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Lettre à Alain Viala

vendredi 2 décembre 2005

Lettre à Alain Viala
en réponse à sa
Lettre à Rousseau sur l’intérêt littéraire
publiée au PUF en septembre 2005.

Monsieur,

Je n’ai pas balancé longtemps à vous répondre : vos réflexions sur l’intérêt littéraire délivrent mon cœur d’un grand poids. Je vous expliquerai pourquoi si, à votre tour, vous avez la patience de m’entendre. Mais avant que de vous répondre, Monsieur le Professeur, sachez que vous écrire n’est point une chose aisée : là où je me trouve, vous vous en doutez, je suis plus qu’ailleurs séparé du commerce des hommes.
Jamais, de mon vivant, je n’avais espéré voir la révolution qui doit désabuser le public sur mon compte.(1) Cette révolution a eu lieu, si j’en crois l’intérêt (toujours lui) que vous me portez, vous et vos semblables de l’Université. Les Institutions qui gouvernent votre enseignement des Lettres (2) recommandent la lecture de mes ouvrages. C’est plus que ce que j’en espérais. Ma juste confiance, que les honnêtes gens béniront ma mémoire (3) , s’est vérifiée, et vous faîtes, Monsieur, partie de ces honnêtes gens, même si vous ne partagez pas tout à fait mon point de vue, mais j’y reviendrai (4) .

Mon Emile a été brûlé en 1762. Une telle perfidie, assurément, ne se produira pas pour votre ouvrage, même si un petit groupe prétendument sauveur de Lettres ne partage pas vos vues. Vous n’ignorez pas que les grands esprits sont toujours persécutés par des minorités qui parlent fort. Mais ce n’est que bruit que vent emporte, n’y prêtons pas attention, voulez-vous. J’ai assez perdu de temps avec mes détracteurs par le passé, et la postérité de mon oeuvre prouve assez que j’ai eu tort de m’inquiéter de ce qui, finalement, fait partie du décor. Convenez donc avec moi de toutes les disgrâces qui poursuivent les hommes célèbres (5) . Et, passons, passons, ...

Vous affirmez donc dans votre dernier livre que vous êtes "convaincu que les Lettres et les arts sont utiles, nécessaires et salutaires" (6) et vous le démontrez brillamment pendant plus d’une centaine de pages. Je m’étais, de mon temps, penché aussi sur cette question, et cela dans plusieurs de mes ouvrages. L’épistolaire fût aussi pour moi un genre de prédilection, puisque j’avais rédigé en 1758 ma Lettre à d’Alembert sur les spectacles. J’y prônais le rassemblement du peuple autour de grandes fêtes républicaines. Vous êtes, Monsieur, un spécialiste du théâtre classique, et de Racine en particulier. Et, comme vous le savez, je recherche, pour le peuple, des spectacles utiles, car tout ce qui n’est pas utile est "un mal, pour un être dont la vie est si courte et le temps si précieux." (7)
C’est sans doute mon idée de ces "plaisirs d’autant plus doux que celui qui les goûte a l’âme plus saine" 8 qui vous fait qualifier ma lettre de "campagne contre les Lettres" (9) ... Vous me reprochez aussi de voir dans Molière une "incitation aux mauvaises moeurs." (10) Vous relisez mes autres oeuvres, et notamment mon Contrat social, pour mieux exposer mes vues ... et les récuser ensuite ! Ainsi, à la page 17 de votre Lettre (11) vous m’accusez de vouloir "mettre les livres au feu !" Vous comparez le début de mon Héloïse à une chansonnette d’écolier ! Un peu plus loin, vous me taxez d’animosité ! Je pourrais me fâcher contre vous, Monsieur, mais votre talent me l’interdit et me force le respect.

Examinons d’un peu plus près ce que vous écrivez.

Vous reformulez mon propos en me faisant dire qu’il y a "faute et que le coupable, c’est l’art lui-même, qui place mal l’intérêt." Vous estimez que "la question fondamentale devient donc : qu’est-ce que l’intérêt littéraire - et au-delà de l’art verbal - l’intérêt de l’art en général ?" (12) Cette question est en effet capitale (13) . Vous définissez avec maestria l’intérêt sur plusieurs pages. Puis vous mettez à jour mes contradictions ! mais qui n’en a pas ? Et puis, ce n’est pas un défaut, puisque "du coeur de la contradiction naît la précision" (14) . Ce n’est pas moi qui le dis... Vous renvoyez ensuite vos lecteurs à d’autres textes, comme par exemple le Dictionnaire de l’Académie. J’admire ici votre souci de précision, votre rigueur, qui tiennent, je le crois, à votre profession. Vous avez bien l’art, Monsieur, d’enseigner aux hommes. Mais revenons à notre propos, si vous le voulez bien.

Vous vous arrêtez p. 26 au "dénouement". Vous écrivez : " ce moment frappe l’esprit des spectateurs parce qu’il est le fin bout de la curiosité". Vous ajoutez plus bas que le lecteur ou le spectateur "entre dans [les] façons de penser et dans [les] sentiments" du personnage qui l’intéresse." Cet intérêt peut aller jusqu’à la passion : vous ajoutez que votre siècle qualifie de "passionnante" l’œuvre qui suscite un vif intérêt. Je partage cette manière de dire les choses, Monsieur, car comme vous le savez, " ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation." (15)
Mais gardons-nous de limiter l’intérêt à la passion. Vous évoquez, Monsieur, d’autres significations de ce mot, comme celui d’argent par exemple, mais passons. C’est en citant mes contemporains sur le sujet que vous m’éclairez : Voltaire, Diderot, Helvétius, Du Bos. Vous faîtes dialoguer les morts, quand les vivants se querellent, et vous montrez que ces derniers ont tort, et que vous avez raison. Oui, Monsieur, vos lecteurs, je n’en doute pas, se rangeront à vos vues s’ils sont raisonnables et s’ils ne sont pas corrompus !
En effet, la publication de votre Lettre "participe de la communication publique où se jouent les adhésions." (16) Vous écrivez cela en parlant de la Littérature, et il faut bien reconnaître, Monsieur, que votre dernière publication est certes un essai, mais elle est aussi une oeuvre littéraire, par l’intérêt qu’elle fait naître, et par la qualité de votre écriture. Il faut bien ici que je vous en rende hommage. Non pas que je me rende tout à fait à vos arguments, mais ce que vous défendez, au-delà de la littérature, c’est son enseignement, et je vous tire mon chapeau.
Après vous avoir lu, je continuerai à penser que les hommes sont corrompus, mais je partagerai aussi votre idée de l’enseignement des Lettres (17) , surtout quand je lis, Monsieur le Professeur, que "l’enseignement des Lettres en démocratie est au service de la formation des personnes citoyennes, que c’est un service, une noble servitude volontaire." (18)

Ainsi, en défendant l’enseignement des Lettres, vous êtes bien ce "citoyen vertueux" soucieux " de rendre à sa patrie des honneurs qu’elle puisse avouer" (19) . Et je vous en remercie. Je vous prie aussi de pardonner à mon style, qui n’est plus ce qu’il était, et d’excuser des maladresses imputables à mon éloignement...

D’illustres princes m’ont jadis proposé l’asile. Si vous aviez été de ceux-là, Monsieur, j’aurais accepté avec joie de quitter ma solitude sauvage pour partager votre quotidien oxonien.

Je suis avec le plus profond respect
Monsieur le Professeur Alain Viala,
Votre très humble et très obéissant serviteur et concitoyen.
A ***, le 2 décembre 2005.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

1 Dialogue. Rousseau juge de Jean-Jacques. Je suis, comme vous l’avez été, embarrassé par le choix d’un système de notes. Par commodité, je reprends mes anciens écrits, n’ayant plus assez de force, d’outre-tombe, de me renouveler tout à fait. Je me contenterai donc de citer mes propres ouvrages et je vous laisse le soin de chercher dans vos éditions modernes.

2 Comme vous le faîtes, Monsieur, j’écris Lettres avec une majuscule pour désigner la littérature.

3 Dialogue. Rousseau juge de Jean-Jacques.

4 Je vous suggère aussi, si vous le permettez, de vous pencher sur un autre genre d’intérêt, et qui est l’intérêt social. Votre siècle me semble plus corrompu que le mien, et la question de l’inégalité est, plus que jamais, d’actualité. J’évoque, dans une de mes œuvres, l’attaque brutale d’un chien lancé contre moi. C’était, s’il m’en souvient bien, aux alentours de Paris. D’autres insécurités menacent aujourd’hui vos contemporains. De quels côtés sont les chiens ? Il est temps de rédiger un contrat social ! Ah ! si j’étais de votre monde prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais.

5 Lettre de Rousseau à Voltaire du 10 septembre 1755.

6 Alain Viala, Lettre à Rousseau sur l’intérêt littéraire, Paris, Presse universitaire de France, collection Quadrige, septembre 2005, p. 12.

7 Lettre sur les spectacles 1758.

8 Lettre sur les spectacles 1758.

9 A. Viala, p. 14.

10 A. Viala, p. 33.

11 Moi aussi, Monsieur, je lis vos ouvrages le crayon à la main !

12A. Viala, p. 20-21.

13 Vous voyez, moi aussi je reprends vos propres mots, sans doute pour vous avoir trop lu.

14 A. Viala, p. 23.

15Confessions.

16 A. Viala, p. 51.

17 Je ne renonce pas à mes contradictions, vous voyez.

18 A. Viala, p. 81.

19 Discours sur l’inégalité entre les Hommes.