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Orphelin cherche identité

vendredi 29 mars 2013

Examinons l’histoire d’H. née Bloch, personnage des Orphelins.

Les Orphelins. Titre, projet d’écriture, fil rouge, mais surtout obsession permanente qui revient au détour de chaque page, le mot mis au pluriel désigne les personnages rencontrés par le narrateur, mais également le narrateur lui-même. Une orpheline de guerre, une orpheline de corps, un orphelin par volonté, tous remplissent de leurs histoires le narrateur orphelin d’identité, tel un Jacquemort qui psychanalyserait tour à tour des êtres perturbés, en miettes.

Penchons-nous plus particulièrement sur H. née Bloch, qui ouvre cette collection d’histoires. Orpheline de père à cause du nazisme, H. née Bloch ressasse les souvenirs, les reproches, en même temps qu’elle répète les mêmes gestes chaque jour : aller chercher le pain, ce "bâtard" dont elle collecte la moindre miette, faire la cuisine, faire du vinaigre, manger, faire la sieste, téléphoner à son frère, sa mère, son mari, téléphoner ensuite à un autre pour redire les mêmes choses, enregistrer ces conversations pour s’entendre dire à nouveau les mêmes choses, H. née Bloch semble prisonnière d’un quotidien sans fin où l’intériorité prime et où l’extérieur est intrus. Cette répétition infinie, au même titre que l’intrusion du narrateur dans l’intimité de cette femme, remuent en nous, lecteurs, un sentiment de malaise, qui grandit sous l’action d’une écriture tout aussi obsessionnelle, répétitive et invasive. Le narrateur, de même, semble attiré par les recoins les plus obscurs du personnage, par ses aspects les plus triviaux ou malsains : on pense par exemple au frère qui plonge le peignoir de sa mère dans de l’acide, au vinaigre fabriqué par H. née Bloch et dont la membrane lui sert de masque, ou encore aux accès de noirceur du narrateur qui veut la pousser dans le four, qui l’épie ou qui la décrit nue, en train d’uriner, sans détour, dès le début du récit.

De par son pessimisme et son sujet, le récit semble être celui de personnages complètement déconstruits, dévastés, qui tentent comme ils peuvent de ramener à eux les miettes de leur existence, comme le fait H. née Bloch avec les miettes du pain, le vinaigre, ou les enregistrements de ses conversations. Le thème des origines, couplé à celui de l’orphelin, signifie pour H. née Bloch un retour constant à la mère, au frère, au père disparu, et pour le narrateur une véritable renaissance par l’appropriation de la vie d’une femme. Celui-ci, en effet, arrive chez elle après une tentative de suicide, en même temps que le "pain bâtard", et reste neuf mois, jusqu’à la dernière page où il se dit qu’il a "la vie devant [lui]". De même, il semble mêler son identité embryonnaire à celle de H. née Bloch, en fouillant les moindres recoins de sa vie passée et présente, et en mélangeant parfois ses souvenirs et sensations avec les siennes, le "je" et le "elle" devenant un "nous" :

« Elle le faisait pour distraire ses mains tandis que je mangeais pour soulager mon esprit. Elle, pour soulager son esprit ; moi, pour distraire mes mains. » (p. 46, Edition J’ai Lu, 2006)

« [...] je fus le moins loquace de ma classe, elle la plus bavarde de la sienne, ou l’inverse. Enfants, nous étions engagés violemment dans le jeu, le rire. » (p.53)

Cette réunion de deux identités partielles appelle la nostalgie d’une enfance insouciante, d’un stade de vie pas encore orphelin, pas encore vide comme les coquilles de noix ou de pistaches dont se nourrissent H. née Bloch et son frère. Ce dernier, à l’instar du narrateur, se repaît également des histoires des autres pour combler le vide de son existence, la photographie devenant le moyen de créer des souvenirs inexistants, de recréer des souvenirs perdus, pour tenter de contrôler la mémoire, le passé.

Un phrase simple mais lapidaire pourrait finalement résumer cet écrit d’Hadrien Laroche : "Hommes faits de miettes d’hommes"(p. 32), c’est le lot du peuple juif, touché dans son identité profonde par l’Histoire, mais aussi le lot de tous les personnages de l’auteur, qui tentent de reconstruire à partir de fragments épars, orphelins, une identité complète, sans y parvenir : l’accumulation des actes et des choses cherche en vain à combler les vides, les trous sans fond du passé.

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