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M et les choses

2003

Texte inédit de Roland Fuentès

M n’avait jamais été bien gros, mais depuis qu’il perdait ses os, ça
n’arrangeait pas les choses. Fémur, tibia, côtes, jour après jour son
calcaire dégringolait à toutes bielles.
Le vieux monsieur du sixième l’avait bien dépanné d’un métatarse encore
utilisable ainsi que de trois ou quatre phalanges en bon état, lui
recommandant : "Tiens, tu en auras plus besoin que moi. Tu es jeune." Et
c’est vrai qu’il était jeune, M ; vingt-six ans, c’est tôt pour perdre ses
os. Hélas, avec toutes ces choses dans l’air, dans la terre et dans l’eau,
on perdait beaucoup plus qu’on ne gagnait.

Un soir qu’il se déplaçait avec grand peine, claudiquant à qui mieux
mieux, M trouva encore le moyen de perdre une épaule. Alors il demeura sur
place, comme recueilli auprès de sa dernière pièce détachée. Par caprice.
Pour faire voir aux autres.
_ Mais nul ne le remarqua ; tous avaient perdu la vue.