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La joie et le tragique

2010

de Jean Tellez

Publié aux éditions Germina, 2009.

Publié dans l’excellente collection Les clés de la philo, cet ouvrage présente non seulement les aspects essentiels de la philosophie de Clément Rosset, mais en outre trace la genèse de sa pensée depuis la publication de son premier ouvrage, La philosophie tragique (1960) jusqu’aux oeuvres de la maturité. Jean Tellez s’attache ainsi à analyser la première et la seconde philosophie de Rosset, que nous retrouvons dans l’étonnante alliance des termes de la « joie » et du « tragique ».

La philosophie de Clément Rosset trouve l’une de ses expressions dans le poème de Parménide, qui définit et affirme ainsi la singularité du réel :

« Ce qui existe existe, ce qui n’existe pas n’existe pas. »

C’est dans Le démon de la Tautologie (1997) que Clément Rosset explique les singularités de la tautologie : « La tautologie prétend attirer l’attention sur le fait qu’une chose quelconque est la chose qu’elle est, sans qu’il y ait quelques possibilités que ce soit de modification ou d’altération. » (1)
Dans son étude sur la philosophie de Rosset, Jean Tellez précise la nature de cette tautologie : « une tautologie ne définit pas au sens habituel du mot et pourtant, en un certain sens, définit quand même. Dire d’une chose qu’elle est ce qu’elle est, ce n’est pas livrer quelque propriété spécifique permettant de la ranger dans un groupe de choses ayant la même propriété, ce que fait habituellement une « définition ». Pourtant cela permet de la démarquer individuellement, de la reconnaître comme absolument elle-même : ‘C’est justement la définition du réel que d’être sans définition, ou sans autre définition que son fait.’(2) » (J. Tellez, page 50)

Le poème de Parménide permet ainsi à Rosset de qualifier le réel « d’événement » : « il est ce qui arrive (par exemple sous nos yeux) », ce qui « souligne à nouveau son caractère insaisissable » nous dit Jean Tellez, car « ce qui arrive, n’arrive qu’une fois (...) ; le réel est tout entier dans sa première fois, qui est sa seule fois. » (J. Tellez page 50).

Si la tautologie permet de définir le réel, c’est dans la littérature que Rosset puise des exemples pour définir le rapport que nous avons, la plupart du temps, avec lui. Ainsi, Rosset reprend le mythe d’Oedipe pour en proposer une toute autre analyse que la version psychanalytique que nous connaissons et que l’on retrouve dans « le complexe d’Oedipe ». Il parle pour sa part de « structure oraculaire de l’illusion », dont l’histoire d’Oedipe est, nous dit Jean Tellez, « le modèle » (J. Tellez page 58). Le problème est le suivant : face à un événement désagréable, on ne cesse de protester que les choses auraient dû se passer autrement, mais on est bien en peine de préciser le scénario selon lequel elles auraient dû se produire. Et cela pour une raison simple : « l’événement, du fait même qu’il est arrivé, a tué dans l’oeuf toutes les autres possibilités d’accomplissement. Toutes ces versions alternatives ne sont plus rien et l’événement dans sa version réelle est tout. L’illusion consiste en un entêtement à attribuer, envers et contre tout, une certaine sorte d’être à ces autres versions. » (J. Tellez page 58)
Ainsi, Oedipe se crève les yeux quand il se rend compte qu’il a tué son père et épousé sa mère, c’est-à-dire lorsqu’il se rend compte qu’il a réalisé « la prédiction fatale » en « cherchant à lui échapper. » (J. Tellez page 58). « On pourrait s’étonner, écrit Jean Tellez, que le geste même de nous garder d’un mauvais coup soit précisément ce qui nous livre à ce mauvais coup. Pourtant les exemples seraient innombrables : en voulant échapper à une agression par des voyous, on ne se fait que plus durement rosser par eux, en voulant éviter une impolitesse on commet la pire des gaffes, en marchant avec précaution sur du verglas pour ne pas tomber, on tombe ... Il y a là une inépuisable veine comique de la condition humaine... » (page 58)

Ainsi, Oedipe est ce que Rosset appelle un « illusionné », c’est-à-dire quelqu’un qui est aveugle non pas de ne pas voir mais de voir. Oedipe se crève les yeux car il est stupéfait qu’arrive ce qui était prévu : "il est stupéfait de l’avènement de ce qu’il savait devoir arriver."

Ce qui arrive est .... cruel. Cette cruauté du réel fait même partie de sa définition. Mais pourquoi le réel est-il cruel ? Quelles pistes de réflexions propose Clément Rosset ? L’une d’elles met en relation le hasard et le réel : le réel est cruel et insignifiant en ce qu’il relève du hasard. Nous avons ici l’idée que toute chose paraît « produite par le hasard et sans importance notable au vue des circonstances qui l’environnent. » (J.Tellez page 69). Si toute chose arrive par hasard, alors toute chose est finalement insignifiante. Le hasard est un peu comme un chemin : chaque homme a devant lui une multitude de chemin, mais avoir tous les chemins devant soi c’est un peu comme n’avoir aucun chemin déterminé. Cette idée était déjà présente chez Sophocle « qui associe deux termes : pantoros (tous les chemins) et aporos (dépourvu de chemin). L’homme n’a aucun chemin parce qu’il a tous les chemins ouverts. » (J. Tellez page 70). L’épisode de la route suivie par Oedipe au moment où il s’apprête à rencontrer son père pour le tuer est significative (voir à la page 70 de La joie et le tragique).

Si l’idée du tragique mène au pessimisme, il n’est pourtant pas la seule voie d’accès au réel. La joie peut en effet regarder le tragique en face ...

Ainsi, pour Rosset, « l’homme joyeux ne se réjouit pas de tel ou tel bonheur particulier, mais du fait général que l’existence existe. » (3).

Rosset appelle la joie « la force majeure » dans un ouvrage du même nom. Elle se définit comme "une réjouissance inconditionnelle de et à propos de l’existence, or il n’est rien de moins réjouissant que l’existence à considérer celle-ci avec froideur et lucidité d’esprit", comme l’attitude tragique pourrait le suggérer.
Pour Rosset, on est donc fou de joie au sens propre de la folie, car on ne peut justifier la joie par telle ou telle raison. La joie ne se confond ni avec les plaisirs de l’existence, ni même avec le bonheur. Elle est une attitude face au monde qui a quelque chose de permanent, de régulier, et qui prend tout du réel, ses bons comme ses mauvais côtés. Ainsi, on est joyeux d’exister, et ce n’est pas malgré le monde ni même grâce à lui.

Dans La joie et le Tragique, Jean Tellez a de très belles pages sur l’allégresse, l’autre nom de la joie : « L’allégresse est une grâce, à l’image de celle que l’on accorde au condamné à mort : miraculeuse surprise qui vient changer la donne. (...) On assiste alors à une transformation stupéfiante. Le réel qui terrifiait enchante, l’horreur de vivre devient appétit de vie, l’accablement d’exister devient joie de vivre. » (J. Tellez, page 138).


(1) Clément Rosset, Le démon de la tautologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1997, p. 33.

- (2) Le Réel, Traité de l’idiotie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1997, p.35.

(3) Principes de sagesse et de folie, in L’école du réel, Paris, Les Éditions de Minuit, 2008, p. 278.


Lire un extrait du livre sur le site des éditions Germina

Messages

  • "Si l’idée du tragique mène au pessimisme, il n’est pourtant pas la seule voie d’accès au réel. La joie peut en effet regarder le tragique en face ..."

    Quelques précisions :

    - au sujet de la question de la joie tragique, Clément Rosset prend l’exact contre-pied de Cioran. Si tous deux considèrent l’ordre comme une exception du désordre (voir aussi la théorie du savoir tragique dans Logique du pire, p9 - à mon sens essentiellement inspirée par Le gai savoir nietzschéen - cf §109), à l’origine de leur conception du hasard et du réel comme tragique, ils en tirent des conclusions radicalement opposées (le pessimisme tragique de Cioran, la joie tragique de Rosset).

    - remarque importante, ce n’est pas exactement que la joie puisse "regarder le tragique en face", mais plutôt (il me semble) que le regard tragique est une condition nécessaire de la joie (c’est-à-dire de la joie tragique - totalitaire) : "elle [la joie] consiste en une adhésion pure et inconditionnelle au réel, qui ne passe pas par la pensée d’une providence, ni bien sûr d’une philosophie de l’histoire, mais implique en revanche une connaissance du tragique" (La force majeure, p ?), ou encore "l’allégresse implique un savoir tragique mais ne se confond pas avec lui. Elle ne connaît du tragique que dans la mesure où elle connaît du réel en général, dont le tragique n’est qu’une qualité parmi d’autres. On la définirait donc plus justement, en attendant une meilleure approximation, comme savoir du réel [...] désignant non seulement une heureuse disposition d’humeur mais encore et surtout une exceptionnelle disposition d’esprit, je veux dire une extraordinaire aptitude au savoir [...] l’allégresse sans le savoir n’étant que fausse allégresse, le savoir sans l’allégresse que faux savoir. La première est par trop fragile, le second par trop limité" (L’objet singulier, p98-99)