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M le fourbe

2003

Les oreilles d’M étaient ses plus beaux attours. Elles lui avaient
rapporté bon nombre de succès dans le monde pendant ses jeunes années.
Partout où il se produisait, son entourage n’en avait que pour ses lobes,
qui plus encore que les pavillons concentraient l’attention. Ayant
rapidement compris quel parti en tirer, M se mit à feindre de mal ouïr les
propos des dames. Il effectuait alors une gracieuse courbette sur sa droite,
entourant de la main son oreille comme d’un écrin. Et la mignonne, face à
cet organe resplendissant, ne tardait pas à tomber en pamoison. L’affaire
était emballée.

Cette botte amoureuse en deux temps était devenue sa spécialité. Mais si
elle présentait un avantage indubitable lors des premières rencontres, elle
pouvait en revanche devenir horripilante au quotidien. Mathilde, qui avait
subi elle aussi jadis le charme fou des lobes d’M, en vînt à ne plus
supporter les courbettes répétées de son époux. Car dans les moments où il
se sentait un grand appétit d’elle, croyant la titiller, celui-ci se
transformait en véritable coucou mécanique, enchainant courbette-écrin sur
courbette-écrin. Et cela bien évidemment produisait exactement l’inverse de
l’effet escompté.
Peu à peu, Mathilde évita de parler. Elle devint au fil des années un
personnage taciturne et secret dont les silences obstinés finirent par
agacer son mari.

Un soir, au retour du travail, M trouva Mathilde en grande conversation
avec la voisine. N’entendant pas approcher son époux, celle-ci faisait
preuve avec la dame d’une volubilité inouïe. Comme une qualité longtemps
cachée.

Se sentant trahi jusqu’à la moelle, M prit la mouche.

Ce fut leur seconde séparation.