Livre de Régis Airault, Les fous de l’Inde, Délires d’occidentaux et sentiment océanique, éditions Payot (2000).

INTRODUCTION

Le syndrome indien

« En Inde, beaucoup de gens se perdent […] c’est un pays qui est fait exprès pour cela. »
ANTONIO TABUCCHI

L’Inde provoque chez les Occidentaux¹ une émotion si intense qu’elle peut faire « basculer » certains voyageurs dans un délire qui régresse spontanément au retour dans le pays d’origine. Je l’ai constaté en tant que médecin psychiatre du consulat de France à Bombay et, par la suite, lors de rapatriements sanitaires pour les compagnies d’assurances. Auparavant, ce véritable syndrome indien était imputé à la seule prise de drogue, qui faisait ainsi écran à cette pathologie spécifique du voyage en Inde.

Du XVIᵉ siècle au début du XXᵉ siècle, beaucoup d’auteurs se sont intéressés aux voyageurs occidentaux en Inde¹. Mais on trouve peu de traces écrites sur les milliers de nos contemporains qui s’y sont « égarés » depuis les grandes migrations romantiques des années 1970 — et s’y égarent toujours. Bien sûr, il y a les récits de tous ceux qui ont « fait la route », mais très peu de recherches sérieuses concernent ce phénomène pourtant bien connu du ministère des Affaires étrangères : l’Inde, triangle des Bermudes du mental. « Il est parti là-bas. Depuis, c’est le silence radio… » Et quand il revient — s’il revient —, le voyageur est un « rapatrié des Indes ». On évoque alors la drogue ou les sectes, et l’on a tout dit…

Pourquoi si peu d’ouvrages sur le sujet² ?

Est-ce parce qu’un mythe, surtout s’il est vivant, ne s’écrit pas, sous peine d’y perdre de sa magie ? Ou parce qu’il faut garder le secret d’un territoire refuge sur cette planète laminée par la « pensée unique » ? N’est-il pas rassurant de rêver un lieu « au large du Réel », un lieu atemporel et sans condition comme peut l’être pour les enfants l’île de Peter Pan : un jardin suspendu dans la ligne de fuite de notre imaginaire ? Ce lieu existe et c’est l’Inde. Ceux qui l’ont rêvée ne sont jamais déçus quand ils la découvrent.

« Mother India », comme la nomment ses habitants, oppose au mythe de la modernité et à son corollaire, le culte du travail, que l’Occident semble considérer comme la seule religion possible, l’idéal d’une harmonie de l’homme avec l’univers. Ce faisant, elle nous interroge sur l’arrogance dont nous faisons preuve à vouloir imposer nos propres valeurs alors qu’il existe tant d’autres manières d’appréhender le monde. C’est peut-être cette interrogation, mais aussi l’absence de limite nette entre le Réel et l’Imaginaire, la vie et la mort, qui fait vaciller le voyageur occidental sur le socle de ses certitudes. Le vertige que l’on ressent là-bas plus qu’ailleurs n’est-il pas celui de la prise de conscience soudaine que ce que l’on conçoit comme le Réel ne serait qu’illusion¹ ? Ne renvoie-t-il pas au sentiment d’effroi que l’homme éprouve devant la fuite du temps, face à son inéluctable finitude ?

Notes

1. Les voyageurs originaires de pays industrialisés. Selon les époques, la proportion de Français varie. On assiste à des phénomènes de mode. On note actuellement la présence en Inde d’un grand nombre de jeunes Israéliens, ce pays leur ayant été longtemps interdit pour des raisons politiques.

1. Cf. G. Deleury, Les Indes florissantes. Anthologie des voyageurs français (1750-1820), Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1991.

2. À ma connaissance, outre quelques rares et récents articles de médecins psychiatres travaillant pour des compagnies d’assurances, nous ne sommes que trois à avoir étudié le sujet dans le cadre d’un travail universitaire de recherche : Denis Saada, Benoît Quirot et moi-même. Cf. D. Saada, La Fin des chemins de Katmandou, Mémoire pour le CES de psychiatrie, Paris, 1986 ; R. Airault, À la recherche du sentiment océanique. Manifestations psychopathologiques et demandes de soins chez les migrants occidentaux en Inde, Mémoire pour le CES de psychiatrie, Paris, 1991 ; B. Quirot, Aliénés migrateurs. Contribution à une psychopathologie du voyageur, thèse de médecine, Paris, 1993.

1. Les Indiens l’appellent la maya, l’apparence illusoire du monde.

Pistes pédagogiques

I. Comprendre le texte : du sens global à l’interprétation

1. Donner un titre à chaque mouvement — individuel puis oral

Compétence : identifier le sens global et la progression du texte.

Consigne :

Relisez le texte et découpez-le en quatre grandes parties. Pour chacune :

indiquez précisément où elle commence et où elle se termine ;
donnez-lui un titre de 5 à 10 mots maximum ;
écrivez une phrase commençant par :
« Dans cette partie, l’auteur cherche à montrer que… »

Ensuite, par groupes de trois, comparez vos découpages. Vous devrez vous mettre d’accord sur un découpage commun et être capables de le justifier oralement à la classe.

2. Le texte en six informations essentielles — oral en binômes

Compétence : comprendre les informations explicites.

Chaque étudiant dispose de deux minutes pour préparer ses réponses.

Étudiant A interroge B :

Qu’est-ce que le « syndrome indien » ?
Qui l’auteur a-t-il personnellement observé ?
Quelle explication donnait-on auparavant à ces troubles ?

Étudiant B interroge A :

Depuis quelle période de nombreux voyageurs occidentaux s’égarent-ils en Inde ?
Pourquoi l’auteur s’étonne-t-il du peu de recherches consacrées au phénomène ?
Quelles caractéristiques de l’Inde pourraient, selon lui, déstabiliser les Occidentaux ?

Après chaque réponse, le partenaire doit demander :

« Sur quel passage du texte t’appuies-tu ? »

L’étudiant doit alors retrouver les mots précis qui justifient sa réponse.

Puis correction en collectif.

3. De l’explicite à l’implicite

Compétence : interpréter l’implicite.

Complétez les phrases suivantes en distinguant ce que l’auteur dit et ce qu’il laisse comprendre.

« l’Inde, triangle des Bermudes du mental »

L’auteur dit : …
Il suggère que : …

« Il est parti là-bas. Depuis, c’est le silence radio… »

L’auteur dit : …
Le lecteur peut comprendre que : …

« un territoire refuge »

Cela désigne : …
Mais l’expression suggère également que certains Occidentaux : …

« l’île de Peter Pan »

La comparaison rapproche l’Inde de : …
Elle permet surtout de présenter l’Inde comme : …

« fait vaciller le voyageur occidental sur le socle de ses certitudes »

Il ne s’agit évidemment pas d’un vacillement physique. Expliquez précisément ce qui « vacille ».

Prolongement oral : chaque groupe choisit l’une des expressions et dispose d’une minute pour expliquer à la classe ce qu’elle apporte au texte.

II. Comprendre comment l’auteur construit son propos

4. Suivre le raisonnement de l’auteur

Compétence : analyser la construction d’un propos.

Les étudiants doivent compléter cette chaîne en une ou deux phrases par étape, sans recopier le texte :

1. Un phénomène est constaté →
Que constate Airault ?

2. Une ancienne explication est remise en cause →
Laquelle ?

3. Un paradoxe apparaît →
Pourquoi l’auteur est-il surpris ?

4. Des hypothèses sont formulées →
Quelles explications envisage-t-il ?

5. La réflexion s’élargit →
Pourquoi ne parle-t-on finalement plus seulement de psychiatrie ?

6. Une opposition apparaît →
Quelles conceptions du monde sont opposées ?

7. Une nouvelle hypothèse est formulée →
Pourquoi l’Inde pourrait-elle déstabiliser certains voyageurs occidentaux ?

Objectif : montrer que comprendre un texte argumentatif, ce n’est pas seulement comprendre ses phrases, mais reconstruire son raisonnement.

III. Apprendre à reformuler et résumer

5. Trois degrés de reformulation

Compétence : reformuler sans déformer.

On part de cette phrase :

« Ce faisant, elle nous interroge sur l’arrogance dont nous faisons preuve à vouloir imposer nos propres valeurs alors qu’il existe tant d’autres manières d’appréhender le monde. »

Je demande trois transformations successives :

Niveau 1 — Simplifier
Réécrivez la phrase avec un vocabulaire plus simple.

Niveau 2 — Réduire
Exprimez la même idée en 20 mots maximum.

Niveau 3 — Généraliser
Transformez cette idée concernant l’Inde en une réflexion générale sur le voyage.

Contrainte : la troisième phrase ne doit contenir ni « Inde », ni « Occident », ni « Airault ».

Ici on travaille déjà la pratique de l’essai => les étudiants passent progressivement du texte particulier à l’idée générale, ce qui est essentiel pour l’essai.

6. Le résumé à contraintes

Compétences : hiérarchiser, reformuler, résumer.

Consigne :

Résumez le passage en 100 mots maximum.

Votre résumé doit obligatoirement faire apparaître ces quatre éléments :

le phénomène observé par Airault ;
l’insuffisance des explications habituelles ;
la représentation particulière de l’Inde ;
la remise en question des certitudes occidentales.

Interdictions :

aucune citation ;
pas de « je pense que » ;
pas d’exemple ajouté ;
pas de commentaire personnel.

Deuxième étape : échangez les productions par deux. Le lecteur doit barrer toute information qu’il juge secondaire et entourer les quatre idées indispensables.

IV. Préparer (progressivement !!) l’essai

7. Comprendre exactement une question

Compétence : analyser un sujet avant de répondre.

Je propose aux étudiants :

Le voyage permet-il réellement de remettre en question nos certitudes ?

Avant toute recherche d’idées, interdiction de répondre à la question.

Les étudiants doivent d’abord définir :

« voyage » : de quel type de voyage peut-il être question ?
« permet-il » : la question affirme-t-elle que cela se produit toujours ?
« réellement » : pourquoi ce mot est-il important ?
« remettre en question » : est-ce abandonner ses convictions ?
« nos certitudes » : lesquelles ?

Puis ils doivent reformuler le sujet sous la forme :

« On me demande de réfléchir à la question de savoir si… »

=> éviter les essais hors sujet.

8. La fabrique des idées — oral collectif puis écrit

Compétence : rechercher et organiser des idées.

Au tableau, je note quatre entrées :

Le voyage peut…

Le voyage ne permet pas toujours de…

Le voyageur peut découvrir…

Le voyageur peut au contraire…

Pendant cinq minutes, les étudiants proposent librement des idées. On les note au tableau sans encore les classer.

Ensuite, par groupes, ils doivent répartir les idées obtenues dans trois catégories :

OUI — le voyage transforme notre regard.
MAIS — cette transformation possède des limites.
DÉPASSEMENT — tout dépend peut-être de la manière de voyager.

Ils découvrent ainsi que problématiser consiste notamment à faire apparaître une tension, et non simplement à trouver deux colonnes « pour/contre ».

9. Construire une problématique

À partir du sujet précédent, proposez trois formulations :

A. Est-ce que le voyage remet en question nos certitudes ?

B. Dans quelle mesure la confrontation avec d’autres cultures transforme-t-elle notre manière de voir le monde ?

C. Si voyager permet de découvrir d’autres manières de vivre, cette découverte suffit-elle pour autant à nous libérer de nos propres représentations ?

Consigne :

Classez ces trois formulations de la moins problématisée à la plus problématisée.

Pour chacune, expliquez ce qu’elle permet — ou ne permet pas — de discuter.

Puis rédigez votre propre problématique en faisant apparaître une tension ou une difficulté.

V. Apprendre à mobiliser des exemples culturels

10. La banque culturelle du voyageur

Compétence : utiliser des exemples culturels dans un essai.

Par groupes de quatre, trouvez au moins un exemple précis dans quatre des domaines suivants :

littérature ;
cinéma ou série ;
histoire ;
peinture ou photographie ;
expérience touristique ;
actualité ;
mythe ;
chanson.

Pour chaque exemple, complétez obligatoirement :

Exemple : …
Ce qu’il montre : …
Question sur laquelle je pourrais l’utiliser : …

L’objectif est de leur faire comprendre qu’un exemple culturel n’est jamais intéressant simplement parce qu’il est cité : il doit devenir une preuve ou un instrument de réflexion.

11. Transformer une référence en véritable exemple argumentatif

Donnez cette réponse volontairement insuffisante :

On peut penser au film Into the Wild, qui parle du voyage.

Consigne :

Expliquez pourquoi cette phrase ne constitue pas encore un véritable exemple argumentatif.

Puis développez-la en 4 à 6 lignes selon cette structure :

Idée défendue → présentation très brève de l’œuvre → élément précis de l’œuvre → interprétation → lien avec l’argument.

Ils apprennent ainsi à éviter le catalogue de références culturelles.

VI. Travailler le paragraphe argumenté

12. Le paragraphe en quatre briques

Compétences : rédiger une réponse développée et un paragraphe argumenté.

Sujet :

La confrontation avec une culture très différente de la nôtre peut-elle transformer notre regard sur le monde ?

Rédigez un paragraphe de 10 à 12 lignes comprenant obligatoirement :

1. Une idée
Répondez clairement à la question.

2. Une explication
Expliquez pourquoi cette idée peut être défendue.

3. Un exemple
Utilisez le texte d’Airault ou une référence culturelle précise.

4. Une analyse
Expliquez ce que votre exemple démontre.

Auto-correction : les étudiants vont souligner avec quatre signes différents les quatre composantes. Ils vérifient ainsi eux-mêmes si leur paragraphe est réellement argumenté.

VII. Écriture personnelle et créative

13. Changer de point de vue : le voyageur et le professionnel du tourisme

Compétences : écriture personnelle, prise en compte d’un point de vue professionnel.

Situation : Vous travaillez dans une agence spécialisée dans les voyages en Inde. Un client vous déclare :
« Je veux partir en Inde pour échapper complètement au monde occidental et découvrir une vie plus authentique. »

Rédigez la réponse que vous pourriez lui apporter en 150 à 180 mots.

Votre réponse doit :

respecter son désir de voyage ;
ne pas caricaturer sa représentation de l’Inde ;
l’amener à réfléchir à ses attentes ;
distinguer le pays réel du pays imaginé ;
reprendre au moins une idée du texte d’Airault sans le citer.

14. Écriture créative : « L’Inde rêvée / l’Inde rencontrée »

Compétences : écriture créative et compréhension profonde du texte.

Imaginez le carnet d’un voyageur.

Écrivez deux courts passages de 80 à 100 mots chacun.

Premier passage : la veille du départ

Le voyageur décrit l’Inde qu’il imagine. Il n’y est jamais allé.

Deuxième passage : trois semaines après son arrivée

Il confronte ses représentations à ce qu’il découvre réellement.

Contrainte : dans le deuxième texte, faites apparaître au moins une certitude qui a disparu, une surprise et une question que le voyageur se pose désormais.

VIII. Une activité finale qui rassemble presque toutes les compétences de cette séquence

Mini-essai guidé

Sujet : Voyager, est-ce découvrir le monde ou découvrir que notre manière de voir le monde n’est qu’une manière parmi d’autres ?

Étape 1 — 3 minutes, seul

Reformulez la question avec vos propres mots.

Étape 2 — 5 minutes, en binôme

Trouvez trois idées différentes.

Étape 3 — 5 minutes, groupe de quatre

Associez à chaque idée un exemple possible.

Étape 4 — oral

Chaque groupe propose sa meilleure idée. La classe a le droit de demander :

« Pourquoi ? » — « Quel exemple ? » — « Qu’est-ce que cet exemple prouve ? »

Étape 5 — individuel

Rédigez votre problématique.

Étape 6 — individuel

Rédigez seulement :

une introduction courte ;
deux paragraphes argumentés ;
une conclusion de trois ou quatre lignes.

Contrainte : au moins un paragraphe doit s’appuyer sur Airault et un autre sur une référence extérieure au texte.

« Rédigez un essai » implique qu’on décompose le travail en opérations observables : comprendre → reformuler → chercher → confronter → problématiser → argumenter → exemplifier → rédiger.