Navigation rapide

Accueil > Collège & lycée > Le français en Première > L’Humanisme > Corpus > Rabelais

Rabelais

novembre 2002

Rabelais, Pantagruel, chapitre VIII

Parquoy, mon filz, je te admoneste que employe ta jeunesse à bien profiter en estudes et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton precepteur Epistemon, dont l’un par vives et vocalles instructions, l’aultre par louables exemples, te peut endoctriner.
J’entens et veulx que tu aprenes les langues parfaictement : premierement la Grecque, comme le veult Quintilian ; secondement, la Latine ; et puis l’Hebraïcque pour les sainctes letres, et la Chaldaïcque et Arabicque pareillement ; et que tu formes ton stille, quant à la Grecque, à l’imitation de Platon ; quant à la Latine, à Ciceron. Qu’il n’y ait hystoire que tu ne tienne en memoire presente, à quoy te aydera la Cosmographie de ceulx qui en ont escrit.

Des ars liberaux : geometrie, arismeticque et musicque, je t’en donnay quelque goust quand tu estoys encores petit, en l’eage de cinq à six ans ; poursuys la reste ; et de astronomie saiche en tous les canons, laisse moy l’astrologie divinatrice, et l’art de Lullius, comme abuz et vanitez.

Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes, et me les confere avecques philosophie.
"Et quand à la congnoissance des faictz de nature, je veulx que tu te y adonne curieusement : qu’il n’y ait mer, riviere, ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons ; tous les oyseaulx de l’air, tous les arbres, arbustes’et fructices des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midy, rien ne te soit incongneu.

"Puis songneusement revisite les livres des medicins Grecs, Arabes, et Latins, sans contemner les Thalmudistes et Cabalistes, et, par frequentes anatomies, acquiers toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premierement, en Grec, le Nouveau Testament, et Epistres des apostres, et puis en Hebrieu, le Vieux Testament.
Somme, que je voy un abysme de science : car, doresnavant que tu deviens homme et te fais grand, il te fauldra yssir de ceste tranquillité et repos d’estude et apprendre la chevalerie et les armes pour defendre ma maison, et nos amys secourir en tous leurs affaires contre les assaulx des mal faisans.

Et veux que, de brie, tu essaye combien tu as proffité, ce que tu ne pourras mieulx faire, que tenent conclusions en tout sçavoir, publiquement, envers tous et contre tous, et hantant les gens lettrez qui sont tant à Paris comme ailleurs.

"Mais - parce que selon le saige Salomon, Sapience n’entre poinct en ame malivole et science sans conscience n’est que ruine de l’ame - il te convient servir, aymer et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par foy formée de charité, estre à luy adjoinct, en sorte que jamais n’en soys desamparé par peché. Aye suspectz les abus du monde ; ne metz ton cueur à vanité, car ceste vie est transitoire, mais la parolle de Dieu demeure eternellement. Soys serviable à tous tes prochains, et les ayme comme toymesmes. Revere tes precepteurs. Fuis les compaignies des gens esquelz tu ne veulx point resembler, et, les graces que Dieu te a données, icelles ne reçoipz en vain. Et, quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne vers moy, affin que je te voye et donne ma benediction devant que mourir.
"Mon filz, la paix et grace de Nostre Seigneur soit avecques toy. Amen.

De Utopie, ce dix septiesme jour du moys de mars,
"Ton pere,

"GARGANTUA."