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Rencontre avec Santiago Gamboa

octobre 2003

Entretien avec Santiago Gamboa, à l’occasion de la sortie de son dernier roman, Esteban le héros aux éditions Métailié en septembre 2003. Traduit de l’espagnol (Colombie) par Anne-Marie Meunier.

Valérie Martin-Pérez : Le lecteur français qui découvre Esteban le héros a bien souvent l’impression de lire une autobiographie. On se surprend, au cours de la lecture, à vérifier les informations que la quatrième de couverture apporte sur vous. Pourtant le héros du roman se nomme Esteban et non Santiago…

Santiago Gamboa : En fait, c’est une autobiographie. Il y a un jeu : ce n’est pas l’autobiographie de l’auteur mais celle du personnage. C’est le personnage lui-même qui décide de raconter sa vie. Quand on écrit une autobiographie, on doit être sûr que notre propre vie intéresse les autres ! Moi je crois que ma vie intéresserait très peu de gens ! Par contre je peux l’utiliser pour inventer une vie littéraire.

V. M. P : Vous voulez dire que vous écrivez quand même à partir d’événements réels ?

S. G. : Oui. Il y a pas mal de situations, de circonstances du roman que j’ai pris de ma vie. C’est la chose intéressante de la littérature : on peut retoucher, transformer des situations qu’on a vécues. On peut les transformer, et les faire plus belles ou plus tragiques ou plus comiques et on peut intervenir sur le passé pour créer une fiction. Pour inventer une vie littéraire. Celle que je connais le mieux, évidemment, c’est la mienne. Il faut que j’utilise ce que je connais pour écrire. C’est donc bien une autobiographie, mais l’autobiographie d’un personnage littéraire qui utilise plusieurs éléments de la vie de l’auteur. Ce rapport entre vie et littérature dans le roman est quelque chose qu’on peut laisser de côté. On n’a pas besoin de s’intéresser à la vie de Santiago Gamboa l’auteur pour s’intéresser - ou pas - à Esteban.

V. M. P : Je trouvais qu’il y avait vraiment une ambiguïté. Je me demandais, en vous lisant si Esteban c’était vous ou pas ! C’est cette ambiguïté que je trouvais aussi intéressante dans votre roman.

S. G. : Oui, c’est quelque chose de très naturel. D’ailleurs, on voit par exemple au cinéma ou même dans certains bouquins, que l’auteur réclame l’attention des gens, en disant que c’est une histoire vraie. La vérité est quelque chose qui intrigue souvent plus que la fiction. En littérature, comme vous dites, il y a cette ambiguïté. Les auteurs très souvent -dans mon cas il n’y a pas de problème car il n’y a pas de crime ou de choses comme ça. - sont culpabilisés des choses qu’ils font à leurs personnages ! On disait que Dostoïevski avait tué une femme à Moscou, et Flaubert a du s’expliquer quand il a dit que Madame Bovary c’était lui ! C’est intéressant ces rapports entre la vérité, la vie réelle de l’écrivain et ses fictions.

V. M. P :Ma deuxième question est sur la structure de l’œuvre, qui est assez complexe, puisqu’il y a des récits enchâssés. On a l’impression qu’il y a deux parties : dans la première vous racontez la vie de nombreux personnages, et la seconde est davantage dédiée à Esteban. Je qualifierai aussi ce roman de « roman-somme » dans la mesure où l’on y voit plusieurs influences littéraires. Cela se voit dans la composition du roman. J’avais donc envie de vous demander comment vous aviez travaillé sur la structure de l’œuvre.

S. G. : J’aime beaucoup les romans qui racontent des histoires. Dans ce roman là, on trouve une espèce d’axe, qui est la vie d’Esteban. Ensuite on a toutes les histoires, qui vont se développer et qui sont les vraies histoires des protagonistes. Esteban est une espèce de faux protagoniste, au moins jusqu’à la moitié du livre. Lui, évidemment, est le centre du roman, mais ce sont les autres histoires qui prennent la première place. J’ai donc essayé de faire un travail en cercle : il y a une première histoire qui commence, celle de la maison d’Esteban. Elle forme un cercle qui se conclut par un déplacement. (Il y a plusieurs villes dans le roman - Medellin, Bogota, Madrid.) Chaque déplacement correspond à une histoire. Quand une histoire finit, elle continue quand même dans un deuxième niveau, dans une autre histoire qui prend la première place. On ne perd jamais le fil des histoires précédentes. On garde un petit morceau de l’histoire d’avant. C’est avec cette architecture de roman que j’ai essayé de montrer l’importance des vies des autres dans nos vies. C’est ce que fait Esteban quand il décide de raconter sa vie, et d’essayer de la comprendre. Il se rend compte que la meilleure chose, c’est les autres. C’est pour ça qu’il donne aux autres la première place. On peut évoquer aussi, pour la structure du roman, la croissance d’Esteban : c’est d’abord un enfant, puis un adolescent, puis un homme. Cela permet d’approcher le caractère, le personnage Esteban qui au début est d’abord un regard sur les autres. A la moitié du roman il est un peu plus impliqué dans l’histoire, et à la fin il est un protagoniste. Je crois que ma vie a été un peu comme ça. Quand on est un enfant, on n’est pas le protagoniste de sa vie parce qu’on dépend des autres tout le temps. Quand on peut finalement dire « moi je fais ce que je veux, j’ai ma pensée à moi, dans la poche j’ai la clé de ma maison » alors on peut dire que l’on devient vraiment le protagoniste de sa vie.

V. M. P. : Ma question suivante rejoint un peu ce que vous venez de dire. Dans votre roman on rencontre tous les types de personnages, comme le prêtre amoureux, la religieuse, le suicidaire, l’universitaire, l’amoureux transi, etc. c’est donc bien pour montrer l’influence des autres dans une vie, dans celle d’Esteban en l’occurrence.

S. G. : Oui et en plus dans tous mes romans j’aime beaucoup travailler sur des caractères de personnages très simples. Je n’aime pas développer dans mes histoires des figures mythiques, des grands héros. J’aime bien les gens comme moi, comme tout le monde. Quand on voit n’importe quelle vie, même la vie la plus simple, si on la voit de près, si on s’intéresse à n’importe qui, on va découvrir de très bons moments, de grandes tragédies, de grands moments romantiques, des défis, des échecs, des moments de bonheur, de plaisir. C’est ça que j’aime comme écrivain : mettre en jeu la vie comme moi je la connais, donc la vie des gens simples.

V. M. P. : Dans quel but mentionnez-vous des événements historiques et politiques antérieurs ? Est-ce pour créer un effet de réel ? Ou encore, comme vous l’avez suggéré, pour montrer l’influence des événements sur la personnalité d’Esteban ou d’autres personnages ?

S. G. : Oui, il y a une certaine ambition de donner au roman un écho historique. J’avais un peu en tête l’idée de faire une histoire de la vie privée des dernières cinquante années en Colombie. Il y a des événements politiques, mais on les voit, comme vous l’avez bien signalé, dans l’influence de ces événements sur des personnages réels, encore une fois très simples. Il y a tous ces phénomènes de violence des années cinquante comme l’assassinat de Gaïtan, et il y a des petits moments comme ça, comme le jour où Garcia Marquez a eu le prix Nobel de Littérature. C’était un jour historique en Colombie. Tout le monde s’en souvient. Si on arrête un Colombien de mon âge, ici, à Paris, et qu’on lui demande ce qu’il faisait ce jour-là, il va certainement s’en souvenir. En écrivant l’influence des grands événements à travers deux, trois quatre personnages symboliques, on réussit à voir vraiment comment fonctionne la vie privée d’un pays, d’une société.

V. M. P. : Si je vous dis que l’amour est le sujet principal de votre dernier roman, est-ce que vous êtes d’accord ?

S. G. : Je crois que l’amour est toujours le sujet principal ! C’est la source de bonheur et de bien être la plus importante. Tous les personnages de mon bouquin vivent comme tout le monde. Je ne connais personne, sauf les prêtres …

V. M. P. :Pas celui du roman !

S. G. : Oui, pas celui du roman ! Je crois que tout le monde est toujours dans une tension de rapprochement/éloignement, de crise… On peut dire comme tout à l’heure, on va interroger dans la rue vingt-cinq personnes et leur demander s’ils sont heureux maintenant. S’ils disent oui ou non, c’est à quatre vingt quinze pour cent à cause de l’amour. Cela fait partie de la vie de manière tellement extraordinaire et puissante, que c’est évident que dans un roman qui veut se rapprocher de la réalité et en donner des versions, l’amour doit être présent. Dans toutes les histoires, même dans celle du suicide, l’amour est présent en tant que force. Il empêche la personne qui veut se suicider de le faire. Comme le disait l’écrivain Sabato, cité dans mon roman, la seule chose qui peut empêcher quelqu’un de suicider, c’est l’idée de faire du mal à quelqu’un qu’il aime. C’est l’amour qui vient à la défense de la vie. Même les grandes tragédies peuvent être définies par rapport à l’amour, parce que l’amour n’est pas seulement l’aboutissement du sentiment : c’est aussi l’absence. Je crois donc que oui, c’est une définition assez correcte !

V. M. P. De nombreux personnages sont amenés à raconter leur histoire, leur vie, un peu à la manière de nouvelles insérées dans le récit. Je voulais donc savoir si vous aviez déjà écrit des nouvelles ou si vous aviez l’intention d’en écrire.

S. G. Justement, en ce moment je suis très curieux et anxieux car cette semaine sort en Espagne - et la semaine prochaine en Colombie - mon premier recueil de nouvelles ! J’avais écrit des nouvelles et là je les ai mises toutes ensemble pour faire un livre. J’avais publié quatre romans et un livre de voyage mais je n’avais jamais publié de recueil de nouvelles. D’une certaine façon, c’est comme si c’était un premier livre. Je suis donc très curieux de voir comment ça va se passer. J’avais déjà publié des nouvelles séparément dans des anthologies, dans un recueil avec vingt-cinq autres écrivains. Je vois que vous posez la question car il y a des petites nouvelles dans le roman. C’est quelque chose que j’aime beaucoup dans les romans : j’aime les romans qui présentent des personnages et les développent dans des histoires. J’aime beaucoup le développement des personnages secondaires. Je ne crois pas aux romans à protagonistes. J’ai tendance à juger un écrivain à la façon dont il traite ses personnages secondaires ! A ce propos, Flaubert est un génie de la littérature. On se souvient de manière très très forte de ses personnages secondaires. Je pense par exemple au fils du pharmacien dans Madame Bovary que Charles Bovary doit opérer. Le petit drame de cette intervention et de ses personnages est extraordinaire. C’est une critique que je fais souvent au roman noir, enfin, pas à tous bien sûr ! Il a tendance à ne développer qu’un ou deux caractères, Je ne veux pas que le roman soit exactement une transposition de la vie, mais quand même, les romans sont des essais sur la vie, et dans la vie il n’y a pas de personnages secondaires ! On peut arrêter n’importe qui dans la rue, il y a une histoire gigantesque dedans.

V. M. P. Il est très souvent question dans Esteban le héros du désir d’écrire, surtout dans la seconde moitié du roman. Quels conseils donneriez-vous à ceux qui, comme Esteban, sont habités par ce même désir ?

S. G. Je crois que pour écrire, le seul bon conseil que je ne peux donner, c’est de ne jamais commencer quoi que ce soit si on n’est pas absolument sûr qu’on va le finir. Pour moi, il n’y a rien de plus frustrant qu’un travail littéraire inachevé. On commence un roman, on écrit 27 pages, puis un autre de 14, … toute cette diversification pour moi c’est une horreur ! Le conseil que je donne, c’est de savoir, comme dit mon personnage, quelles sont les forces sur lesquelles on peut compter. C’est cette découverte que fait mon personnage quand il joue aux échecs : on ne peut qu’être frustré quand on a une ambition éloignée de notre réalité. Il faut être réaliste. Si à dix-huit ans on veut écrire Madame Bovary on va abandonner la littérature très vite !

V. M. P. J’aime beaucoup aussi quand le personnage se trouve des prétextes pour ne pas écrire ! Il sort, il a toujours autre chose à faire … ça me paraît tout à fait réaliste !

S. G. Absolument ! C’est ne pas écrire pour pouvoir continuer à rêver d’être écrivain. C’est quelque chose que j’écris parce que je l’ai vécu ! C’est un peu comme quand on achète un billet de loterie : on achète le droit à rêver qu’on va gagner ! On attend quelques jours avant de regarder le résultat du tirage pour rêver plus longtemps. On ne va pas à la réalité car elle va nous empêcher de rêver ! Ici c’est un peu comme ça. La réalité de l’écriture, c’est quoi ? C’est s’asseoir et travailler. Si quand on le fait les résultats sont frustrants, ça gâche le rêve d’être écrivain, et on commence à se créer des fuites. C’est ce que fait le personnage : il est tout le temps occupé, la ville dehors l’appelle, alors il doit s’en aller. Mon conseil est de beaucoup travailler afin de ne pas prendre la littérature dans un aspect romantique. Je n’aime pas du tout l’image de l’écrivain dans sa souffrance créative. C’est du bla bla bla. J’ai un respect énorme pour l’écrivain qui fait une journée de travail de dix heures dans laquelle il y a quelque chose de physique aussi. Quand je travaille un roman, après dix ou onze heures de travail, je finis fatigué, j’ai mal au dos, je transpire, je vais prendre une douche et je sors prendre une bière avec des copains ! Comme dans n’importe quel travail, comme un ouvrier ou un mineur, c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup et qui est tout à fait contraire à cette idée romantique de la littérature que je déteste ! Je sais bien qu’on ne peut pas juger un livre parce que l’auteur dit ceci ou cela. Je ne parle pas du produit artistique, mais de l’être humain. Celui qui se présente comme porteur de sacré ou de divin, est quelqu’un qui triche au niveau humain. L’écrivain est un citoyen comme tous les autres. Ce que je respecte c’est l’écrivain du travail et de la discipline. Comme Balzac par exemple, qui était un ouvrier. Il travaillait dix-huit heures par jour et dormait très peu.

V. M. P. : Vous-même, lorsque vous commencez un roman, vous ne le quittez plus jusqu’à ce qu’il soit achevé ?

S. G. : Non. Il y a comme des vagues de travail. Par exemple au début, pendant deux mois, je travaille très fort. Mais dans ma vie, il y a aussi les voyages, comme celui-ci, que je considère comme un voyage de travail. Là, je suis en train de travailler, de donner des interviews depuis dix heures du matin. Les voyages pour les livres sont une façon de continuer un travail littéraire. En parlant de mes livres je réfléchis aussi à ma propre esthétique. C’est très important pour moi. Et puis il a aussi d’autres voyages que je fais pour la géographie, la culture... Je voyage beaucoup. Ils sont aussi très importants car j’aime beaucoup la littérature de voyage. Je peux donc travailler deux trois mois sur un bouquin, m’arrêter pendant un mois et reprendre pour deux mois, repartir ailleurs … à la fin, si je fais un roman en deux ans, ou un an et demi, en vrai j’ai travaillé sept ou huit mois. Quand je travaille, c’est comme ça : faire autrement ce serait inadmissible pour moi !

Messages

  • bonjour, j´aimerais lire les romans de Santiago Gamboa en version originale mais il est hélas difficile de se les procurer en France ! Pourriez vous m´aider dans mes recherches ? Parlant couramment l´espagnol de Colombie, je prends énormément de plaisir àlire ses romans non traduits. Gracias !