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Rencontre avec Roland Fuentès

2004

Valérie Martin-Pérez : Pourriez-vous nous donner votre définition et votre conception de ce genre littéraire de la nouvelle que vous appréciez particulièrement ?

Roland Fuentès : La nouvelle se lit d’un seul coup. Par sa brièveté, ou son intensité, elle n’offre pas le loisir de fermer le livre, et par conséquent de prendre du recul entre deux séances de lecture. Il y a une urgence ; une proximité doit s’établir avec le lecteur. Que le texte s’étire sur dix lignes ou sur soixante pages, il doit tenir dans un souffle. A partir de là, toutes les définitions sont possibles. Le sacro-saint schéma de la nouvelle à chute ne fait pas autorité à mes yeux. Il est justifié dans certains cas dans Pauvre petit garçon, de Buzzati, cela fonctionne très bien mais il ne convient pas à toutes les histoires. Il arrive que la tension atteigne son point d’orgue avant la fin d’une nouvelle, parce que le narrateur a encore des choses à dire après. Des choses qui ne sont pas obligatoirement percutantes, mais qui ont leur importance.

VMP : Qu’est-ce qui vous attire tant dans le genre de la nouvelle ? Est-ce le
défi de dire et de suggérer beaucoup dans un espace limité ?

RF : Oui. S’il m’arrive d’être très (trop) bavard à l’oral, et de préférer dans mon entourage les expansifs aux taiseux, il se trouve qu’à l’écrit je suis adepte de la concision. En tant que lecteur, la plus petite longueur m’ennuie, au moindre délayage le livre me tombe des mains. Quand je lis, je m’investis beaucoup dans chaque phrase et j’attends d’être surpris le plus souvent possible, par la langue, l’inventivité, le ton, le rythme, les images... Si je n’éprouve aucune surprise, si l’auteur m’explique tout noir sur blanc et emploie des tournures de phrases que j’ai déjà rencontrées à foison, j’ai l’impression d’être mal récompensé de mon attention. J’attends qu’un texte, en me disant les choses à sa manière, me les fasse voir autrement. En tant qu’auteur, forcément, mon voeu le plus cher serait de parvenir à propulser, et maintenir le lecteur dans ce plaisir de la découverte. Les textes longs m’intéressent aussi, mais il faut qu’à chaque page leur ampleur soit justifiée. L’auteur évoqué dans la nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage a été capable de produire "douze mètres cubes de céativité à l’état pur". Il a bien de la chance, et je ne crois pas jouer les faux modestes en déclarant que je n’y arriverai jamais... Quelques centimètres cubes me suffiraient amplement !

VMP : Vos héros sont parfois anonymes, désignés par un simple pronom. La
nouvelle Il en est peut-être l’illustration la plus aboutie ! (C’est
aussi une de celles que je préfère !). Que représente pour vous "cette
unité de sens ", pour vous citer (p. 54), ce "il", qui masque (nie ?)
l’identité du personnage ? Et à l’inverse, d’autres nouvelles sont les
biographies de héros imaginaires : Amadeo Lutti, Juanito, Georges Lee
Peanut Qu’attendez-vous de vos personnages ?

RF : La nouvelle "Il" est une oeuvre de commande pour une anthologie co-éditée par les éditions Nestiveqnen et le magazine Nouvelle Donne. Il fallait écrire sur ces quatre mots : "les chevaliers sans nom". C’était la première fois qu’on me commandait un texte ! Cela signifiait qu’enfin les nouvelles laborieusement placées en revues avaient été remarquées. Je ne voulais pas louper le coche, et en même temps j’avais envie d’inoculer un peu de mon amour de la linguistique à ce conte médiéval. Pour remettre les choses à leur place, cette idée de personnage à l’identité masquée parce qu’il cherche son nom n’est pas de moi... c’était le thème choisi par l’anthologiste. J’avoue qu’il m’a beaucoup inspiré. Peut-être pour "l’infinité des existence à inventer" qui s’ouvrait derrière cette absence de patronyme. Amadeo Lutti et Georges Lee Peanut sont effectivement des personnages imaginaires, dont l’existence, loi du genre oblige, se trouve résumée en quelques pages. Mais ils possèdent forcément des caractéristiques de personnages que j’ai rencontrés, que cela soit conscient ou non dans mon écriture. Quant à Juanito, je suis ravi que vous l’ayez pris pour un héros imaginaire : il s’agit de mon grand-père paternel. Le texte relate une partie de pêche avec lui, comme il y en eut beaucoup dans mon enfance. Rien de ce qui est dit dans le texte n’est inventé. Si cela ressemble à de la fiction, c’est que les mots ont accompli correctement leur travail et ça me rassure. J’avais un peu peur d’avoir écrit un simple témoignage (à mes yeux le témoignage en tant que tel présente peu d’intérêt littéraire)...

VMP : Votre écriture révèle un grand travail sur la forme : vous semblez
prendre plaisir à jouer avec les mots, à trouver des expressions inattendues. Pourriez-vous nous expliquer à quoi ressemblent vos brouillons et votre travail sur ceux-ci ?

RF : Pour une nouvelle de 8 feuillets, il me faut en général un bon mois de travail. Une semaine pour le premier jet, trois semaines pour le travail sur la langue. On pourrait même rajouter quelques mois de décantation pour parvenir à une version définitive. Ce qui est fixé après le premier jet se révèle, chez moi, très perfectible. Au début je rature sur la version imprimée, je fais des flèches, j’écris en travers, là où il reste de la place, assez vite pour ne pas laisser filer des idées. Ensuite j’intègre les modifications dans l’ordinateur, et j’imprime à nouveau. Puis je recommence. Entre 20 et 30 fois. Mes brouillons ressemblent donc à de véritables champs de bataille. Au fil des relectures, le texte réduit pas mal, le vocabulaire devient plus précis, flèches et ratures se raréfient. Le but principal est de traquer le cliché, le poncif littéraire, tout en restant lisible. Au bout du compte, j’espère que tout ce travail de chipotage, tous ces cheveux coupés en quatre dans l’ombre de mes textes, n’est pas trop visible à la lecture...

VMP : Vos nouvelles jouent avec l’espace et le temps du moins est-ce mon
impression ! Ainsi, en lisant Un jour étrange n’est-ce pas ? on a le
sentiment de lire la vision pessimiste d’un monde qui a fini par nier toute
idée de nature. Est-ce que les problèmes écologiques sont effectivement
quelque chose qui vous préoccupe ? Pourriez-vous vous définir comme un
écrivain engagé ? Ou bien la fiction et l’imaginaire prennent-ils le dessus ?

RF : L’espace et le temps m’intéressent énormément. Ils permettent de relativiser beaucoup de choses, de remettre en question des évidences. Mon but avoué est de provoquer chez le lecteur (et chez moi même, qui suis mon premier lecteur) une prise de recul, ne serait-ce que pendant quelques pages. La nouvelle que vous évoquez a une histoire particulière. Elle m’avait été commandée pour une anthologie de textes qui devaient mêler le merveilleux et l’écologie... et a été refusée au bout du compte car, si le propos écologiste était présent, l’anthologiste ne l’a pas jugée suffisamment merveilleuse. Il en existe une version plus longue, à laquelle je suis attaché. Elle va paraître dans la revue Poésie Première. Le propos écologiste me semble moins évident dans cette version et c’est tant mieux. Même si, dans la vie, les problèmes tels que l’écologie, l’intolérance ou la violence me préoccupent, j’essaie d’élargir le propos dans mes textes ; je m’efforce de ne pas être didactique, de laisser au lecteur le soin de réagir tout seul, si réaction il doit y avoir. J’ai bien entendu mes opinions sur la plupart des sujets que je traite, mais il serait regrettable de les figer, et de les assener comme des vérités indiscutables. Je préfère rester dans le suggestif, le diffus, dans quelque chose qui n’est jamais loin du doute. Autant dire que je me méfie de la vérité comme de la peste, parce qu’elle est réductrice, et donc dangereuse. Je m’en voudrais de considérer l’écriture comme une arme à assener ma vérité aux lecteurs.

VMP : Roland Fuentès, depuis quel âge écrivez-vous ?

RF : Depuis toujours, ou presque. Au début c’était surtout dans ma tête, puis sur d’obscurs bouts de papier baptisés "idées en vrac" et rassemblés dans une caisse... Depuis 6 ans, je pratique l’écriture à mi-temps. Les 26 nouvelles du recueil ont vu le jour entre 1998 et 2003. Elles ont toutes été publiées en revues, en magazines, en anthologies ou en micro-édition, ce qui a constitué une phase encourageante. Ce recueil est le premier à les réunir et à bénéficier d’une diffusion en librairie.

VMP : Citer trois écrivains que vous admirez particulièrement :

RF : Kafka, Giono, Calvino