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Le Papalagi : Réflexions sur le voyage en Polynésie

2004

Le Papalagi, mythes et réalités : réflexions sur le voyage en Polynésie.

Le papalagi est un mot qui aujourd’hui désigne l’homme blanc, l’Européen, dans certaines îles du Pacifique. Mais à l’origine, le papalagi, c’est la voile blanche des bateaux des premiers missionnaires arrivés aux îles de Samoa, et les habitants de ces îles, comme le veut la légende, prirent ces voiles blanches, étincelantes sous le soleil, pour quelques phénomènes venus du ciel. Le Papalagui, c’est aussi le titre d’un livre publié dans les années 1920, et qui se présente comme un document ethnologique de première importance, parce qu’il reproduirait les discours de Touiavii, chef de tribu de Tiavéa à Samoa. Ces discours auraient été recueillis et compilés par un Allemand, Erich Scheurmann , qui a voyagé dans les mers du Sud à cette même époque. Si les termes de « mythes » et de « réalités » sont aussi présents dans le titre de cette conférence, c’est un peu par facilité ! En fait, ce que je vais analyser ici, c’est le regard qu’un Homme peut porter sur un autre, et qui est un regard mêlé de curiosité et d’admiration, mais aussi de remise en question - de soi et des autres, et de soi par les autres.

La question des origines a intéressé les voyageurs européens des Grandes Découvertes - du XVIème au XVIIIème siècle-, qui ont raconté ce qu’ils ont vu au cours de leurs pérégrinations, et ces textes constituent ce que nous appelons aujourd’hui « la Littérature de voyages ».

La frontière qui oppose la fiction de l’écrit documentaire n’est pas toujours très net quand il s’agit de voyages, et en particulier quand il s’agit d’un sujet qui touche à la découverte d’autrui. Car en effet, ce qui frappe bien davantage les Grands Voyageurs, c’est peut-être moins la découverte de nouveaux climats et de nouveaux paysages que la rencontre avec un Autre si radicalement différent de soi. A ce propos, nous noterons que le vocabulaire est toujours très révélateur : lorsqu’un navigateur prend la mer pour découvrir le monde, il écrit une « relation » terme qui désigne bien plus qu’un simple journal de voyage. La relation, c’est à la fois une réflexion sur le voyage avec ses buts scientifiques, géographiques et économiques, une description des aléas de la navigation, mais c’est également l’expression personnelle d’une rencontre qui restera déterminante dans la vie du navigateur. Ainsi, lorsque Louis-Antoine Bougainville publie son Voyage autour du monde en 1771, il s’attache d’abord à décrire les beautés des îles polynésiennes tout en peignant une façon de vivre qui lui était étrangère et qui fait de ces îles, et en particulier de Tahiti, un paradis terrestre :

« je me croyais transporté dans le jardin d’Eden : nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers (…). Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des troupes d’hommes et de femmes assises à l’ombre des vergers ; tous nous saluaient avec amitié ; (…) ; partout nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur. »

Et l’auteur de détailler ainsi les mœurs tahitiennes qui lui semblent douces parce que ce peuple vit dans la tranquillité et la joie en profitant de la générosité de la nature, de ce sol qu’il qualifie de « sol le plus fertile du monde ». Toute sa vie, le navigateur regrettera de ne pas avoir pu retourner à Tahiti, dont il garde un souvenir ému, celui d’un paradis désormais inaccessible pour lui. En un mot, il sera nostalgique, éprouvant un sentiment à la fois doux et pénible, qui se traduit par le regret de ne pas vivre là où il le souhaiterait. D’où vient cette nostalgie ? Sûrement pas d’un sentiment mièvre et doucereux, mais plutôt d’une réflexion anthropologique, philosophique, et personnelle.

Anthropologique parce que le navigateur rend compte des mœurs de tout un peuple. A peine débarqué de leur bateau après un voyage éprouvant, Bougainville et ses hommes sont accueillis par « une foule d’hommes et de femmes qui ne lassaient point -je cite - de nous considérer ; les plus hardis venaient nous toucher, ils écartaient même nos vêtements, comme pour vérifier si nous étions absolument faits comme eux : aucun ne portait d’armes, pas même de bâton. » Cette foule d’hommes et de femmes n’est pas ensuite décrite directement. L’auteur évoque plutôt des attitudes, des comportements qui ont attiré son attention. Il note ainsi la présence d’un honorable vieillard « qui parut à peine s’apercevoir de [leur] arrivée » et qui fut « fort éloigné de prendre part à l’espèce d’extase que notre vue causait à tout ce peuple, son air rêveur et soucieux semblait annoncer qu’il craignait que ses jours heureux ne fussent troublés par l’arrivée d’une nouvelle race. » Quelques années plus tard, en 1782, lorsque Denis Diderot, grand philosophe de l’époque des Lumières, imaginera un Supplément au Voyage de Bougainville, il reprendra précisément cette anecdote, mais nous y reviendrons.

Poursuivant son travail d’observateur, Bougainville décrit d’abord l’habitation du chef qui le reçoit. Elle se distingue des autres par sa grande taille, son absence de meuble et d’ornement, si ce n’est « deux figures de bois » représentant des dieux. Plus loin dans le récit, il revient sur les habitations tahitiennes et il note que « rien ne ferme dans leurs maisons, tout y est à terre ou suspendu, sans serrure ni gardiens. » On voit bien, avec ce genre de remarques, que la description qui est donnée ici est empreinte du regard d’un homme qui ne peut, dans un premier temps, se défaire des us et coutumes de sa propre civilisation : que rien ne ferme à Tahiti est un sujet d’étonnement pour ce Français du XVIIIéme siècle qui doit protéger sa maison des vols, et pour qui la notion de même de propriété est hautement estimable.

Après la description de la maison, voici celle du repas : « le chef nous proposa ensuite de nous asseoir sur l’herbe au dehors de sa maison, où il fit apporter des fruits, du poisson grillé et de l’eau ; pendant le repas, il envoya chercher quelques pièces d’étoffes et deux grands colliers faits d’osier et recouvert de plumes noires et de dents de requins. » Il faudra attendre plusieurs pages avant de trouver davantage de détails sur la façon de se nourrir des Tahitiens du XVIIIème siècle. Et ces détails viendront conforter d’autres observations sur la beauté des Polynésiens : « Au reste, la santé et la force des insulaires qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de l’air et de la bonté du régime que suivent les habitants ? Les végétaux et le poisson sont leur principale nourriture ; ils mangent rarement de la viande, les enfants et les jeunes filles n’en mangent jamais, et ce régime, sans doute, contribue beaucoup à les tenir exempts de presque toutes nos maladies. » Bougainville continue sur le même ton lorsqu’il évoque les hommes : « Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés ; pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulles part d’aussi beaux modèles. »

Bien d’autres aspects détaillés dans cette œuvre concourent à faire de Tahiti un jardin d’Eden, qui se définit par « cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir » et un repos de l’âme et du corps, érigé en art de vivre.

On le voit bien à travers ces exemples, la description d’une terre étrangère passe par un jugement personnel et des comparaisons inévitables avec nos propres habitudes. Le navigateur ne se contente pas de décrire ce qu’il voit, il le juge, et en donne une image très orientée. C’est très sincèrement que Bougainville montre son attachement à la Polynésie, mais c’est aussi une façon de montrer que la France a tout intérêt à avoir la main mise sur ce Paradis terrestre au sol fertile. Les terres d’Outremer sont donc tout autant un sujet d’émerveillement presque poétique, qu’un moyen d’enrichir la nation qui les prendra sous son protectorat. A cette époque, personne n’ira nier la richesse d’une telle possession, mais se pose tout de même la question de la légitimité d’une telle entreprise. Certes, le navigateur, parce qu’il est un conquérant obéissant au pouvoir royal, ne peut pas se montrer hostile à la colonisation. Mais dans un siècle - le XVIIIème - où se pose la question de la place de l’Homme dans le monde, dans la société et par rapport à Dieu, il n’est pas possible de regarder autrement que comme une imposture la volonté de domination d’un peuple sur un autre, et l’on sait aujourd’hui que ce genre de question reste d’actualité dans certains coins de la planète …

Ainsi, croyant avoir découvert Tahiti, Bougainville y plante une stèle pour y marquer sa possession : « ce pays est à nous ». Diderot dénonce cette manière de faire en imaginant, dans son Supplément au voyage de Bougainville, les adieux du vieillard (celui que j’évoquais tout à l’heure) :

« Ce pays est à toi ! Et pourquoi ? Parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays est aux habitants de Tahiti, qu’en penserais-tu ? »

C’est précisément ce point qui est remis en question par les philosophes des Lumières : de quel droit prendre possession d’un peuple, d’une terre, de quel droit imposer un mode de vie européen à un peuple qui est heureux de sa manière de vivre ? Nous sommes ici au carrefour d’une pensée qui, voguant à travers les mers, pose des questions d’une importance déterminante pour la condition humaine Le spectacle des heureux Tahitiens a pu donner lieu à bien des mythes, comme celui de l’Homme à l’état de nature, qui serait l’homme bon, sans perversion aucune. On sait aujourd’hui que les guerres et les barbaries n’ont pas épargné les habitants du Pacifique, et que sur une seule et même île, les guerres intestines ont pu faire de nombreux morts. Mais l’on sait aussi que les Européens, avec leur volonté de conquérir le monde et tout ramener à leurs propres valeurs, ont annihilé une partie de la culture polynésienne dans les îles où ils se sont implantés. Face à cet état de fait, Diderot prend la parole par identité interposée, dans le discours du vieillard, puis dans celui qu’il attribue à Orou, un autre sage de Tahiti. Voici donc, au XVIIIème siècle, les reproches qu’un philosophe a pu faire aux papalagis de l’époque :

-  ils sont corrompus, vils et malheureux et à cause de cela ils empêcheront les Tahitiens de vivre heureux, bonheur qu’ils trouvent dans l’innocence d’une vie naturelle : « nous sommes innocents, nous sommes heureux » écrit Diderot : le parallélisme de cette phrase est remarquable, l’innocence devenant synonyme du bonheur. Mais qu’est-ce que cette innocence ? c’est d’abord cette valeur qui rend vaine l’idée de propriété :

-  « Ici tout est à tous et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien ».

-  Cette innocence, c’est aussi la « liberté » : liberté de jouir de son pays, avec ses richesses naturelles et ses valeurs, sans le voir envahi par des idéaux étranges et étrangers : « Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; » conseille le sage vieillard aux Européens venus bouleverser ses habitudes.

-  Cette innocence vantée par le Tahitien de Diderot souligne également la vanité de ce que l’Européen appelle le savoir et qu’il oppose à l’ignorance des insulaires. On trouve cela partout dans les littératures des découvertes du XVIIIème siècle, cette aberration qui fait dire au conquérant qu’il est du côté du savoir et que ceux qu’il appelle « sauvages » sont dans l’ignorance. Diderot inverse les rôles en faisant dire au Tahitien cette phrase remarquable de sagesse : « nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; » et un peu plus loin, ces « besoins superflus » sont qualifiés de « besoins factices » et de « vertus chimériques ».

Il ne s’agit pas, bien sûr, pour Diderot de critiquer le savoir ou la pensée, car il est lui-même un philosophe, un homme de lettres et de culture. Il s’agit plutôt de remettre en cause la vanité d’un savoir qui se retourne sur soi au lieu de se tourner vers l’autre. En effet, quelle valeur peut bien avoir un tel savoir si, au lieu d’éclairer celui qui le possède, il l’éloigne de la rencontre avec l’Autre qui est peut-être la seule valeur, le seul savoir digne de ce nom. Car être philosophe c’est d’abord connaître l’Homme et donc se connaître soi-même. Si Diderot qualifie le savoir des Européens d’ « inutiles lumières » c’est justement parce que ces lumières sont vaines : elles ne permettent pas à celui qui les possède d’apprécier Tahiti à se juste valeur.

Ce qu’il dit du savoir, le philosophe le dit aussi des lois civiles et religieuses. Lorsque l’aumônier du Supplément expose ses vues à Orou, celui-ci lui répond que ses lois sont opposées à la nature, contraires à la raison, et qu’elles « ont rendu la condition de l’homme pire que l’animal. ». Autrement dit, la sagesse et la vérité ne sont pas du côté de ceux qui se disent éclairés et bien pensant. Les Européens n’ont pas de leçon à donner aux Polynésiens, et l’idée même d’une civilisation qui serait plus valable, meilleure qu’une autre est tout simplement une folie ! Diderot démonte un à un les arguments en faveur d’un mode de vie à l’européenne, peut être moins pour justifier les mœurs polynésiennes que pour inviter ses semblables à se remettre en question. Le voyage et la littérature de voyage devenant ainsi un miroir dans lequel se reflètent des défauts que seul un regard extérieur peut révéler, même si ce regard est basé sur un artifice littéraire, sur ce personnage de Tahitien imaginé par Diderot.

Avec Le papalagui publié dans les années 1920, on passe de l’artifice à l’imposture littéraire. En effet, si l’œuvre de Diderot fait bien le lien entre la réalité et la fiction, il n’en va de même deux siècles plus tard, dans le texte publié par Erich Scheurmann. Certes la préface mentionne le voyage fait par l’auteur dans les îles Samoa. Mais elle fonctionne ainsi comme un paratexte destiné à rendre le voyage authentique. Et ce voyage est double : il y a celui d’Erich Scheurmann lui-même, dans le Pacifique, et celui du chef samoanais en Europe. C’est exactement comme dans l’œuvre de Diderot : Bougainville était revenu de Tahiti avec à son bord Autoroou, un Tahitien soucieux de découvrir l’Europe. Touiavii dans le texte qui nous occupe à présent remplit la même fonction. Et c’est après avoir visité l’Europe qu’il aurait rédigé ses discours, et ses avertissements ressemblent singulièrement à ceux du Tahitien de Diderot. L’auteur allemand dit en effet dans sa préface que « ces discours représentent un appel aux peuplades des mers du Sud de rompre tout lien avec les peuples éclairés du continent européen. Touiavii, contempteur de l’Europe, vivait dans la conviction profonde que la pire des fautes commises par ses ancêtres avait été de croire que la lumière de l’Europe rendrait heureux. » Dès 1782, Diderot dénonçait déjà un certain type de voyageur qui voulait imposer ses manières de vivre à un peuple revendiquant pourtant sa propre idée du bonheur. L’auteur allemand ne fait guère autre chose pendant onze chapitres, en montrant que le papalagui est décidément un individu bien étrange ! Et quoi de mieux qu’un voyage en Polynésie pour mettre en lumière cette étrangeté qui se définit par une perversion du corps menant à la perversion de l’esprit, la perversion étant, comme chacun sait, ce qui nous détourne du droit chemin.

Tout d’abord le vêtement : le papalagui se plaît à porter des habits sombres et contraignants, qui font que son corps, je cite, « devient blanc, pâle et ne reflète pas la joie. » L’une de ces contraintes est par exemple cet objet proprement délirant qu’est la chaussette et que l’auteur décrit comme une « peau tendre en général extensible » qui « s’adapte bien au pied, ce qui n’est pas le cas pour la peau dure. », la peau dure désignant ici les chaussures qui font elles aussi l’objet d’une description pittoresque un peu plus bas : « Celle-ci est faite de la peau d’un animal robuste qu’on trempe dans l’eau, qu’on racle avec des couteaux, qu’on bat et qu’on expose au soleil jusqu’à ce qu’elle durcisse entièrement. »

Les termes utilisés pour décrire les vêtements des papalaguis nous prouvent bien qu’il s’agit d’une fiction, et non pas des vrais discours d’un Samoanais. En effet, l’auteur imite les œuvres des navigateurs en donnant de nombreux détails, mais il le fait dans un style naïf, cherchant ce qui aurait pu, éventuellement, étonner un homme des Samoa de cette époque. Il n’est pas non plus anodin de commencer par décrire ce que l’on peut appeler l’enveloppe extérieure : la littérature de voyage contient abondance de descriptions physiques de ce type. Seulement, à la description des corps nus et décorés des insulaires du XVIIIème siècle, correspond ici le drôle d’accoutrement « papalanesque », si je puis risquer ce néologisme !
Par ailleurs, la description est déjà très nettement orientée vers l’idée que le Papalagui est un individu limité par les contraintes qu’il s’impose. Il n’est pas capable d’avancer, au sens propre comme au figuré, parce tout ce qu’il fait va à l’encontre de la nature, d’où ce fameux problème de chaussures :

« Comme cela n’est - le Blanc s’en rend bien compte - pas du tout naturel, comme cela tue les pieds et les fait sentir mauvais et comme en fait la plupart des pieds européens ne sont plus capables de saisir ni de grimper sur un palmier, le Papalagui essaie de cacher sa folie en recouvrant la peau en soi rouge de cet animal avec beaucoup de boue qu’il fait briller en la frottant longtemps, de sorte que les yeux en sont éblouis et doivent s’en détourner. »

Comme je le disais, nous ne sommes ici qu’au premier chapitre, mais il contient déjà toutes les idées principales qui seront développées par la suite à savoir que le Papalagui manque de bon sens et qu’il maltraite son corps. En effet, dit Touiavii,

« il est rare qu’un Papalagui adulte sache encore gambader ou faire des cabrioles comme un enfant. Il marche en traînant son corps comme si quelque chose entravait ses mouvements. Il nie que cela soit une faiblesse et prétend que courir, gambader ou faire des cabrioles porte atteinte à la dignité d’un homme qui se respecte. »

Ce mépris pour le corps constitue à proprement parlé la plus grande misère et la plus grande folie du Papalagui qui oublie qu’il a un corps, et jamais ne court, ni ne marche ni ne saute. Le Samoanais, lui ne l’oublie pas, et c’est ce qui fait son bonheur car « un être humain sain se sent vraiment heureux quand toutes les parties de son corps vivent en harmonie avec ses sens, et non quand une partie de son corps vit alors que toutes les autres sont malades. » Et quand le corps est malade, le reste l’est aussi !

Touiavii montre qu’à bien d’autres égards, l’homme blanc est un grand malade ! Prenons par exemple la notion de temps, développée dans un chapitre intitulé « le papalagui n’a jamais le temps ». Il y a une phrase que les Européens prononcent constamment, et c’est « je n’ai pas le temps ». C’est une aberration de s’en plaindre sans cesse, puisqu’il ne peut « jamais y avoir plus de temps qu’il y en a du lever au coucher du soleil », mais « cela ne suffit jamais au Papalagui ». Les instruments de mesure du temps donne lieu, là encore, à une description savoureuse :

« Les hommes, les femmes et même les enfants à peine capables de se tenir sur leurs jambes portent dans leur pagne, soit fixée à d’épaisses chaînes de métal qui leur pendent au cou, soit nouée au poignet à l’aide d’une courroie de cuir, une petite machine plate et ronde où ils peuvent lire le temps, ce qui n’est pas facile du tout. On l’apprend aux enfants en tenant la machine contre leur oreille pour qu’ils y prennent plaisir. »

C’est à mon avis ce genre d’extrait a pu faire croire aux lecteurs des années 20, que c’est bien un habitant des Samoa qui décrit notre monde moderne. Chaque objet représentatif de notre civilisation n’est jamais nommé mais appréhendé en suivant un ordre bien défini :

-  Description précise de l’objet en insistant sur les formes et les matières ;
-  Explication de l’utilité supposée de cet objet ;

-  Et enfin, quelques remarques plus ou moins longues suggérant que l’utilisation de cet objet relève de pratiques étranges, voire démentes.

Mais plus encore que la description, c’est l’analyse du rapport au temps qui est intéressante :

« supposons qu’un Blanc ait envie de faire quelque chose et que son cœur en brûle de désir, par exemple il a envie d’aller se mettre au soleil ou de faire de la pirogue sur le fleuve ou de rendre visite à sa bien-aimée, que fait-il ? Il se gâche la plupart du temps sa propre envie en pensant sans cesse : je n’ai pas le temps d’être joyeux. Le temps voulu a beau être là, même avec la meilleure volonté du monde il ne le voit pas. Il accuse mille choses de lui prendre son temps. » et un peu plus loin : « le Papalagui emploie toutes ses forces ainsi que sa faculté de penser à essayer de gagner du temps. »

Touiavii se comporte donc comme ces navigateurs européens qui regardent avec curiosité et décrivent de façon tendancieuse, mais le chef Samoanais, lui, ne convoite rien avec avidité, puisque sa sagesse le préserve des vanités européennes. Et effet, qu’y a-t-il à convoiter ? La montre et l’horloge évoquées ici, certes indiquent le temps, mais surtout elles incarnent une conception du temps qui est loin d’être enviable, puisque le Papalagui s’en plaint continuellement, je cite encore :

« Quel fardeau accablant qu’une heure soit de nouveau écoulée ! Il prend ce disant très souvent un air triste, comme quelqu’un qui doit endurer de grandes souffrances ; et pourtant une toute nouvelle heure arrive juste après. N’ayant jamais pu m’expliquer cela, je pense qu’il doit s’agir d’une grave maladie. »

Cette réflexion me paraît particulièrement intéressante : les mœurs européennes sont décrites puis évaluées, jugées. Et la sagesse ne consiste pas à les imiter, mais à s’en éloigner.

« Oh mes chers frères ! », s’exclame Touiavii, « Nous ne nous sommes jamais plaints du temps, nous l’avons aimé et puis, comme il venait, nous ne lui avons jamais couru après. Chacun de nous en a en quantité, et nous n’avons pas à nous en plaindre. »

Voyons maintenant un dernier grief fait au Papalagui, « last but not least », comme disent les Anglais. Nous avons vu qu’il manque de bon sens quand il s’agit de son corps ou du temps, mais il y a pire : le Papalagui ne sait pas penser ! Un chapitre est très éloquent à ce sujet, et il s’intitule « La grave maladie de penser sans cesse ».

Mais tout d’abord, qu’est-ce que penser ? Touiavii propose l’approche suivante : « Quand je regarde d’ici le manguier qui est derrière l’église, ce n’est pas de l’esprit, je ne fais que le voir. Mais si je me rends compte qu’il est plus haut que l’église, c’est de l’esprit. Il ne suffit donc pas de regarder quelque chose, il faut aussi en tirer un savoir. C’est ce savoir que le Papalagui exerce du lever au coucher du soleil. »

Penser, c’est donc tirer un savoir, faire des déductions, se remplir la tête de choses et d’autres, et en être obsédé continuellement. Or, cela est extrêmement malsain : cette fâcheuse habitude ne mène à rien de bon, cela offense la nature et le bon sens, dénature le corps et appauvrit les sens : « Quand un beau soleil brille, [le Papalagui] pense aussitôt : « quel beau soleil brille maintenant ! Il pense sans discontinuer : « quel beau soleil ! C’est faux, absolument faux, c’est de l’aberration, car il vaut mieux ne rien penser quand le soleil brille. Un Samoanais sensé va étendre et chauffer son corps au soleil sans y réfléchir. Il jouit du soleil non seulement avec sa tête mais aussi avec ses mains, ses pieds, ses cuisses, son ventre, bref, avec tout son corps. »

Les manières de penser préconisées par les Papalaguis sont donc dangereuses, puisqu’elles divisent l’être humain en deux. Et en pervertissant cette faculté humaine qu’est la pensée, les papalaguis se rendent malades : « ils ne voient plus -je cite- le soleil, la vaste mer, la beauté des jeunes filles, ils n’ont plus de joie, plus rien, strictement plus rien. »

Autrement dit, l’homme moderne, l’européen qui se croit civilisé est aveugle ! Ces propos, que l’on prête à un habitant des mers du Sud, ont bien pour vocation de faire réfléchir les lecteurs européens de notre époque moderne, sans doute un peu à la façon des Lettres Persanes au XVIIIème siècle. Le miroir est plus efficace quand il est teinté d’exotisme, et il est aisé de remettre ainsi en cause des comportements qui sont, sommes toutes bien relatifs. Je laisse encore une fois la parole à notre ami Samoanais :

« On dit en Europe que cette manière de réfléchir élargit et rehausse l’esprit. Quand quelqu’un pense beaucoup et avec rapidité, on dit de lui que c’est une grosse tête. Au lieu de prendre en pitié ces grosses têtes, on les respecte tout particulièrement. (…) Et quand une grosse tête meurt, tout le pays est en deuil et se lamente de cette perte. On taille alors dans le rocher une image de la grosse tête morte et on l’expose aux yeux de tous sur la place du marché. Pour que les gens du peuple puissent bien admirer ces têtes et que cela les fasse réfléchir humblement à la petitesse de la leur, on les taille en beaucoup plus grand qu’elles ne l’étaient en réalité. »

Il me plait donc de terminer ici sur cette belle image, cette belle métaphore de « la grosse tête de pierre », qui tout en soulignant la vanité du savoir humain nous invite à porter un regard plus modeste sur ce thème du voyage, et sur cet Autre, qui, de la Polynésie à l’Europe, est aussi un peu nous-mêmes.

Messages

  • BONJOUR VALERIE, PAPALAGI, SE PRONONCE PAPALANGUI. C’EST UN MOT TONGIEN. IL VEUT DIRE TEXTUELLEMENT :’’ CEUX QUI VIENNENT DU LARGE ’’.
    UTILISE AVANT L’ARRIVEE DES EUROPEENS, IL DESIGNAIT ESSENTIELLEMENT LES FIDJIENS AVEC LESQUELS LES TONGIENS ENTRETENAIENT DES ECHANGES TRES PARTICULIERS. CELUI DES OBJETS TABUS, PRONONCE ’’TAMBUA’’. CONFECTIONNES PAR LES TONGIENS A L’INTENTIONS DES CHEFS FIDJIENS. L’ARRIVEE DES EMISSAIRES FIDJIENS AUX TONGA ETAIENT L’OCCASION D’ECHANGES CEREMONIAUX AVEC LES ’’PAPALANGUI’’.