Navigation rapide

Accueil > Collège & lycée > Le français en Première > Convaincre, persuader, délibérer > Nouveaux mondes, nouvelles littératures > Lettre de Pedro Vaz Caminha (extrait)

Lettre de Pedro Vaz Caminha (extrait)

lundi 25 novembre 2002

Extrait de la Lettre de Pêro Vaz de Caminha au roi dom Manuel

Sire,

Bien que le commandant en chef de vottre flotte ainsi que les autres capitaines écrivent à Votre altesse pour lui annoncer la découverte de cette nouvelle terre qu’au cours de notre traversée nous venons de découvrir pour vous, je ne laisserai pas pour ma part de vous en rendre compte du mieux que je pourrai, encore que, pour le bien conter et en parler je ois de tous le moins habile. Que votre altesse cependant daigne considérer ma bonne volonté plutôt que mon ignorance, et qu’elle soit assurée que, loin d’exagérer le beau ou le laid, je ne rapporterai ici que ce que j’ai vu et qui m’est apparu. De la navigation et des cinglages, je ne dirai rien à Votre Altesse, car je ne saurais le faire et c’est aux pilotes de prendre ce soin ; voici donc, Sire, ce que j’ai à porter à votre connaissance.

Vendredi 24 avril

(…) Voici comment ils sont : la peau cuivrée tirant sur le rouge, de beaux visages, des nez beaux et bien faits. Ils sont nus sans rien pour se couvrir ; ils ne se soucient nullement de cacher ou de montrer leurs parties honteuses ; ils ont sur ce point la même innocence que pour ce qui est de montrer leur visage. L’un comme l’autre avaient la lèvre inférieure percée, avec chacun un ornement blanc en os passé dedans, long comme la largeur d’une main, gros comme un fuseau de coton, acéré comme un bout de poinçon ; ils les introduisent par l’intérieur de la lèvre, et la partie entre la lèvre et les dents est faite comme la base d’une tour d ’échec ; ils les portent coincés là de telle sorte que cela ne leur fait pas mal et ne les gêne ni pour parler, ni pour manger, ni pour boire. Leurs cheveux sont lisses et ils étaient coupés, mais coupés courts plutôt que ras, et tondus jusqu’au dessus des oreilles ; et l’un d’eux portait sous ses mèches d’une tempe à l’autre par derrière une sorte de perruque de plumes jaunes qui pouvait avoir une coudée de long, très épaisse et très touffue, qui lui couvrait la nuque et les oreilles : elle était collée aux cheveux plume par plume avec une substance molle comme de la cire, mais qui n’en était pas, de sorte que la perruque était bien ronde, bien fournie et bien régulière et qu’un lavage n’était pas nécessaire pour la retirer.

Le commandant lorsqu’ils arrivèrent était assis sur une chaise, un tapis à ses pieds en guise d’estrade, richement vêtu, un très long collier d’or autour du cou ; Sancho de Tovar, Simão de Miranda, Nicolau Coelho, Aires Correia et nous autres qu sommes sur la même nef, étions asis à terre sur le tapis. On alluma des torches, les deux hommes entrèrent sans ébaucher le moindre salut ni faire mine de parler au commandant ou à quiconque ; mais l’un d’eux aperçut le collier du commandant et commença à désigner de la main la terre et puis le collier, semblant nous dire qu’il y avait de l’or là-bas, et il vit aussi un chandelier d’argent, et de même il montrait la terre et ensuite le chandelier comme s’il y avait aussi de l’argent. On leur montra un perroquet gris que le commandant a apporté, ils le saisirent ausitôt et désignèrent la terre, comme pour indiquer qu’il y en avait là-bas. On leur montra un mouton, il n’en firent nul cas. On leur montra une poule, ils en avaient presque peur et ne voulaient pas en approcher la main, puis ils la prirent, manifestement stupéfaits. On leur donna à manger du pain et du poisson cuit, des confiseries, des gâteaux aux épices, du miel et des figues sèches, ils ne voulurent presque rien avalé de tout cela, et s’ils goûtaient quelque chose, ils le jetaient ausitôt ; on leur apporta du vin dans une coupe, ils y trempèrent à peine les lèvres, mais cela ne fut pas de leur goût et ils n’en voulurent plus ; on leur apporta de l’eau dans un hanap, ils en prierent chacun une gorgée et n’en burent pas ; ils se rincèrent seulement la bouche et la recrachèrent. L’un d’eux vit les grains blancs d’un chapelet, il demanda par geste qu’on le lui donnât, s’en amusa fort, le mit à son cou et puis l’ôta et en entoura son bras : et il désignait la terre et puis les perles et le collier du commandant, semblant dire qu’il donnerait de l’or en échange. C’est là ce que nous comprenions car tel était notre désir. Mais s’il voulait dire qu’il aurait emporté le chapelet et aussi le collier, nous ne voulions rien entendre car nous n’allions pas lui enfaire présent ; ensuite il rendit le chapelet à celui qui le lui avait donné et voilà qu’ils s’allongèrent sur le dos à même le tapis sans se soucier le moins du monde de cacher leurs parties honteuses, lesquelles n’étaient pas circoncises et avaient leurs toisons soigneusement rasées. Le commandant donna l’ordre de leur mettre à chacun un coussin sous la tête, et celui qui avait la perruque prenait grand soin de ne pas l’abîmer ; on jeta sur eux un manteau, ils l’acceptèrent, restèrent couchés et s’endormirent.

Messages