction du poète au Moyen-âge

lundi 10 février 2003

Extrait de L’état du monde De Rutebeuf, poète du XIIIème siècle. Être poète, c’est aussi dire le monde dans lequel on vit ...

L’état du monde (Extrait)

Parce que le monde change
plus souvent qu’un denier au Change,
je veux rimer sur ce monde changeant.
L’été est passé, maintenant c’est l’hiver ;
le monde était bon, maintenant c’est différent,
car personne ne sait plus
travailler au bien d’autrui,
s’il ne pense pas y trouver son profit.
Chacun se fait oiseau de proie :
nul ne vit plus que de proies.
C’est pourquoi je vais dire l’état où est ce monde,
qui de tout bien se vide et s’émonde.
Tout d’abord, les religieux
devraient vivre saintement :
c’est mon avis.
Or, ils sont de deux sortes :
les uns sont des moines blancs ou noirs,
qui possèdent maintes belles résidences
et maintes richesses solides.
Ils sont tous esclaves de Cupidité.
Sans cesse ils veulent prendre sans jamais donner,
sans cesse ils achètent sans jamais rien vendre.
Ils prennent, et on ne leur prend rien.
Le plancher sous eux est solide :
ils peuvent accroître leurs richesses.
On ne prêche plus dans les cloîtres
sur Jésus-Christ ni sur sa mère,
ni sur saint Paul, ni sur saint Pierre.
Celui qui se débrouille le mieux dans le monde,
c’est lui le meilleur au regard de la règle.
Ensuite, il y a les Mendiants
qui par les villes vont criant :
"Pour l’amour de Dieu, donnez du pain aux Frères !"
Il y en a de vingt espèces.
Voilà une fraternité bien cruelle,
car, par la sainte Trinité,
chaque couvent voudrait que l’autre
voguât dans un chapeau de feutre
au plus périlleux de la mer :
c’est ainsi que s’entraiment les avares.
Ils sont cupides, me semble-t-il :
voleur habile que celui qui prend au voleur,
et eux trompent les trompeurs,
dérobent les dérobeurs,
servent des tromperies aux trompeurs
et ôtent leurs robes aux dérobeurs.
Après ces propos,
il me faut parler de la sainte Eglise,
car je vois de nombreux chanoines
vivre du patrimoine de Dieu :
ils ne doivent en prendre, selon l’Ecriture,
que ce qui leur est nécessaire pour vivre,
et tout le reste, humblement,
ils devraient le répartir
et le distribuer aux pauvres.
Mais ils verront le pauvre
crever de misère,
de faim, de froid :
dès lors que chacun a une cape fourrée,
des deniers pleins sa bourse,
ses coffres pleins, pleine sa huche,
peu lui chaut qui l’appelle pour l’amour de Dieu
ou pour l’amour de Dieu lui demande quelque chose,
car Avarice, dont il est esclave,
lui ordonne d’accumuler,
et c’est ce qu’il fait, à mon avis.