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Les Hérétiques, ou la revanche d’un orphelin

vendredi 3 mai 2013

« -Ma vie aura été une tentative de penser l’hérésie des origines et le fait que le besoin de croyance est bien difficile à détruire à la racine », voici l’une des ultimes phrases lancée par le protagoniste, Hektor, avant sa mort et qui, nous semble t-il, résume à elle seule ce roman d’Hadrien Laroche.

« - Ma vie aura été une tentative de penser l’hérésie des origines et le fait que le besoin de croyance est bien difficile à détruire à la racine », voici l’une des ultimes phrases lancée par le protagoniste, Hektor, avant sa mort et qui, nous semble t-il, résume à elle seule ce roman d’Hadrien Laroche.

Errance plus que quête, ce récit met en scène une amitié entre le dit Hektor et le narrateur, presque anonyme, qui traverse les âges au fil de promenades, laissant penser à l’entreprise de Jean Jacques Rousseau. Hek se délasse dans cette rêverie solitaire dès sa plus tendre enfance « Isolé chez lui, rêveur sur le chemin, sérieux en classe, Hek était seul » peut-on lire en guise de présentation de l’adolescent. Cette solitude s’accroît tandis que les apparences s’effondrent. De famille, il n’y en a point. N’en subsiste qu’un simulacre que les enfants, aussi bien Hek que Marguerite, s’efforcent de fuir. Cela par dégoût du père, ce baliseur de chemins de montagne, cet aveugle au monde seulement intéressé par son propre labyrinthe de signes, ou bien par dégoût de cette femme s’efforçant d’endosser le rôle de mère, en vain. Devant ce miroir familial brisé, c’est sans repères qu’Hek tente de se construire une identité, lui, cet adopté, éprouvant chaque matin sa différence « ...Au moment de croiser son image dans le miroir [...] on peut s’étonner de la non-ressemblance entre eux de ses parents, davantage de ressembler si peu à sa mère, encore moins à son père ». La foi en la plus fondamentale appartenance communautaire vacille de ce fait, renforcée par la question de la sexualité, cette déviance du schéma traditionnel. Avec le rejet pour seule réponse, Hek acquiert cette « virginité » imposée, mais tente tout de même de se réaliser par le biais de l’esprit. L’art étend donc son empire et c’est en tant qu’architecte que la réflexion du jeune homme essaiera de trouver les réponses à ses questions.

D’où viens-je ? Nulle part et partout à la fois. Le nomadisme habite cet hérétique qui ne trouve en quelque endroit du monde aucun lieu à son image, où il puisse se sentir chez lui « J’ai vécu à l’étranger dans la maison de mes parents » ni même d’objet à sa mesure quand il parle d’une table de travail idéale « Dans le monde cette table n’a pas été construite. Dois-je l’inventer ? ». Seule certitude, cette obsession développée pour l’origine, l’enfantement, dont la toile de tente rose témoigne avant d’être lacérée à l’arme blanche. Tuant son passé, ses souvenirs corrosifs l’empêchant de s’affirmer, Hek déclarera « Mon enfance est toxique, je dois me débarrasser d’elle au plus vite ». Et se débarrasser de l’enfance, de ce symbole, c’est aussi se débarrasser de l’appartenance, de la croyance en quelque chose. C’est refuser le schéma simple, le déconstruire. Hek l’aura pressenti, l’ongle fiché dans une nappe, à tracer ses premiers croquis qui témoigneront de ses élans de bâtisseur, eux aussi vains.

Mais pour bâtir quoi ? Une illusion ? Non, l’illusion est morte, et l’exemplaire Des souffrances du jeune Werther gît toujours dans le frigidaire de la marque Frigidaire. L’âme aussi gît, voire, se tord en tous sens dans ce corps trop étroit « […] j’ai trop d’idées, mon crâne est insuffisant ». Si la folie ne le prend pas comme elle s’est empressée de le faire avec Henry Jr, son frère de nom, c’est pour mieux laisser la maladie s’emparer de ce corps désabusé. Hek se sait condamné, et parvient à transformer cette malédiction en un chemin salvateur. La mort est une naissance dans son cas comme en témoigne son ami Hans «  Cette nouvelle naissance, la mort de ce qu’il avait été, me fis penser que je ne pourrai suivre mon ami dans cette vie, ou cette voie nouvelle »

Dans ce roman, Hadrien Laroche montre qu’un « chien », un exilé constant, peut se bâtir une origine, à l’image du prénom d’Hektor gravé dans la pierre tombale des Berg, sa famille de cœur. Cette appartenance se noue à l’envers des schémas traditionnels, et c’est en cela que l’hérésie triomphe d’une hypothétique destinée. Mené d’une plume riche, forte et concise à la fois, ce roman s’inscrit en beauté dans la trilogie « l’homme orphelin de son humanité »