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Le langage de la tour infernale

jeudi 23 janvier 2003

Le langage de la tour infernale :

Enfermés dans les camps, les victimes subissaient aussi un langage inconnu donc inquiétant : « des voix ensommeillées et furibondes me crient : « Ruhe, Ruhe ! ». (…) Le mélange des langues est un élément fondamental du mode de vie d’ici ; on évolue dans une sorte de Babel permanente où tout le monde hurle des ordres et des menaces dans des langues parfaitement inconnues, et tant pis pour ceux qui ne saisissent pas au vol. » (p.39). L’œuvre reflète ce « mélange des langues » : Primo Levi cite les phrases des Allemands dans leur langue. Il n’y a pas de traduction. Comme un bref aperçu de ce qui se passait alors…
Sur ce point, Si c’est un homme résonne comme l’écho tragique de la Divine Comédie. On lit dans l’Enfer , chant troisième :
Langues de toute race et paroles horribles,
Mots de douleurs et accents de colère,
Voix sourdes ou aiguës et bruit de mains frappées,

Faisaient en cet air sombre, où l’heure est inconnue,
Un tumulte de sons tourbillonnant sans cesse,
Comme le sable aspiré par la trombe.

In La Divine Comédie de Dante, édition de H. Longnon, Classiques Garnier, p.22.

_ Ce thème d’un langage inconnu revient souvent : « l’infirmier semble avoir achevé sa démonstration, exécutée en polonais, langue que je ne comprends pas et qui a donc pour moi quelque chose de terrible. » (p.52) Tout concourt à faire du Lager un lieu infernal. L’esprit comme le corps sont soumis à la peur de l’inconnu, aux humiliations et aux tortures.
Ce qui fait écho à ces langues étrangères, c’est la musique, « une douzaine de motifs seulement, qui se répètent tous les jours, matin et soir : des marches et des chansons populaires chères au cœur allemand. Elles sont gravées dans notre esprit et seront bien la dernière chose du Lager que nous oublierons ; car elles sont la voix du Lager, l’expression sensible de sa folie géométrique, de la détermination avec laquelle des hommes entreprirent de nous anéantir, de nous détruire en tant qu’homme avant de nous faire mourir lentement. ». (p.53-54).