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Comment réécrire le Petit Chaperon rouge

par Umberto ECO

novembre 2006

in Comment voyager avec un saumon, Livre de Poche, 1992, pp. 173-174.

Les diktats du « politically correct », on le sait, ont amené à réécrire jusqu’aux fables traditionnelles, afin qu’elles ne contiennent aucune allusion à aucun type d’infériorité ni ne lèsent aucun droit d’aucune minorité, y compris les sept nains, appelés désormais « adultes de taille non standardisée ». En vertu de ces exigences, je me suis amusé à revisiter Le Petit Chaperon Rouge, en respectant très scrupuleusement l’ensemble des choix religieux, politiques ou sexuels. Pour que l’his¬toire se déroule dans un climat politiquement correct, je l’ai située aux États-Unis, par ailleurs riches en forêts habitées par des animaux sauvages.
Donc, le Petit Chaperon Rouge est un être humain qui heureusement n’a pas atteint l’âge de l’adolescence et qui par un beau matin s’aventure dans le bois, où il ne ramasse ni champignons ni fraises car il appartient à l’APLDDLN, Association Pour La Défense De La Nature. Notre fillette est juste impatiente de rencontrer des loups, étant membre de l’APLITEEALMA, Asso¬ciation Pour L’Interaction Totale Et Égalitaire Avec Le Monde Animal. Par bonheur, elle rencontre un loup inscrit à l’ADAH, Association Des Animaux Hommo-sexuels, laquelle encourage les rapports sexuels libres entre animaux et membres du genre humain.
Ils se donnent rendez-vous au motel le plus proche, où le loup va l’attendre, se préparant à l’accouplement, vêtu d’une somptueuse robe de chambre. Mais, tapie dans l’ombre, veillait Mère-Grand. Nous tairons les associations dont l’aïeule du Petit Chaperon Rouge est membre, sachez seulement qu’elle est pour la pédophilie, l’inceste, le cannibalisme, et non végétarienne de surcroît. Impatiente de s’unir à sa très jeune petite-fille, Mère-Grand se rend au motel, dévore le loup et prend son apparence, car elle est aussi membre du CAI, Caucus of Animal Impersonators.
Le Petit Chaperon Rouge, emplie de désir, arrive, marche vers la chambre nuptiale où elle croit que le loup l’attend, mais elle tombe nez à nez avec Mère-Grand qui aussitôt abuse d’elle et la boulotte. Toute¬fois, elle l’avale tout rond car, j’ai oublié de le dire, l’ancêtre appartient à une association religieuse, hygié¬niste et diététique, laquelle énonce que c’est péché et pas casher de mâcher des substances animales et ordonne donc de les avaler tout rond, chose qui ne me semble pas plus incroyable que de prescrire l’infibulation ou de proscrire les transfusions sanguines.
Tandis que le Petit Chaperon Rouge gît dans les vis¬cères de sa grand-mère, survient le Non-Chasseur. Membre d’une association d’écologistes radicaux imposant de tuer les humains qui mangent de la chair animale, il est aussi affilié - son rôle humanitaire l’exige - à la NRA, la National Rifle Association, laquelle se fonde sur un amendement de la Constitution (interprétable de manière très souple) qui autorise tout citoyen à détenir une arme. Ayant identifié sa cible - la grand-mère dévoreuse de loups et donc non res¬pectueuse de la vie animale - le Non-Chasseur tire, la tue puis la pourfend (il milite en effet dans une asso¬ciation pour l’incitation au don d’organes), et voilà que le Petit Chaperon Rouge sort sain et sauf du ventre ancestral. Le loup aussi, je suppose, mais en ce qui concerne mon histoire, il est hors jeu.
La maman, heureuse, embrasse son enfant et s’em¬ploie à lui faire oublier cette triste mésaventure en lui assurant un futur lumineux. En effet, le Non-Chasseur présente une émission animalière très populaire contre la chasse, et l’on sait combien les mères sont emplies d’espoir lorsqu’elles mènent leurs filles prépubères aux animateurs télé afin que se nouent entre eux des liens d’affectueuse amitié, présages d’engagements à coups de milliards.
Cependant, le Non-Chasseur, dont on a déjà esquissé la forte trempe morale, refuse d’entrer en relation amoureuse avec le Petit Chaperon Rouge, car c’est en réalité un gay compagnon de Robin des Bois.
Très fâchées, mère et fille se rappellent que, tandis qu’il trucidait Mère-Grand, le Non-Chasseur fumait la pipe. Elles le dénoncent donc aux autorités publiques pour tabagisme, incitation au vice, pollution de l’envi¬ronnement, dissémination d’agents cancérigènes et, par conséquent, tentative de massacre.
La peine de mort étant toujours en vigueur dans cet Etat, le Non-Chasseur est condamné à la chaise élec¬trique. Le Pape adresse un vibrant appel mais il l’en¬voie via les Postes italiennes si bien qu’il arrive avec plusieurs mois de retard. Par ailleurs, les décharges électriques ne polluant pas l’atmosphère, personne ne se mêle de protester. Le Non-Chasseur mourut et tout le monde (les autres) vécut très heureux.
(1996)