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Lire un extrait du Roman de Renart

mercredi 23 avril 2003

Le Jugement de Renart

À peine le roi, fatigué des débats, venait-il d’en finir avec une longue séance que surviennent Chantecler et les poules se frappant de leurs paumes. Pinte la première, puis les autres, s’écrient à pleins poumons : « Par Dieu, dit-elle, nobles bêtes, chiens, loups, vous tous qui êtes ici, assistez donc une malheureuse de vos conseils ! Je hais l’heure de ma naissance. Mort, prends-moi donc, hâte-toi puisque Renart m’ôte la vie ! J’avais cinq frères, tous fils de mon père : ce voleur de Renart les mangea tous. Quelle perte immense ! Quelle cruelle douleur ! Du côté de ma mère, j’avais cinq soeurs, de jeunes vierges, des amours de poulettes. Gombert de Fresne les nourrissait, les gavait pour la ponte. Le pauvre ! À quoi bon les avoir engraissées puisque, sur les cinq, Renart ne lui en laissa jamais qu’une seule ? Toutes prirent le chemin de son gosier. Et vous qui gisez dans ce cercueil, ma douce soeur, mon amie chère, comme vous étiez tendre et grassouillette ! Comment votre soeur infortunée va-t-elle pouvoir vivre sans jamais plus vous voir ? Renart, que le feu de l’enfer vous brûle ! Combien de fois vous nous avez persécutées, pourchassées, secouées, combien de fois vous avez déchiré nos pelisses ! Combien de fois vous nous avez traquées jusqu’aux palissades ! Hier matin, devant la porte, il me jeta le cadavre de ma soeur avant de s’enfuir dans un vallon. Gombert ne possédait pas de cheval rapide et n’aurait pas pu le rattraper à pied. Je voulais engager des poursuites contre lui mais je ne trouve personne qui me rende justice, car Renart se soucie comme d’une guigne des menaces et de la colère d’autrui. »

À ces mots, la malheureuse Pinte tombe évanouie sur le pavé, aussitôt imitée par ses compagnes. Pour relever ces quatre dames, le chien, le loup et les autres bêtes se levèrent de leurs tabourets et leur aspergèrent la tête d’eau. Revenues à elles, comme nous dit l’histoire, quand elles voient le roi assis sur son trône, elles courent ensemble se jeter à ses pieds tandis que Chantecler s’agenouille et lui baigne les pieds de ses larmes.

À la vue de Chantecler, le roi est saisi de pitié pour le jeune homme. Il a poussé un grand soupir, rien au monde n’aurait pu l’en empêcher. De colère, il redresse la tête. Toutes les bêtes sans exception, même les plus courageuses - ours ou sangliers - sont remplies de peur lorsque leur suzerain se met à soupirer et à rugir. Le lièvre Couart eut si peur qu’il en eut la fièvre pendant deux jours. Toute la cour frémit à l’unisson. Le plus hardi tremble de peur. De colère, Noble redresse la queue et il s’en frappe, en proie à un tel désespoir que toute sa demeure en résonne. Puis il tint ce discours :

« Dame Pinte, dit le roi, par la foi que je dois à l’âme de mon père pour lequel je n’ai pas encore fait l’aumône aujourd’hui, votre malheur me désole et je voudrais pouvoir le réparer. Mais je veux faire venir Renart si bien que vous verrez de vos propres yeux et entendrez de vos propres oreilles combien la vengeance sera terrible : je veux le châtier de façon exemplaire pour son crime et son orgueil. »