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Le langage des objets scéniques chez Beckett et Artaud

samedi 23 novembre 2002

Le théâtre de la cruauté met en valeur l’insuffisance du langage textuel au profit de la mise en scène du décor et notamment des objets. Le théâtre est action et « Tout ce qui agit est une cruauté. »

« J’emploie les mots que tu m’as appris. S’ils ne veulent plus rien dire apprends-m’en d’autres. Ou laisse-moi me taire. » Fin de partie.

Dans l’œuvre d’Artaud comme dans celle de Beckett, le langage textuel n’est pas plus important que le langage scénique, ce qui est un trait évident de notre modernité et de l’évolution du théâtre.

« L’asservissement à l’auteur, la soumission au texte, quel funèbre bateau ! Mais chaque texte a des possibilités infinies. » écrit Artaud.

Ces possibilités infinies, Samuel Beckett en fait état dans ses Notebooks sur le travail de mise en scène. L’œuvre de Beckett reflète, au moins en partie, ce que recherche Antonin Artaud, qui considère la mise en scène :

« 1° d’une part, comme la matérialisation visuelle et plastique de la parole. 2° Comme le langage de tout ce qui peut se dire et se signifier sur une scène indépendamment de la parole, de tout ce qui trouve son expression dans l’espace, ou qui peut être atteint ou désagrégé par lui. » Car, dit Winnie « Les mots vous lâchent, il est des moments où même eux vous lâchent. (…) Qu’est-ce qu’on peut bien faire alors, jusqu’à ce qu’ils reviennent ? Se coiffer, si on ne l’a pas fait, ou s’il y a un doute, se curer les ongles s’ils ont besoin d’être curés, avec ça on peut voir venir. »

Le texte de Beckett est ici explicite : les gestes et les objets dont se servent les personnages matérialisent ce que le langage ne suffit plus à exprimer sur la scène. En effet, les objets scéniques sont porteurs de significations.

Artaud écrit dans le Théâtre Alfred Jarry : « l’on verra ce que peut être une mise en scène qui fuit les artifices pour retrouver avec des objets et des signes directs une réalité plus réelle que la réalité. »

Si l’on compare les nombreuses didascalies données par Beckett dans ses œuvres à celles qu’Artaud définit dans Théâtre Alfred Jarry on remarque la même utilisation « d’objets et d’éléments empruntés à tout ce qui nous entoure. » Ainsi, dès le début de Oh les beaux jours l’accent est mis sur le sac de Winnie et tous les objets qu’il contient, comme s’il était la métaphore de ce lieu caché du théâtre d’où sortent, tour à tour, les objets qui composent le décor.

Le premier objet que Winnie sort de son sac est une brosse à dents. Puis viennent le dentifrice, le miroir, l’étui à lunettes, les lunettes elle-même, son mouchoir etc. Chacun de ces objets lui permet de prêter attention à la partie supérieure de son corps, la seule qui soit visible par les spectateurs dans le premier acte, puisqu’elle est à moitié cachée dans le « mamelon » de terre. Ils la ramènent à la réalité, à son corps vieillissant, car l’objet scénique, autant que le dialogue, en dit long sur les personnages :

« Vieilles choses. (Un temps.) Vieux yeux. » dit-elle. L’objet, au théâtre de la cruauté est porteur de sens : « Les mots parlent peu à l’esprit ; l’étendue et les objets parlent » écrit Artaud. C’est ainsi que la décrépitude de Willie, et l’absence d’évolution qui le caractérisent sont suggérées par « les pages jaunissantes » de son journal. D’où l’effet comique de ses premières répliques, puisque qu’il annonce un décès qui n’intéresse plus le moment présent et qu’il lit ensuite une annonce à laquelle il ne pourra pas répondre : « Recherche un jeune homme vif ».

Ce journal ancien et jauni montre aux spectateurs des personnages figés dans le temps comme dans l’espace, comme si leurs vies avaient cessé d’évoluer à sa date de parution.

Au journal de Willie correspond au même moment la « toque très bibi, plume froissée » de Winnie. Celle-ci ferme les yeux sur le présent pour se remémorer sa jeunesse sur un « ton de fervente réminiscence ». Le jeu de scène est éloquent : elle tient dans une main ses lunettes, marque ici de la femme vieillissante qui déplore la faiblesse de sa vue, et dans l’autre sa toque, symbole d’une jeunesse évanouie. L’on remarque aussi que la relation de ce personnage avec les objets passe par le regard, ce qui annonce l’acte II dans lequel il ne reste à Winnie que l’usage de ses yeux.

Il y a d’abord eu le miroir, devant lequel le personnage se fait face, puis les lunettes qu’elle ne cesse d’ôter et de remettre. C’est ensuite une loupe qu’elle utilise pour lire les inscriptions de la brosse à dents, premier objet de la pièce. Il y a alors tout un jeu de scène du déchiffrage autour de la matière première de la brosse qui s’achève sur une réplique comique qui ne résout pas l’énigme de la brosse à dents :

« Soie de porc. (Expression perplexe.) Qu’est-ce qu’au juste, un porc ? (Un temps. De même.) Une truie, ça oui, évidemment, je sais, mais un porc ? (Fin de l’expression perplexe.) » (1)

Cet « humour partant des mots prononcés » a pour conséquence de « remettre en cause les rapports connus d’objet à objet ».

Mais en même temps, dans cette mise en scène des objets, les deux auteurs vont s’opposer sur un point fondamental : dans l’œuvre d’Artaud, le théâtre c’est le spectacle total qui est mis en avant, un spectacle qu’il qualifie d’alchimique et qui peut aller jusqu’aux « fanfares, feux d’artifice, détonations, phares, etc. ». Rien de tel bien sûr chez Beckett !

(1) : Ayant vu jouer cette pièce à Londres et à Paris, j’ai pu remarquer la formidable différence entre le public anglais, qui rit bien volontiers haut et fort à ce genre de réplique, et le public français, qui écoute sans broncher, ou esquisse un sourire discret.

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