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Sujet de didactique-Naturalisme

décembre 2002

A partir du groupement de quatre textes qui vous est proposé, vous étudiez, en classe de seconde, le naturalisme, dans le cadre de l’objet d’étude « étude d’un mouvement littéraire et culturel ».
Vous élaborerez un projet didactique d’ensemble dont vous justifierez la cohérence et les modalités.

Texte 1 : L’Assommoir, Chapitre 11, 1877

Nana prenait le milieu, avec sa robe rose, qui s’allumait dans le soleil. Elle donnait le bras à Pauline, dont la robe, des fleurs jaunes sur un fond blanc, flambait aussi, piquée de petites flammes. Et comme elles étaient les plus grosses toutes les deux, les plus femmes et les plus effrontées, elles menaient la bande, elles se rengorgeaient sous les regards et les compliments. Les autres, les gamines, faisaient des queues à droite et à gauche, en tâchant de s’enfler pour être prises au sérieux. Nana et Pauline avaient dans le fond, des plans très compliqués de ruses coquettes. Si elles couraient à perdre haleine, c’était histoire de montrer leurs bas blancs et de faire flotter les rubans de leurs chignons. Puis, quand elles s’arrêtaient, en affectant de suffoquer, la gorge renversée et palpitante, on pouvait chercher, il y avait bien sûr par là une de leurs connaissances, quelque garçon du quartier ; et elles marchaient languissamment alors, chuchotant et riant entre elles, guettant, les yeux en dessous. Elles se cavalaient surtout pour ces rendez-vous du hasard, au milieu des bousculades de la chaussée. De grands garçons endimanchés, en veste et en chapeau rond, les retenaient un instant au bord du ruisseau, à rigoler et à vouloir leur pincer la taille. Des ouvriers de vingt ans, débraillés dans des blouses grises, causaient lentement avec elles, les bras croisés, leur soufflant au nez la fumée de leurs brûle-gueule. Ça ne tirait pas à conséquence, ces gamins avaient poussé en même temps qu’elles sur le pavé. Mais, dans le nombre, elles choisissaient déjà. Pauline rencontrait toujours un des fils de madame Gaudron, un menuisier de dix sept ans, qui lui payait des pommes. Nana apercevait du bout d’une avenue à l’autre Victor Fauconnier, le fils de la blanchisseuse, avec lequel elle s’embrassait dans les coins noirs. Et ça n’allait pas plus loin ; elles avaient trop de vice pour faire une bêtise sans savoir. Seulement, on en disait des raides.

Texte 2 : Pot-Bouille, chapitre 4, 1882.

Vous n’avez pas d’enfant, monsieur ? Ça viendra... Ah ! c’est une responsabilité, surtout pour une mère ! Moi, quand cette petite-là est née, j’avais quarante-neuf ans, monsieur, un âge où l’on sait heureusement se conduire. Un garçon encore pousse tout seul, mais une fille ! Et j’ai la consolation d’avoir fait mon devoir, oh ! oui !
Alors, par phrases brèves, elle dit son plan d’éducation. L’honnêteté d’abord. Pas de jeux dans l’escalier, la petite toujours chez elle, et gardée de près, car les gamines ne pensent qu’au mal. Les portes fermées, les fenêtres closes, jamais de courants d’air, qui apportent les vilaines choses de la rue. Dehors, ne point lâcher la main de l’enfant, l’habituer à tenir les yeux baissés, pour éviter les mauvais spectacles. En fait de religion, pas d’abus, ce qu’il en faut comme frein moral. Puis, quand elle a grandi, prendre des maîtresses, ne pas la mettre dans les pensionnats, où les innocentes se corrompent ; et encore assister aux leçons, veiller à ce qu’elle doit ignorer, cacher les journaux bien entendu, et fermer la bibliothèque.
- Une demoiselle en sait toujours de trop, déclara la vieille dame en terminant.
Pendant que sa mère parlait, Marie, les yeux vagues, regardait dans le vide. Elle revoyait le petit logement cloîtré, ces pièces étroites de la rue Durantin, où il ne lui était pas permis de s’accouder à la fenêtre. C’était une enfance prolongée, toutes sortes de défenses qu’elle ne comprenait pas, des lignes que sa mère raturait à l’encre sur leur journal de mode, et dont les barres noires la faisaient rougir, des leçons expurgées qui embarrassaient ses maîtresses elles-mêmes, lorsqu’elle les questionnait. Enfance très douce d’ailleurs, croissance moue et tiède de serre chaude, rêve éveillé où les mots de la langue et les faits de chaque jour se déformaient en significations niaises. Et, à cette heure encore, les regards perdus, pleine de ces souvenirs, elle avait aux lèvres le rire d’une enfant, restée ignorante dans le mariage.
- Vous me croirez si vous voulez, monsieur, dit M. Vuillaume, mais ma fille n’avait pas encore lu un seul roman, à dix-huit ans passés... N’est-ce pas, Marie ?
- Oui, papa.

Texte 3 : La joie de vivre, Chapitre III, 1884.

Dès le lendemain, le docteur Cazenove étant venu faire à Bonneville sa tournée du samedi, madame Chanteau lui parla du grand service qu’ils attendaient de son amitié. Elle lui avoua la situation, l’argent englouti dans le désastre de l’usine, sans qu’on eût jamais consulté le conseil de famille ; ensuite, elle insista sur le mariage projeté, sur le lien de tendresse qui les unissait tous et que le scandale d’un procès allait rompre.
_ Avant de promettre son aide, le docteur désira causer avec Pauline. Depuis longtemps, il la sentait exploitée, mangée peu à peu ; si, jusque-là, il avait pu se taire, de crainte de la chagriner, son devoir était de la prévenir, à présent qu’on tentait de le prendre pour complice. L’affaire se débattit dans la chambre de la jeune fille. Sa tante assista au début de l’entretien ; elle avait accompagné le docteur pour déclarer que le mariage dépendait maintenant de l’émancipation, car jamais Lazare ne consentirait à épouser sa cousine, tant qu’on pourrait l’accuser de vouloir escamoter la reddition des comptes. Puis, elle se retira, en affectant de ne pas chercher à peser sur les idées de celle qu’elle appelait déjà sa fille adorée. Tout de suite, Pauline, très émue, supplia le docteur de leur rendre le service délicat dont on venait, devant elle, d’expliquer la nécessité. Vainement, il essaya de l’éclairer sur sa situation : elle se dépouillait, elle renonçait à tout recours, même il laissa voir sa peur de l’avenir, la ruine complète, l’ingratitude, beaucoup de souffrances. A chaque trait plus noir ajouté au tableau, elle se récriait, refusait d’entendre, montrait une hâte fébrile du sacrifice.
- Non, ne me donnez pas de regret. Je suis une avare sans que ça paraisse, j’ai déjà assez de mal pour me vaincre… Qu’ils prennent tout. Je leur laisse le reste, s’ils veulent m’aimer d’avantage.
-Enfin, demanda le docteur, c’est par amitié pour votre cousin que vous vous dépouillez ? Elle rougit sans répondre.
-Et si, plus tard, votre cousin ne vous aimait plus ?
_ Effarée, elle le regarda. Ses yeux s’emplirent de grosses larmes, et son cœur éclata dans un cri d’amour révolté :
_ -Oh ! non, oh ! non… Pourquoi me faites-vous tant de peine !
_ Alors, le docteur Cazenove consentit. Il ne se sentait pas le courage d’opérer ce grand cœur de l’illusion de ses tendresses. Assez vite l’existence serait dure.

Texte 4 : Germinal, Chapitre 1, 1885.

Etienne le regardait, regardait le sol qu’il tachait de la sorte.
-Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez à la mine ?
_ Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras.
Longtemps, ah ! oui !… Je n’avais pas huit ans, lorsque je suis descendu, tenez ! juste dans le Voreux, et j’en ai cinquante-huit, à cette heure. Calculez un peu… J’ai tout fait là-dedans, galibot d’abord, puis herscheur, quand j’ai eu la force de rouler, puis haveur pendant dix-huit ans. Ensuite, à cause de mes sacrées jambes, ils m’ont mis de la coupe à terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu’au moment où il leur a fallu me sortir du fond, parce que le médecin disait que j’allais y rester. Alors, il y a cinq années de cela, ils m’ont fait charretier… Hein ? c’est joli, cinquante ans de mine, dont quarante-cinq au fond !
Tandis qu’il parlait, des morceaux de houille enflammés, qui, par moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face blême d’un reflet sanglant.
_ -Ils me disent de me reposer, continua-t’il. Moi, je ne veux pas, il me croient trop bête !… J’irai bien deux années, jusqu’à ma soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingt francs. Si je leur souhaitais le bonsoir aujourd’hui, ils m’accorderaient tout de suite celle de cent cinquante. Ils sont malins, les bougres !… D’ailleurs, je suis solide, à part les jambes. C’est, voyez-vous, l’eau qui m’est entrée sous la peau, à force d’être arrosé dans les tailles. Il y a des jours où je ne peux pas remuer une patte sans crier. Une crise de toux l’interrompit encore.
_ -Et ça vous fait tousser aussi , dit Etienne. Mais il répondit non de la tête, violemment. Puis, quand il put parler :
-Non, non, je me suis enrhumé, l’autre mois. Jamais je ne toussais, à présent je ne peux plus me débarrasser… Et le drôle, c’est que je crache, c’est que je crache
Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir.
-Est-ce que c’est du sang ? demanda Etienne, osant enfin le questionner.
Lentement, Bonnemort s’essuyait la bouche d’un revers de main.
-C’est du charbon… J’en ai dans la carcasse de quoi me chauffer jusqu’à la fin de mes jours. Et voilà cinq ans que je ne remets pas les pieds au fond. J’avais ça en magasin, paraît-il, sans même m’en douter. Bah ! ça conserve !
Il y eut un silence, le marteau lointain battait à coups réguliers dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim et de lassitude venu des profondeurs de la nuit. Devant les flammes qui s’effaraient, le vieux continuait plus bas, remâchant des souvenirs. Ah ! bien sûr, ce n’était pas d’hier que lui et les siens tapaient à la veine ! La famille travaillait pour la compagnie des mines de Montsou, depuis la création ; et cela datait de loin, il y avait déjà cent six ans. Son aïeul, Guillaume Maheu, un gamin de quinze ans alors, avait trouvé le charbon gras à Réquillart, la première fosse de la compagnie, une vielle fosse aujourd’hui abandonnée, là-bas, près de la sucrerie Fauvelle. Tout le pays le savait, à preuve que la veine découverte s’appelait la veine Guillaume, du prénom de son grand-père. Il ne l’avait pas connu, un gros à ce qu’on racontait, très fort, mort de vieillesse à soixante ans. Puis, son père, Nicolas Maheu dit le rouge, âgé de quarante ans à peine, était resté dans le Voreux, que l’on fonçait en ce temps-là : un éboulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avalés par les roches. Deux de ses oncles et ses trois frères, plus tard, y avait aussi laissé leur peau. Lui, Vincent Maheu, qui en était sorti à peu près entier, les jambes mal d’aplomb seulement, passait pour un malin. Quoi faire, d’ailleurs ? Il fallait travailler. On faisait ça de père en fils, comme on aurait fait autre chose. Son fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et tout son monde, qui logeait en face, dans le coron. Cent six ans d’abattage, les mioches après les vieux, pour le même patron : hein ? beaucoup de bourgeois n’auraient pas su dire si bien leur histoire !
-Encore, lorsqu’on mange ! murmura de nouveau Etienne.
-C’est ce que je dis, tant qu’on a du pain à manger, on peut vivre.
Bonnemort se tut, les yeux tournés vers le coron, où des lueurs s’allumaient une à une. _ Quatre heures sonnaient au clocher de Montsou, le froid devenait plus vif.