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La forme dialogique

novembre 2002

La forme dialogique dans Le rêve de d’Alembert

La plupart des critiques s’accordent pour dire que les trois dialogues réunis sous le titre Le rêve de d’Alembert constituent « un ensemble singulièrement riche et révélateur de l’écriture philosophique de Diderot. » (in Diderot Le matérialisme par Jean-Claude Bourdin, édition PUF, 1998).

Dans plusieurs de ses œuvres, Diderot utilise la forme dialogique, signe non seulement de sa passion pour le théâtre, mais surtout d’une forme philosophique héritée des dialogues socratiques.

Dans les textes de Platon, le dialogue fonctionne sur le modèle du question-réponse. Cette démarche, qui s’oppose à celle des sophistes - pour simplifier ! - , repose sur une technique de la mise en doute dans le but non pas d’imposer la vérité, mais de s’en approcher, de la faire surgir progressivement.
Cette démarche, que l’on peut qualifier d’heuristique, est aussi celle des Lumières : les dialogues ne sont pas absents dans les œuvres de philosophes tels que Voltaire (Dialogue entre un mourant et un homme qui se porte bien), Rousseau (Rousseau juge de Jean-Jacques), etc.

L’on peut ainsi légitiment partir du principe que cette forme d’élection qu’est la forme dialogique répond à un projet philosophique de recherche de la vérité. _ S’il y a bien dialogue, à proprement parler, dans Le Rêve de d’Alembert, celui-ci se révèle d’une complexité significative. En effet, loin de suivre un modèle canonique d’échange entre deux ou plusieurs interlocuteurs, Diderot en met scène deux personnages autour d’un troisième qui rêve. La situation de communication est donc particulière : les propos du personnage principal, d’Alembert, sont proférés par Mademoiselle de L’Espinasse qui rend compte de ce qu’elle lui a entendu dire toute la nuit. _ Le docteur Bordeu explique ce qui avait pour elle l’apparence du délire. Quant à d’Alembert, il intervient sporadiquement, prenant vaguement conscience de ce qui se dit à son chevet.

Le Rêve de d’Alembert est encadré par deux textes dans lesquels la forme dialogique est explicitement présentée comme telle : Entretien et Suite de l’entretien.

C’est donc guidé par la notion de rêve que nous analyserons la forme dialogique de ce second dialogue.

Problématique : Dans quelle mesure la forme dialogique du Rêve de D’Alembert permet-elle, malgré sa forme polyphonique, d’exprimer le cheminement d’une même pensée ?

I/ Une démarche philosophique :l’héritage platonicien

1)De l’usage des questions.

Parodie humoristique du questionnement au début de l’œuvre. Même sans parler de parodie, l’on peut dire que Le Rêve s’ouvre sur des questions qui par leur sujet et par leur nombre, donnent à ce début de dialogue légèreté et humour : « Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? Est-ce qu’il est malade ? » (…) Est-il éveillé ? (…) Qu’a-t-il mangé à souper ? (…) Et qu’est-ce qu’il disait ? de la géométrie ? » La forme dialogique, au début de l’œuvre prend la forme d’une consultation médicale !

  • Par contraste et dans un autre registre, philosophique cette fois, il s’agit de stimuler la réflexion par des questions. Nombreux exemples dans le texte. Par exemple p. 105 , Bourdeu répond à la question de Julie par une autre question :

    « Mademoiselle de L’Espinasse : Je vois bien l’emploi de quelques-uns des brins du faisceau ; mais les autres, que deviennent-ils ?

    Bordeu : « Et vous croyez qu’une autre que vous aurait songé à cette question ? »

    Dans cette 1ère sous-partie, on étudie donc les questions et leurs fonctions. On peut aussi se livrer à une brève interprétation de celles-ci à la lumière de théories sur le langage (Jakobson et les fonctions du langage par ex.)

    La fréquence de ces questions participent d’un projet plus vaste qui est de faire naître la vérité, plutôt que de l’imposer.

    2)Une approche de la vérité

    D’Alembert, tel Socrate qui fut comparé à un poisson torpille, paralyse non pas son adversaire mais Julie de L’Espinasse qui n’entend pas les propos de son ami (voir p. 67 sqq). Peu à peu, celle-ci sera menée au cœur de la pensée du rêveur par un interlocuteur, le docteur Bordeu, qui se fait maître à penser : un maître à penser qui dévoile la vérité plus qu’il ne l’impose. Ainsi, lorsqu’au début Julie fait état de son ignorance il se contente de réponses laconiques, préférant écouter la suite du rêve de d’Alembert :

    « Mademoiselle de L’Espinasse (…) est-ce que vous trouvez du sens à cela ?

    Bordeu : Beaucoup.

    Mademoiselle de L’Espinasse : Il n’est donc pas fou ?

    Bordeu : Nullement. »

    Il faudrait étudier dans cette 2ème sous partie tous les procédés dont l’objectif est de susciter la réflexion.

    3)Rêve et philosophie

    Le rêve est pour Diderot un moyen privilégié de susciter la réflexion. En effet, le dialogue entre Julie et Bordeu se présente comme le commentaire des propos d’un rêveur illustre. _ Leur conversation est emplie de ce rêve, présenté d’abord comme une énigme insondable par mademoiselle de L’Espinasse, puis comme un discours de portée philosophique par le docteur. Ce glissement d’un discours délirant à un discours raisonnant se fait progressivement dans le dialogue. La présence de D’Alembert complexifie le dialogue. Son rôle est multiple : il est à la fois l’auteur d’un rêve lu par une tiers personne, et celui d’un discours philosophique. En même temps, il joue aussi le rôle d’un interlocuteur que l’on repousse : voir p. 91, 101, 107, 114, 129, 153.

    II/ « cela est léger et profond »

    Cette phrase prononcée par Bordeu p. 86 soulève le problème de la forme à donner aux questions philosophiques. _ Si le texte de Fontenelle lui paraît « léger et profond », ce ton ne semble pas être celui à adopter pour traiter des questions débattues dans Le Rêve : « Franchement, je ne sais si ce ton frivole convient aux sujets graves. » Et Bordeu de résumer Le Rêve de d’Alembert suite à la question de Julie :

    « Mademoiselle de L’Espinasse : Qu’appelez-vous une sujet grave ?

    Bordeu : « Mais la sensibilité générale, la formation de l’être sentant, son unité l’origine des animaux, leur durée, et toutes les questions auxquelles cela tient. »

    Pourtant, la frivolité, la légèreté sont parties intégrantes du dialogue. Trois procédés sont convoqués : le dialogue et la théâtralité, le récit enchâssé dans le dialogue, le métadiscours, fonction et enjeux : Le Rêve s’approprie toutes les instances énonciatives possibles.

    1)« Mais vos histoires »

    Elles sont effectivement très nombreuses. Voir p. 110, 113, 118, 121, 126, 135, 139, 141, 162.
    Dans cette 1ère sous-partie, il faudrait analyser le fonctionnement et la (les) fonction(s) de ces récits enchâssés dans le dialogue.

    2)Le dialogue et la théâtralité

    Dans cette 2ème sous-partie il faudrait analyser tous les éléments qui apparentent Le Rêve de d’Alembert à une œuvre dramatique : enchaînement des répliques, prise en compte de l’interlocuteur, coup de théâtre, entrée et sortie des personnages, didascalies, récepteur de niveau 1 (le personnage) et récepteur de niveau 2 (D’Alembert est à la fois acteur, public et auteur de la pièce qui se joue devant lui), fonction du manuscrit : à la fois objet du décor et symbole d’une pensée en mouvement, d’une pensée à déchiffrer.

    3)Le métadiscours : fonction et enjeux

    Il allie légèreté et préoccupation sérieuse : voir p. 81 : « Docteur, vous me permettrez de passer ceci. »

    Ces trois procédés sont à l’image de l’œuvre de Diderot : œuvre complexe, à la forme dialogique elle-même complexe, pour mieux dire les subtilités d’une pensée qui trouve son unité dans la polyphonie.

    III/ Un monologue à trois voix

    Cette idée est suggérée dès le début de l’œuvre p. 69 :

    « Mademoiselle de L’Espinasse : Vous êtes bien heureux… « Ma difficulté vient peut-être d’une fausse idée. »

    Bordeu : Est-ce vous qui parlez ?

    Mademoiselle de L’Espinasse : Non c ’est le rêveur. »

    1)Le dialogue : adéquation de la forme et de la pensée.

    La forme dialogique permet de dire toutes les nuances du cheminement d’une pensée, derrière l’artifice qui met en scène trois personnages. _ Elle permet par exemple d’approfondir certains points, de revenir sur d’autres qui posent problème, etc. On peut analyser par exemple les différentes reprises de ce qui avait déjà été dit : reprise p. 108 de la p. 103 sur la formation de l’animal.

    2)L’unité de la pensée de Diderot

  • sur la sensibilité de la matière
  • sur la théologie : Voir article de Sylviane Albertan-Coppola « Le Rêve de D’Alembert ou le glas de la théologie » in Le Rêve de D’Alembert, Le fils naturel et les écrits annexes Diderot, ouvrage dirigé par Jean-Louis Tritter, édition Ellipses, 2000.

    3)Le dialogue : forme philosophique d’une pensée toujours vivante, toujours en marche, à l’image du monde qu’elle décrit : « Ce à quoi le lecteur entraîné et médusé assiste en direct, grâce au détour de la fiction dialoguée, c’est au spectacle de la vie même, jusque dans ses émanations les plus intimes. Et plus encore que l’explication de la vie, ce qui semble intéresser Diderot, penseur des Lumières, C’est la vie ici (-bas) et maintenant. » Citation de Sylviane Albertan-Coppola (op.cit).